jeudi 30 septembre 2010

Beast on the Moon / Une Bête sur la lune - Entretien avec David Grillo et Larry Moss / Interview with David Grillo and Larry Moss

© Century Center, New York, 2005

Une passion arménienne : entretien avec David Grillo, producteur, et Larry Moss, réalisateur de Beast on the Moon [Une Bête sur la lune]

par Nancy Agabian

www.groong.org


[NdT : A l’occasion de la reprise récente de Beast on the Moon ce mois-ci à Hollywood, sous la direction de Paul Lampert (1), nous présentons cet interview, paru en avril 2005, de Nancy Agabian, romancière arméno-américaine contemporaine, avec David Grillo et Larry Moss (2).]

Beast on the Moon, une pièce sur de jeunes mariés, survivants du génocide arménien, faisant leur vie dans l’Amérique de l’après-Première Guerre mondiale, ouvre le Off de Broadway, le 27 avril [2005], au Century Center for the Performing Arts. Depuis ses débuts en 1995, cette pièce a été largement produite à travers le monde, récemment primée Meilleure pièce de théâtre à Buenos Aires et Paris en 2001. Créant aussi la polémique : début 2004, elle devait figurer au festival du théâtre de Karlsruhe, ville d’Allemagne méridionale comptant une importante population turque, lorsque le consul de Turquie menaça de boycotter le festival ; l’œuvre fut finalement retirée de la programmation.

Depuis un an environ, j’avais des nouvelles de la production imminente à New York de Beast on the Moon, lorsqu’un ami m’invita à une lecture mise en scène, présentée par le producteur David Grillo et le réalisateur Larry Moss, en novembre 2004. J’appris alors que Richard Kalinoski, le scénariste, avait été exposé à l’histoire du génocide via son mariage avec une Arménienne. Je fus émue par son récit d’Aram et Seta Tomassian, qui se rencontrèrent à l’origine chez eux, après qu’Aram ait emmené Seta, sa fiancée rencontrée à distance, dans le Milwaukee. Je fus aussi impressionnée par le jeu des principaux acteurs, Omar Metwally et Lena Georgas, qui semblaient pleinement incarner leurs rôles après quelques jours de répétitions seulement.

J’ai récemment rencontré David Grillo et Larry Moss dans un local de répétitions, au centre-ville, situé parmi des boutiques de tapis arméniens. Ils répétaient depuis juste une semaine, à trois autres de la première. A mon arrivée lors de la pause déjeuner, les acteurs sortaient de la scène qu’ils venaient juste de jouer, quittant les intenses moments d’émotions de la pièce. Je confie à Larry à quel point j’avais été impressionnée par les acteurs, lorsque j’avais assisté à la lecture mise en scène, m’attendant à ce qu’il me parlât de son travail en tant que directeur d’acteurs réputé (il a travaillé avec Leonardo DiCaprio pour son rôle d’Howard Hughes dans The Aviator et Hillary Swank dans Million Dollar Baby) (3), mais, au lieu de cela, il m’apprit que le directeur du casting (Vince Liebhart) avait fait un travail fantastique, que les acteurs avaient totalement le profil du rôle, impatients et désireux d’atteindre les dimensions les plus pénibles de leurs personnages. Grand, des lunettes, la barbe grisonnante, il me parla avec beaucoup d’émotion de Beast on the Moon. David se montra sociable, nourrissant une égale passion pour leur cause artistique. Nous poursuivîmes notre conversation, assis sur les canapés et les chaises à la fois confortables et défraîchis du local de répétition, tandis que la lumière de l’après-midi traversait une fenêtre, derrière nous.

- Nancy Agabian : Ma première question s’adresse à vous deux : comment êtes-vous entrés à l’origine en contact avec la pièce et qu’est-ce qui dans cette pièce vous a décidés à aller jusqu’ici ?

- David Grillo : Je suis tout d’abord tombé sur cette pièce en tant qu’artiste. Je suis à la fois comédien et producteur et j’ai joué le rôle masculin central à Boston, il y a six ans [1999]. J’y voyais déjà un chef-d’œuvre. C’est grâce à Beast on the Moon que je me suis intéressé au génocide arménien… Cette pièce a un rôle éducatif. J’en suis un bon exemple. Je suis un odar qui ne savait rien du génocide. Et j’ai mené les recherches que mènent les artistes ; tu t’imprègnes de l’univers de la pièce. Et je me suis dit : « En fait, non seulement c’est un chef-d’œuvre, cette pièce, mais c’est aussi une injustice historique immense qui n’a jamais été mise au jour, ni réparée. » Depuis, elle m’accompagne. Et puis, il y a trois ans, j’ai appelé Richard [Kalinoski] et je lui ai dit : « Pourquoi ta pièce ne serais pas jouée à New York ? »
J’ai pas mal de potes qui connaissaient Larry… et j’avais vraiment l’impression qu’il était l’homme idéal pour ce travail [de mise en scène]… Cette pièce concerne le jeu d’acteurs… Dans tout son parcours, Larry a su obtenir des performances extraordinaires de la part d’acteurs déjà doués. Voilà ce qui faisait de lui l’homme clé de la pièce.

- Larry Moss : Un de mes étudiants, Michael Goodfriend, jouait le rôle d’Aram, dans cette pièce, à Los Angeles. J’ai été voir Simon qui l’avait dirigée. Il m’a dit : « Tu devrais lire cette pièce, j’ai parlé au producteur pour qu’on se rencontre. » Alors j’ai lu la pièce… Ayant été longtemps enseignant (j’ai enseigné pendant 32 ans), j’ai lu et vu des centaines de pièces… Je suis heureux d’avoir dit plusieurs fois que je sais comment lire un scénario… Quand je lis quelque chose d’incroyablement émouvant, j’en tombe de ma chaise, je me mets à pleurer et je dois me reprendre pour revenir à la pièce et continuer à lire. Et c’est tout à fait ce qui s’est passé avec Beast on the Moon. J’avais peur, car cela me touchait d’une façon très subjective ; la pièce me fait tant souffrir. Voilà comment je trouve mon matériau. Et si quelque chose ne me touche pas comme ça, je n’ai pas vraiment envie de le faire, car la vie est trop courte…

- David Grillo : Dans ma vie ça se passe exactement comme ça ; voilà pourquoi j’ai choisi cette pièce. Ce qui est intéressant et important à reconnaître c’est que… c’est une pièce qui parle et reparle de guérison… Si elle a tant de succès, c’est qu’elle parle de deux survivants. Pas du million et demi qui ont été massacrés. Juste de deux êtres qui ont une chance incroyable. Non seulement ils s’échappent de la Turquie, mais ils parviennent à survivre en pleine Amérique. Arrivant à apaiser leurs blessures jusqu’à fonder une famille et d’aller de l’avant. Un immense défi, équivalent au fait de traverser le Proche-Orient pour rejoindre l’Europe, puis l’Amérique. D’arriver ici en pleine jeunesse et de porter tout ce fardeau…

- Nancy Agabian : Quel est, d’après vous, le principal intérêt de la pièce ?

- David Grillo : J’ai tant d’amis dans la communauté arménienne maintenant et ils me disent : « Pourquoi cette pièce ? Pourquoi cette pièce, quatre-vingt-dix ans après ? » Demandons-nous tout d’abord pourquoi il se fait que la communauté juive ait si bien réussi à raconter son histoire durant ses cinquante dernières années et que, en quelque sorte, l’histoire arménienne n’a jamais été racontée d’une manière efficace. A un niveau microscopique, la pièce représente un véritable défi, inhabituel, épicé de plusieurs moments hilarants bien mérités, qui finissent par avoir un rôle rédempteur. Le genre de pièce vraiment difficile à écrire. Et que beaucoup de gens apprécient ; faisant appel à un spectre très large d’habitués du théâtre et à tous ceux qui aiment les histoires. Si bien que, par exemple, lorsque je l’ai donnée à Boston, des hommes dans la cinquantaine venaient me voir, les bras croisés, en me disant : « Vous savez, d’habitude je n’aime pas ce genre de choses, et c’est ma femme qui m’a traîné ici ce soir, mais je suis vraiment content d’être venu. » [Il y a une] réelle beauté physique et une qualité artistique, chose inhabituelle et qui pourtant attire beaucoup de gens…

- Larry Moss : Tu commences par la pièce. Tu peux parler du génocide et des atrocités, mais si la pièce n’existe pas, si les personnages ne sont pas denses et profonds et s’il n’y a pas de progression intéressante – l’odyssée de chacun des personnages -, alors tu ne ressens rien, tu ne ressens pas le génocide. Tu aimes Aram et Seta, tu les adores, tu les comprends et aussi le côté brillant, à mon avis, de la pièce, c’est que l’on découvre pendant les répétitions à quel point leur existence est profonde et avec quelle précision Richard les décrit. A nous d’adapter toute la spécificité, le comportement et la sensibilité arménienne…

- David Grillo : Un chercheur arménien est venu nous parler et on a eu une séance de danse avec un chorégraphe arménien… et on interrogeait beaucoup d’amis arméniens quant à savoir comment gérer la maisonnée… Des gens voient la pièce et disent : « Oh ! c’est trop arménien : pourquoi sont-ils aussi Arméniens ? Ils ne pourraient pas être un peu plus Américains ? » Certains Arméniens disent : « Ce n’est pas assez arménien ! » Difficile de plaire à tout le monde, d’ailleurs ce n’est pas notre affaire… Ce qui devrait compter le plus pour la communauté arménienne ce n’est pas le fait que la pièce soit arménienne, mais qu'elle est universelle. C’est bien plus important. Nous faisons notre possible pour rendre un tableau précis et respectueux de la vie arméno-américaine au début du 20ème siècle. Mais ce qui est bien plus important c’est le concept de la pièce. Le concept du récit touche les odars. Et c’est la première fois qu’on peut le dire. Elle a été vue par un million de gens. 90 % d’entre eux ne sont pas Arméniens.

- Nancy Agabian : Donc cette pièce touche un public très divers : hommes, femmes, Arméniens, non Arméniens. A quelle sorte de promotion recourez-vous pour atteindre ces publics ?

- David Grillo : Beast on the Moon s’intéresse à toutes les stratégies commerciales, agressives, visant à promouvoir le théâtre, ajoutant aussi une véritable composante de base. Par exemple, nous avons envoyé 175 000 mails à des familles passionnées de théâtre, on lance des publicités dans le New York Times et beaucoup d’autres journaux, à la radio, des promotions croisées, etc. De plus, on travaille aussi avec des groupes d’étudiants et via des églises et associations arméniennes, grecques et juives. Tous les gens qui manifestent un réel intérêt pour cette belle histoire d’une survie, on sympathise. Et la réaction est unanime. La pièce plaît au grand public, tout en s’adressant directement aux objectifs de chaque association orientée vers les droits de l’homme.

- Nancy Agabian : Tu posais la question : pourquoi la Shoah est-elle racontée et écoutée ?… A cause du déni, la priorité donnée en général dans la transmission de l’histoire (arménienne) a été de dire « ceci est arrivé », alors que la priorité de Beast on the Moon est simplement de donner à voir la vie des gens qui ont survécu au génocide. Or, même s’il comporte une tonalité différente, il y a toujours des problèmes avec le gouvernement turc… Je me demandais si tu t’inquiètes d’une réaction de la Turquie.

- David Grillo : Je ne m’inquiète pas d’une quelconque réaction turque… Je sais qu’il y a eu des cas de réaction ou de contre-choc turc à l’égard de projets arméniens comme Ararat et Musa Dagh, et d’autres (4). Le côté différent de Beast on the Moon c’est que le boîte de Pandore est déjà ouverte. Cette pièce a été jouée pendant douze ans ; c’est une œuvre d’art à la dimension universelle. C’est trop tard. Et c’est aussi différent par rapport à Ararat. J’ai parlé avec Atom Egoyan ; je sais qu’il a eu un tas de problèmes, de pressions et de menaces… quand son film était en préparation.
Lorsque [le gouvernement turc] a tenté de faire interdire Beast on the Moon en Allemagne du Sud, il a réussi à empêcher bon nombre de représentations, mais il n’a rien pu faire pour museler la presse. J’ai sur mon disque dur chez moi vingt-cinq articles d’actualité provenant de toute l’Allemagne ; un véritable embarras international pour ce gouvernement, tous ces articles écrits par des journalistes et des politiciens, et tout un débat public contre la demande d’adhésion à l’Union Européenne de la Turquie en toile de fond. La Turquie est censée être une nation démocratique ; est-ce un comportement démocratique ce qu’ils ont fait à ces artistes ? Il s’agit d’une pièce importante, d’une pièce, comme je disais, connue dans le monde entier. Regarde ce qu’ils font. Ils intimident, ils censurent, ils font pression sur les artistes et les producteurs, ça ne se fait pas ! Le théâtre c’est sacro-saint. C’est le lieu où nous avons la permission de raconter toutes les histoires que nous voulons…

- Larry Moss : Par rapport à l’Amérique, cela parle de liberté de parole et de liberté d’expression. La seule manière pour la communauté arménienne, comme je la vois en tant qu’odar, est qu’elle peut commencer à grandir en tant que communauté selon des modalités plus fortes pour déplorer cela. Et c’est ce manque de réaction émotive qui provoque le sentiment d’être au-dehors et de ne pas être respecté… avec un effet de cascade énorme. Hier, on dialoguait avec un spécialiste passionnant. Il s’est mis à parler de ses grands-parents et de ce qu’ils avaient traversé. Il a croisé ses jambes, recouvert sa tête et son pied s’est mis à faire comme ça (à le secouer) ; je pouvais voir ses yeux devenir humides… Alors, je lui ai dit : « Je peux voir à quel point ça vous touche. » Il m’a répondu : « Oui. Ça me touche très, très profondément ; depuis très longtemps. » Et en tant que Juif, issu d’une famille bancale, tu te languis d’un temps où tu peux t’asseoir avec ta famille, ta communauté et pleurer ensemble.

- David Grillo : Et les Arméniens en ont été empêchés depuis quatre-vingt-dix ans ! Dans son livre, A Problem from Hell [Un Problème issu des enfers], Samantha Power note que l’étape finale du génocide c’est la négation du génocide, dans laquelle tu continues à victimiser ta victime. Voilà pourquoi, je crois, la communauté a mis du temps pour raconter son histoire. C’est tellement inhumain de continuer à nier et d’exercer des pressions. J’aime cette citation de Theodore Roosevelt, dans laquelle il explique que l’absence de traitement des atrocités arméniennes signifie que tout autre débat sur la sauvegarde du monde est un non-sens insigne. J’apprécie cela. D’autant plus que le côté remarquable est financier. C’est une histoire d’argent. De politique et d’argent. Et en 1915 – ce n’est pas un hasard – les Etats-Unis perçoivent leur première bouffée de revenus pétroliers au Moyen-Orient. Voilà pourquoi aucune souveraineté n’a été accordée à l’Arménie. Voilà pourquoi il n’y eut ni terre, ni réparations, ni reconnaissance. Et c’est une honte.

- Nancy Agabian : Et ça continue aujourd’hui.

- David Grillo : Oui. C’est toujours ce même non-sens insigne. C’est une histoire d’argent, totalement. Et c’est une des choses qui me gênent en tant qu’Américain et aussi qui m’amène, en tant qu’artiste, à raconter cette histoire. Parce que, bien sûr, la Turquie est coupable, bien sûr l’Allemagne est coupable, en ce qu’elles sont totalement impliquées dans le génocide arménien et, bien sûr, les Etats-Unis sont coupables pour ne pas l’avoir reconnu.

- Larry Moss : C’est une question très sensible en Amérique. Toute cette Amérique emplie de ses immigrés. C’est pareil avec toute la grande famille du cinéma ; ils changeaient de noms et tentaient d’apparaître comme s’ils étaient chrétiens et catholiques, alors qu’ils étaient juifs. Vivant ce genre de vie raffinée, tu vois, non juive, élevant même leurs enfants en dehors de la religion juive, ce qu’ont fait mes parents. Et le déni de ton sang, de ton sang national, fait mal, très mal. J’aimerais que les jeunes Arméniens, enfants et adolescents, viennent… En fait, ça parle d’un jeune couple, d’un enfant, comment l’élever, surmonter des obstacles énormes, à la fois intérieurs et extérieurs ; donc, à cause de ça, c’est une pièce importante…

- Nancy Agabian : Ce que j’ai trouvé de différent dans la pièce en terme d’œuvre d’art traitant du génocide arménien, c’était de voir deux personnes qui auraient pu être mes grands-parents, se parler. Mes grands-parents pouvaient le faire, mais ne le faisaient pas. A l’inverse, beaucoup de choses qu’ils essayaient d’aborder dans leur passé a été filtré à travers les générations. C’était donc très réconfortant d’assister à ces entretiens [d’Aram et Seta], leur vécu se dévoilant… Je pense que beaucoup de familles arméniennes se sont contentées de vivre au jour le jour, et qu’à l’époque les mots manquaient aux gens pour parler…

- David Grillo : En fait, dans Beast on the Moon, cette génération-là met en œuvre sa propre douleur, contrairement au simple fait de transmettre l’héritage.

- Nancy Agabian : J’aime aussi le fait que les deux personnages soient si différents, qu’ils abordent leurs problèmes différemment. Il me semble que Seta est dans ce cas, comme si elle était le porte-parole de la nouvelle génération, disant : « Faites attention à ce que vous faites. »

- David Grillo : C’est celle qui possède les mots, pour reprendre ton expression. Elle sert de catalyseur pour la transformation d'Aram. La pièce concerne douze ans dans la vie d’un homme qui ne se plaindra pas. Il ne se plaindra pas. Alors elle le secoue, elle le secoue, elle le secoue : « Regarde-nous. On est dans le Milwaukee. On a survécu. »

- Larry Moss : Pareil pour le garçon orphelin. Son odyssée est très similaire. Sa mère se trouve dans une institution, son père est mort. Il subit de mauvais traitements à l’orphelinat et il découvre cette femme orpheline et son mari orphelin… La pièce parle du respect, je pense à Aram et Seta. Ils ont réalisé quelque chose de magnifique. Elle reste avec lui et l’autorise à se plaindre, pour qu’il puisse devenir un adulte, sortant un orphelin de la rue et disant à son mari : « Voilà le seul enfant que nous soyons capables d’avoir. Pourquoi lui fermer la porte ? »

- David Grillo : Et c’est un genre inattendu de bonheur qu’elle met en œuvre pour eux. Il n’y a pas de problèmes avec Aram. Aram est un jeune homme bien. Il arrive jeune dans ce pays, il est tout heureux d’avoir pu s’échapper. Avec notre regard occidental du 21ème siècle, on pourrait dire à le voir : « C’est un Moyen-Oriental plutôt coincé. », mais il n’y a pas de problèmes avec lui, c’est un jeune homme bien. Il se projette dans l’avenir. Il a une idée très rigide de ce qu’il veut. Il veut venir ici ; il voulait se marier avec une Arménienne ; il veut avoir des enfants et travailler. Je ne vois rien de mal là-dedans. Le problème est qu’il ne peut avoir exactement ce qu’il veut…
Mais, comme Seta est une fille extraordinaire, elle essaie, elle se met à le secouer, tente une voie nouvelle, trouver les mots, et elle y arrive finalement… Et le public comprend : « Mais c’est génial ! Si ces jeunes arrivent à s’en sortir avec tout ce qu’ils traînent, de quoi je me plains ? »

- Larry Moss : L’important pour Seta c’est d’avoir été aimée. Il y a ce moment superbe, lorsqu’il [lui demande] : « Qu’est-ce que tes parents t’ont appris ? » Et elle de répondre : « Je ne sais pas. Ils m’ont aimée ! » Aram : « Mais qu’est-ce qu’ils t’ont appris ? » Seta : C’étaient simplement mes parents. » Grande différence entre eux pour ce qui est de leur éducation et leur approche de ce qu’est l’amour.

- Nancy Agabian : J’allais demander quelle différence entre eux faisait qu’elle est capable de se plaindre et pas lui, et tu as répondu.

- Larry Moss : Sa mère était libre ; je pense que ça parle aussi beaucoup de féminisme. Sa mère fut libre de s’exprimer. Son père soutint cela. Il ne recourait pas aux coutumes rigides, laissant sa fille lui lire la Bible. Et cette absence de rigorisme lui a donné un sentiment de liberté, comme si elle valait quelque chose. Elle pense avoir de l’importance. Et elle croit en l’amour.

- David Grillo : Autre chose que Larry et moi on aime beaucoup dans cette pièce, le fait qu’il y ait un personnage féminin hors du commun. Elle est extraordinaire… Tout le public l’adore.
Aram est plus qu’un défi. Lorsque je le jouais à Boston, des femmes me disaient pendant l’entracte : « Je vous hais ! » Et je répondais : « D’accord ! Et si on parlait de la fin ? » Et elles de me dire : « En fait, je crois le comprendre et l’aimer. Ok. »Alors je leur posais une question plus importante : « Ça vous plaît qu’ils restent ensemble ? » Et elles de répondre par l’affirmative. C’est une partie de notre périple où on emmène les gens. Et c’est un sacré périple pour une pièce de te faire haïr quelqu’un, puis de les comprendre, de les aimer et d’être heureux de leur réussite…
Je reviens à ta question concernant Seta. Tout d’abord, je crois, c’est une fille très dégourdie. Ensuite, elle a grandi dans un milieu urbain ; lui non. Sa famille est libérale ; celle d’Aram est traditionnelle. Elle a grandi dans un foyer où la danse et la musique faisaient partie de la vie quotidienne. Elle reconnaît très tôt : « Je n’ai jamais été tranquille. Je m’excuse, monsieur Tomassian, je n’ai jamais été tranquille. » Elle ne l’est pas et c’est ce qu’apprécie en elle le public. Simplement, elle sort de l’ordinaire… Voilà pourquoi c’est un succès, en grande partie. Parce que si elle était de moindre envergure, elle serait intimidée par lui. Et leur relation ne grandirait pas. Mais ce n’est pas le cas, elle est aussi forte que lui, et même davantage. Donc elle continue.

- Nancy Agabian : A votre avis, qu’est-ce que son combat avec Aram lui rapporte ? Qu’est-ce qui la motive ?

- Larry Moss : Il l’a sauvée. Et elle ressent la responsabilité pleine et entière de le sauver. Ils réalisent mutuellement leur souffrance comme personne d’autre ne peut le comprendre.

- David Grillo : Et le mot non dit. En fait, tu l’as prononcé s’agissant de sa famille, mais il est énoncé très rarement, et c’est le mot amour… Ils s’aiment. Elle arrive, elle lui est immensément reconnaissante, ils ont le même âge, ils ont la même histoire traumatisante, ils se marient. Pourquoi ne pas s’aimer ? Alors tu les regardes et tu comprends. Même si ce n’est pas écrit ; tu le verras avec nos acteurs, c’est une pièce inspirée par l’amour. Voilà la réponse à ta question. Elle le fait parce qu’elle l’aime…


[La première de Beast on the Moon a [eu] lieu le 12 avril 2005 à New York, au Century Centre for the Performing Arts d’Off-Broadway. Suivie d’une sortie officielle le mercredi 27 avril 2005.
Richard Kalinoski, auteur ; Larry Moss, metteur en scène ; Louis Zorich (Forty-Five Minutes from Broadway, She Loves Me, Mad About You sur la chaîne NBC) et Omar Metwally (Sixteen Wounded) (5), nominés aux Tony Awards ; présentation : Lena Georgas et Matt Borish ; conception scénique : Neil Patel ; costumes : Anita Yavich ; éclairages : David Lander. Beast on the Moon [était] présentée par David Grillo, Stillwater Productions.]

La pièce la plus récente [2005] de Richard Kalinoski, A Crooked Man, a été présentée au Future Fest dans l’Ohio en juillet 2004. Beast on the Moon a remporté 5 Molières, dont celui de la meilleure pièce de théâtre en 2001 à Paris. La même année, l’œuvre a remporté 5 Ace Awards, dont celui de la meilleure pièce à Buenos Aires. Aux Etats-Unis, Beast on the Moon a remporté les prix Agnouni, Osborn (critiques de théâtre américains) et Garland. La pièce [a] fait partie du répertoire du Théâtre d’Art de Moscou (début en nov. 2004). Lauréat en 2003 d’un Literary Arts Fellowhip du Wisconsin Arts Board, Richard Kalinoski a été auteur et dramaturge auprès de la National Playwrights Conference, de l’Eugene O’Neill Theater Center, sous la direction de Lloyd Richards. Il enseigne [2005] la dramaturgie et le théâtre à l’Université du Wisconsin d’Oshkosh.

Larry Moss est metteur en scène, lauréat de nombreux prix, dont The Syringa Tree (6) a été représenté à New York durant deux ans et demi, remportant les Obie, Drama Desk, Drama League et Outer Critics Circle Awards. Entre autres engagements à New York, citons Runt of the Litter au MCC Theater et Who Is Floyd Stearn ? au Off de Broadway cette saison (7). Larry Moss a une longue carrière de direction d’acteurs dans des films importants d’Hollywood. Vision qui a contribué au formatage des interprétations suivantes : Helen Hunt dans As Good As It Gets (Academy Award), Hilary Swank dans Boys Don’t Cry (Academy Award), Michael Clarke Duncan dans The Green Mile (nominé aux Academy Awards), Hank Azaria dans Tuesday with Morrie (Emmy Award), Toby Maguire dans Seabiscuit, Leonardo DiCaprio dans le Film The Aviator de Martin Scorsese, Jim Carrey dans The Majestic, etc (8). Leonardo DiCaprio et Hilary Swank remportent deux Golden Globe Awards pour les rôles qu’ils créèrent avec lui dans The Aviator et Million Dollar Baby. Tous deux furent nominés aux Academy Awards pour ces mêmes rôles. Hilary Swank remporta l’Oscar de la meilleure actrice dans Million Dollar Baby.

Louis Zorich s’est produit à Broadway dans She Loves Me, Le Mariage de Figaro, Arms and the Man, Death of A Salesman avec Dustin Hoffman, The Knew What They Wanted (nominé aux Drama Desk), Hadrien VII (nominé aux Tony), Herzl, Goodtime Charley, Moonchildren, et Fun City (9). Lors de la première année d’Herbert Blau et Jules Irving au Lincoln Center Repertory, L. Zorich s’est produit dans La Mort de Danton, The Country Wife, Les Séquestrés d’Altona, The Odd Couple, Moby Dick avec Rod Steiger, et Becket avec Anthony Quinn et Laurence Olivier (10). Parmi son répertoire au Off-Broadway, citons Henry IV (actes I et II), True West, Sunset Boulevard, La Tempête, Le Brave soldat Chveik, Six Personnages en quête d’auteur, Vêtir ceux qui sont nus et Henry V (11). Il a travaillé dans de nombreux théâtres en province, en particulier au Williamston Summer Theatre Festival, sur Tchekhov, Brecht, Euripide, Pinter, O’Neill, Miller et Williams, souvent en compagnie de sa femme Olympia Dukakis, avec qui il a fondé le Whole Theatre à Montclair, New Jersey. Parmi ses génériques au cinéma, citons Commandments, City of Hope, Fiddler On The Roof, The Muppets Take Manhattan et Made For Each Other, pour n’en citer que quelques-uns (12). Il a joué dans plus de 200 productions télévisées. Citons encore la série Brooklyn Bridge et Mad About You (13).

Omar Metwally (Aram). Broadway : Sixteen Wounded (nominé aux Tony et Outer Critics Circle) (14). Off-Broadway et en province : Quartet à la Brooklyn Academy of Music, Homebody/Kabul au Théâtre Steppenwolf, première mondiale de Summertime, de Charles L. Mee, au Magic Theatre ; collaboration avec le Berkeley Repertory Theater (Pentecost), le Long Wharf Theater (Sixteen Wounded), l’American Conservatory Theater, la Trinity Repertory Company et d’autres théâtres à travers les Etats-Unis (15). O. Metwally a aussi joué avec la Compagnie Campo Santo (San Francisco, Californie) et à New York avec la Rude Mechanicals Theater Company, l’Edge Company, l’International WOW Company, les Théâtres Synapse et Nibras. Parmi ses génériques au cinéma et à la télévision, citons Life on the Ledge, Nash Bridges (CBS), entre autres (16). Titulaire d’un Master of Fine Arts (American Conservatory Theater).

Nancy Agabian est l’auteur de Princess Freak (Beyond Baroque Books, 2000), recueil de poèmes et de performances artistiques. Ses écrits sont aussi parus dans Birthmark : A Bilingual Anthology of Armenian-American Poetry (Open Letter Journal, 1999) ; Scream When You Burn, une anthologie du magazine Caffeine (Incommunicado Press, New York, 1998) ; et Hers 2 : Brilliant New Fiction from Lesbian Writers (Faber & Faber, 1997). Ainsi que sa condisciple Dolores Zohrab Liebmann, elle a participé au séminaire de littérature non-romanesque (Master of Fine Arts) de l’Université Columbia. [Sa thèse, Me As Her Again, mémoires sur sa famille arméno-américaine, est parue aux éditions Aunt Lute Books en oct. 2008.] (NdT) Depuis décembre 2002, elle coordonne « Gartal », un programme de lectures littéraires en arménien à New York. Elle enseigne la littérature au Queens College (New York). Site internet : http://nancyagabian.com.

Notes

1. http://asbarez.com/84987/beast-on-the-moon%E2%80%99-to-open-in-hollywood-on-sept-11/
2. Site internet : http://larrymoss.org
3. The Aviator, réal. Martin Scorsese, 2004 – Million Dollar Baby, réal. Clint Eastwood, 2004. (NdT)
4. Allusion au film Ararat d’Atom Egoyan (2002) et aux projets d’adaptation à l’écran du roman de Franz Werfel, Les Quarante Jours du Musa Dagh. (NdT)
5. Forty-Five Minutes from Broadway, comédie musicale de George M. Cohan (1905) ; She Loves Me, de Joe Masteroff, Sheldon Harnick et Jerry Bock (1963), d’après une pièce de Miklos Laszlo et l’adaptation au cinéma The Shop Around the Corner ; Mad About You, série télévisée (1992-1999) de Paul Reiser et Danny Jacobson ; Sixteen Wounded, pièce d’Eliam Kraiem, mise en scène de Garry Hynes (2004). (NdT)
6. The Syringa Tree, pièce d’après l’œuvre de Pamela Gien (2005). (NdT)
7. Runt of the Litter, pièce de Bo Eason (2002) ; Who Is Floyd Stearn ? monologue de Michael Raynor (2004). (NdT)
8. As Good As It Gets [Pour le pire et pour le meilleur], film américain de James L. Brooks (1997) ; Boys Don’t Cry, film américain de Kimberly Pierce (1999) ; The Green Mile [La ligne verte], film américain de Frank Darabont (1999) ; Tuesdays with Morrie, télé-film américain de Mick Jackson (1999) ; Seabiscuit [Pur Sang, la légende de Seabiscuit], film américain de Gary Ross (2003) ; The Aviator [Aviateur], film américain de Martin Scorsese (2004) ; The Majestic, film américain de Frank Darabont (2001). (NdT)
9. She Loves Me (cf. supra, n. 6) ; The Marriage of Figaro [Le Mariage de Figaro], Circle in the Square Theatre, 1985 ; Arms and the Man, comédie de George Bernard Shaw (1894), Circle in the Square Theatre, 1985 ; Death of a Salesman [Mort d’un commis-voyageur], pièce d’Arthur Miller (1949), Broadhurst Theatre, 1984 ; They Knew What They Wanted, pièce de Sydney Howard (1924), Playhouse Theatre, 1976 ; Hadrien VII, pièce de Peter Luke, d’après le roman de Frederick Rolfe, alias « Baron Corvo », Helen Hayes Theatre, 1969 ; Herzl, pièce de Dore Schary et Amos Elon (1976), Palace Theatre, 1976 ; Goodtime Charley, comédie musicale de Sidney Michaels, Larry Grossman et Hal Hackady (1975), Palace Theatre, 1975 ; Moonchildren, comédie de Michael Weller (1971), Royale Theatre, 1972 ; Fun City, pièce de Joan Rivers (1972), Morosco Theatre, 1972. (NdT)
10. La Mort de Danton, drame de Georg Büchner (1835) ; The Country Wife, comédie anglaise de Willioam Wycherley (1675) ; Les Séquestrés d’Altona, de Jean-Paul Sartre (1959) ; The Odd Couple, pièce de Neil Simon (1965) ; Moby Dick, pièce d’Orson Welles (1955) ; Becket ou l’Honneur de Dieu, pièce de Jean Anouilh (1959). (NdT)
11. Henry IV, de William Shakespeare (1596-1598) ; True West, de Sam Shepard (1980) ; Sunset Boulevard, comédie musicale de Don Black, Christopher Hampton et Andrew Lloyd Weber (1993) ; La Tempête, de William Shakespeare (1611) ; Le Brave soldat Chveïk, opéra de Robert Frank Kurka (1957), d’après le roman de Jaroslav Hašek (1921-23) ; Six personnages en quête d’auteur, de Luigi Pirandello (1921) ; Vêtir ceux qui sont nus, de Luigi Pirandello (1922) ; Henry V, de William Shakespeare (1599). (NdT)
12. Commandments, film américain de Daniel Taplitz (1997) ; City of Hope, film américain de John Sayles (1992) ; Fiddler on the Roof [Un Violon sur le toit], comédie musicale de Joseph Stein, Sheldon Harnick et Jerry Bock (1964), adaptée à l’écran en 1971 ; The Muppets Take Manhattan, film américain de Frank Oz (1984) ; Made For Each Other, comédie de Joseph Bologna et Renée Taylor (1971). (NdT)
13. Brooklyn Bridge, série télévisée américaine sur le réseau CBS (1991-1993), créée par Gary David Goldberg ; Mad About You, série télévisée américaine sur le réseau NBC (1992-1999), créée par Paul Reiser et Danny Jocobson. (NdT)
14. Sixteen Wounded : cf. supra n.6.
15. Quartet, pièce de Ronald Harwood (1999) ; Homebody/Kabul, pièce de Tony Kushner (2001) ; Summertime, pièce de Charles L. Mee (2000). (NdT)
16. Life on the Ledge, film américain de Lewis Helfer (2005) ; Nash Bridges, série télévisée américaine sur le réseau CBS (1996-2001). (NdT)

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Source : http://groong.usc.edu/tcc/tcc-20050411.html
Article paru le 11.04.2005.
Traduction : © Georges Festa – 09.2010.