samedi 18 septembre 2010

Diyarbakır, 2010 – « 13 Septembre »

Passage d’un tank à Jyderup, Danemark, juillet 2008
© Köken Ergun – http://koken-tanklove.blogspot.com

Diyarbakır – « 13 Septembre »
Une exposition explore les conséquences du coup d’Etat militaire de 1980 en Turquie

par Rumeysa Kiger

Today’s Zaman, 13.09.2010


Une exposition multimédia, présentant des œuvres d’artistes turcs contemporains, explorant les effets du coup d’Etat militaire du 12 septembre 1980 en Turquie, s’ouvre aujourd’hui à Diyarbakır, cette province au sud-est de l’Anatolie connue pour avoir abrité une des prisons les plus notoires lors des troubles de la fin des années 1970 et du début des années 1980.

Fouillant la période sombre qui suivit le coup d’Etat, dont ce fut hier le 30ème anniversaire, l’exposition, qui s’ouvre au Centre d’Art de Diyarbakır, s’intitule « 13 Septembre ».

Cette manifestation constitue le prolongement d’une autre exposition dont le thème concernait le coup d’Etat militaire de 1980, organisée en 2009 à la Galerie Outlet, lors de la Biennale internationale d’Istanbul, et c’est aussi l’événement le plus récent du Centre d’Art de Diyarbakır, fondé en 2002 dans le cadre d’une initiative citoyenne afin d’exposer les œuvres d’artistes originaires de Diyarbakır et d’Istanbul.

Ces dernières années, le nombre d’œuvres dans le monde de l’art en Turquie, liées aux interventions militaires, s’est accru considérablement, note Azra Tüzünoğlu, commissaire de l’exposition. « Le coup d’Etat de 1980 est le plus connu dans l’histoire de la Turquie et fait maintenant de plus en plus l’objet de débats dans les films populaires et les séries télévisées. Ces films et ces productions se transforment en séances psychanalytiques pour la société. Mais l’aspect politique de la question n’est pas vraiment abordé. », précise-t-il.

Dans cette exposition, les artistes présentés transmettent leur vision du coup d’Etat sur un mode plutôt sarcastique.

Parmi les œuvres exposées, un journal relatant la journée du coup d’Etat et des enregistrements émanant d’un « groupe de la mémoire collective », créé à l’Université Mimar Sinan d’Istanbul. « Ce groupe a été fondé il y a deux ans et a mené une étude liée à l’assassinat du [journaliste arméno-turc] Hrant Dink, ainsi qu’une seconde sur le coup d’Etat de 1980. Pour ce faire, ils ont interviewé près de 150 personnes à ce jour, de milieux très divers, dont des membres de différents groupes politiques et économiques – explique Tüzünoğlu, ajoutant que ces témoins du coup d’Etat de 1980 ont tous vécu les événements de leur point de vue. Pour aider les gens à se souvenir des détails, le groupe a conçu un journal présentant des photographies des événements importants liés au coup d’Etat entre 1978 et 1983. Ce journal est présenté dans l’exposition avec cinq enregistrements de personnes interviewées, en s’intéressant à la manière avec laquelle des expériences personnelles sont transmises à la nouvelle génération. »

Une vidéo d’Özlem Kulak, intitulée « 12 Septembre », récemment projetée lors du Festival du Film de Locarno, l’est actuellement en Turquie pour la première fois, dans le cadre de cette exposition. Dans cette vidéo, 13 personnes, dont un boulanger et le propriétaire d’une maison d’édition publiant des ouvrages marxistes, racontent comment ils ont passé toute la journée du 12 septembre 1980.

Autre œuvre intéressante, d’Aslı Çavuşoğlu, un album de musique présentant une chanson de rap dont les paroles utilisent des mots interdits par la Radio-Télévision de Turquie (TRT) après le coup d’Etat. « Il y avait environ 205 mots interdits sur la [liste du censeur] de la TRT. Çavuşoğlu en a retrouvé 191 dans les archives. MC Fuat en a fait une chanson, qui sera mise prochainement sur le marché. », note le commissaire de l’exposition.

Une vidéo intitulée « Vakvak Ağacı » [L’Arbre de Vakvak] propose un résumé de la période de modernisation de la Turquie, à partir de la fondation de la république jusqu’au coup d’Etat de 1980, sous la forme d’un conte de fées. « La vidéo reprend l’art traditionnel de la miniature, mêlant réalité et imaginaire via une histoire pour enfant. », explique Tüzünoğlu.

Une des œuvres les plus provocantes de cette exposition est due au célèbre artiste contemporain Halil Altındere : un exemplaire du Capital de Karl Marx avec un revolver à l’intérieur, exposé pour la première fois en Turquie. « Pour les gens de gauche, Le Capital est quasiment un livre sacré et il est parfois utilisé comme un revolver. Altındere s’intéresse à cet aspect des choses. », note Tüzünoğlu.

Deux œuvres, reprises de l’exposition sur le coup d’Etat, à la Galerie Outlet, l’an dernier, sont à nouveau présentées à Diyarbakır. Une vidéo de Köken Ergun montre une ville aux Pays-Bas, dans laquelle un tank pénètre aux premières heures du matin, tandis qu’une autre vidéo, de Bengü Karaduman, tente d’attacher un sens à des choses qui se sont passées dans son enfance (de son point de vue), via un dessin animé pour enfants. La vidéo est exposée dans un angle de la galerie dans lequel se trouve un miroir sur le mur face à l’écran, si bien que les images se reflètent à l’infini dans la vidéo.

« La vidéo de Köken a été tournée après avoir eu l’autorisation de faire venir un vrai tank dans la ville, et montre la réaction des gens face à ce visiteur inhabituel. D’autre part, Karaduman est quelqu’un dont la famille a dû quitter le pays avant le coup d’Etat pour des raisons politiques. Enfant, elle ignorait les raisons pour lesquelles ils vivaient à l’étranger, mais au fil du temps, elle a appris l’existence du coup d’Etat et mêle imagination et réalité dans sa vidéo. », explique Tüzünoğlu.

L’exposition dure jusqu’au 13 octobre 2010 au Centre d’Art de Diyarbakır. Pour plus d’informations, consulter le site www.diyarbakirsanat.org.

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Source : http://www.todayszaman.com/tz-web/news-221452-113-exhibition-explores-aftermath-of-turkeys-1980-military-coup.html
Traduction : © Georges Festa – 09.2010.