jeudi 23 septembre 2010

Atıl İnaç - Büyük Oyun / Grand Jeu

© TFT Yapim, 2010

Le nouveau film d’İnaç :
une « plongée dans les ténèbres » au sens littéral du terme

par Emine Yildirim

Todays’ Zaman, 21.09.2010


Büyük Oyun [Grand Jeu], plusieurs fois primé à travers le monde, du réalisateur Atıl İnaç, constitue littéralement une plongée dans les ténèbres de la réalité au Moyen-Orient.

Ne vous attendez pas à de faux espoirs ou à quelque tentative adoucie d’afficher d’immenses cieux azur en guise de liberté. Ce ne sont que paysages rudes, un soleil de plomb ou un froid glacial mis en scène dans ce morne récit d’une jeune femme, rejointe ensuite par une autre, faisant la seule chose qu’elle sache faire : survivre.

Voilà : la survie, que côtoient la bienveillance et la cruauté d’étrangers. Car, dans ce paysage, serrer la main d’un étranger constitue un véritable pari.

Cennet (Suzan Genç) est une jeune femme d’origine turkmène, vivant dans un village en Irak. Les conditions sont misérables, mais au moins elle possède sa famille chérie. Naturellement – comme nous le rappelle sans cesse le film – sa vie elle aussi va changer en un instant lorsque des soldats américains lancent un raid sur son village et finissent par tuer toute sa famille. La seule personne que Cennet peut retrouver désormais est son frère aîné à Kirkouk. Ainsi débute son long périple.

Elle monte à l’arrière d’un camion avec une poignée d’étrangers et part pour Kirkouk. Pour l’heure, elle est heureuse ; ses compagnons sont amicaux. A peine arrivée dans la ville, elle découvre que son frère a été blessé par l’explosion d’une bombe et emmené à Istanbul pour y être soigné. Complètement seule, ses grands yeux sans cesse emplis de larmes, Cennet n’a d’autre choix que de voyager vers la Turquie sans passeport, clandestinement.

Elle tombe alors sur un groupe d’hommes prenant la route via les montagnes titanesques qui longent la frontière. Des hommes farouches, soucieux tout d’abord de sa protection. L’un d’eux lui dit : « Ce n’est pas la nuit que tu dois redouter, mais le jour, car on peut être abattus n’importe quand par des rebelles ou des soldats. » Il a raison, car le jour ne peut assurer la moindre sécurité à quiconque représente une cible facile. Ils franchissent la frontière. Tout semble aller pour le mieux, lorsque Cennet est violée par le même homme qui l’avait prise sous son aile. Les autres font semblant de ne pas voir. Elle ne peut le supporter et tente de se suicider. Qui pourrait l’en blâmer ? Elle se retrouve toute seule au beau milieu de nulle part, ne sachant même pas si son frère est mort ou vivant.

Elle est ensuite repérée par un groupe d’islamistes, deux hommes et deux femmes, qui font eux aussi route vers Istanbul. Ils la sauvent et la prennent eux aussi sous leur protection, en particulier Amira (Selen Uçer), la benjamine du groupe. Ils lui parlent de la vie et de la mort ; Cennet leur demande si, en des temps de désolation, mourir constitue le bon choix. Amira, qui elle aussi a perdu toute sa famille, lui répond catégoriquement que c’est possible. Tout cela devient une amitié fondée sur un chagrin commun, un des liens les plus profonds que deux êtres puissent avoir. A partir de là, nous serons encore plus traumatisés par les événements qui vont s’ensuivrent, car Cennet et Amira se transforment en un des duos féminins le plus sincère du film.

Le groupe arrive finalement à Istanbul, ce qui pourrait donner une chance à Cennet de retrouver son frère. Si seulement c’était aussi facile. Elle et Amira sont désignées comme les kamikazes du groupe islamiste ; les femmes doivent obéir. Le groupe le sait, les femmes aussi. Qu’ont-elles à perdre ? Lors d’une scène finale des plus rugueuses, l’on nous donne à voir la différence entre tenir à la vie et son contraire, et naturellement comment les plus « humains » des êtres humains sont utilisés via leur disparition par ce serpent à deux têtes nommé terreur.

İnaç réalise un film puissant, co-écrit avec le journaliste Avni Özgürel. S’étalant sur quelque 120 minutes, Grand Jeu est passablement long, mais réalise sa quête consistant à explorer de quelle manière certains êtres, quels que soient les événements atroces qu’ils traversent, parviennent à rester debout. Il ne s’agit pas d’une histoire de lendemains qui chantent, mais du droit le plus élémentaire d’un être humain – celui d’exister.

Saluons la performance de Suzan Genç, une nouvelle venue, ainsi que de Selen Uçer, qui affirme son importance légitime au sein du cinéma turc. Ces deux femmes portent tout le film sur leurs épaules. Vous n’oublierez jamais leurs visages après avoir vu ce film, car leurs personnages incarnent la réalité de notre époque.

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Source : http://www.todayszaman.com/tz-web/news-222192-112-inacs-newest-film-a-literal-step-into-the-darkness.html
Traduction : © Georges Festa – 09.2010.