samedi 18 septembre 2010

Edward Saïd / David Barsamian

© Haymarket Books, 2010

David Barsamian
The Pen and the Sword : Conversations with Edward Saïd
Chicago, Illinois : Haymarket Books, 2010, 172 p.

par Nanore Barsoumian

The Armenian Weekly, 15.09.10


Sept ans après la mort d’Edward Saïd, nous avons la chance de faire à nouveau sa connaissance, grâce à The Pen and the Sword : Conversations with Edward Said [La Plume et l’épée : Entretiens avec Edward Saïd], de David Barsamian. Ouvrage publié à l’origine en 1994 avec une préface d’Eqbal Ahmad, professeur de sciences politiques au Hampshire College [Amherst, Massachusetts], aujourd’hui disparu. Nubar Hovsepian, professeur associé de sciences politiques et d’études internationales à l’Université Chapman [Orange, Californie], ajoute une nouvelle préface à l’édition 2010.

The Pen and the Sword est une compilation de cinq entretiens avec Saïd, conduits par Barsamian, créateur et directeur d’Alternative Radio, durant une période de huit ans. Barsamian est aussi l’auteur de nombreux ouvrages avec Noam Chomsky, Howard Zinn, Eqbal Ahmad, Tariq Ali et Arundhati Roy.

Dans ces entretiens – « Politique et culture de l’exil palestinien » (18 mars 1987) ; « L’orientalisme revisité » (8 oct. 1991) ; « Culture et impérialisme » (18 jan. 1993) ; « L’accord Israël/OLP : une approche critique » (27 sept. 1993) ; et « Palestine : une trahison de l’histoire » (17 fév. 1994) -, Saïd et Barsamian parcourent de vastes territoires géopolitiques, culturels, littéraires et théoriques.

Ces entretiens présentent aussi Saïd, intellectuel palestinien américain et défenseur des droits des Palestiniens, comme un homme dont les activités scientifiques et politiques étaient solidement enracinées dans ses idéaux et ses principes. Hovsepian accorde quelque crédit à Barsamian, notant : « Les questions de Barsamian dénotent son attachement aux biens de ce monde, lequel permet en retour à Saïd de lier son humanisme à ses engagements politiques. »

De même, Ahmad, dans sa préface d’origine, soutient : « [Le] livre révèle, davantage que tous ceux qui ont précédé, l’homme qui se cache derrière le nom… Ces entretiens sont uniques pour les liens qu’ils révèlent entre l’homme et ses idées. » Empli d’admiration, Ahmad écrit : « Edward Saïd est parmi ces rares êtres dans la vie desquels les idéaux coïncident avec la réalité, rencontre du principe abstrait avec le comportement individuel. »

La compatibilité de Barsamian et de Saïd, manifeste à travers ces entretiens, ainsi que le profond respect que chacun nourrit pour l’autre, est due en partie aux circonstances historiques et géopolitiques de leurs deux peuples respectifs, les Arméniens et les Palestiniens. « Je ressens une parenté avec Edward Saïd, enracinée peut-être dans mon milieu d’origine dans lequel les thèmes de l’exil et de la dépossession sont si dominants. », reconnaît Barsamian.

De fait, ces deux hommes semblent aller à la rencontre l’un de l’autre, dans un effort pour trouver un soutien et un cadre qui puisse maintenir leurs luttes en mouvement. Par exemple, Hovsepian note : « Edward me présenta à David Barsamian, sachant que nos esprits pouvaient sympathiser de par notre statut d’Arméniens non Arméniens. Edward avait vu juste. »

La préface d’Hovsepian rend autant hommage à Edward Saïd qu’à Eqbal Ahmad et Ibrahim Abu-Lughod. « En deux ans d’intervalle, Eqbal, puis Ibrahim moururent. Puis, Edward deux ans plus tard, le 25 septembre 2003. Sur une période de six ans, nous avons perdu six êtres humains exceptionnels, représentant ensemble le meilleur de ce que peuvent être des intellectuels publics. Aucun d’eux n’appartient au seul passé. », écrit Hovsepian.

Saïd, qui fut l’un des premiers Palestiniens à s’élever contre le refus arabe de « reconnaître l’existence d’Israël », soutenait que la solution la plus viable passait par la politique et la reconnaissance que les deux communautés devaient rester là. Pour Saïd, il importait de projeter une vision de la Palestine, qui pût attirer autant les Palestiniens que les Juifs, et de réaliser cette vision avec un « souci du détail ».

Saïd alla à la rencontre d’Israéliens et de sionistes américains. « Son pacifisme et son approche précise du sionisme étaient considérées comme des menaces sérieuses par les milieux sionistes dirigeants, écrit Ahmad. Mais ce qui les gênait le plus était sa défense déterminée de l’histoire palestinienne, ses interventions constantes en « contrepoint », sa recherche d’alternatives au nationalisme sectaire. »

« Les Palestiniens ont le malheur d’être opprimés par un adversaire rare, un peuple qui a lui-même souffert longuement et durement de la persécution. L’aspect unique de notre situation est que nous sommes les victimes de victimes. », confiera Edward Saïd à Barsamian.

Saïd se montrait aussi critique vis à vis des dirigeants palestiniens. Dans « L’accord Israël/OLP », il saisit l’opportunité de s’en prendre à la fois aux « porte-paroles palestiniens » et aux « médias occidentaux » : « Les médias n’ont tout simplement pas fait leur travail. Ils se sont contentés, selon moi, de faire stupidement écho aux discours et aux porte-paroles et ainsi de suite. Malheureusement, et je dis cela avec beaucoup de honte et de chagrin, les Palestiniens ont reproduit exactement le même genre de porte-paroles pour participer à ce concert de discours, des gens qui, par le passé, étaient disciples de Fanon une semaine auparavant, et qui changent maintenant d’idées et se font les avocats de Singapour, du libre marché et du développement. Ils ne font rien pour la masse réelle des Palestiniens, qui sont des paysans sans terre, des réfugiés sans Etat, des gagne-petit exploités, et tout cela préserve l’hégémonie des familles traditionnelles et de leurs dirigeants. Je pense donc que les médias sont extrêmement puissants. CNN a un impact incroyable. Mais pas en terme d’information. Cela confirme simplement le système idéologique mondial, qui est maintenant contrôlé, à mon avis, par les Etats-Unis et quelques alliés en Europe de l’Ouest. »

Pour Hovsepian, Edward Saïd, professeur de littérature anglaise et comparée à l’Université Columbia, était un intellectuel véritablement cosmopolite, sans cesse soucieux de vérité, avec un regard critique sur la modernité, désireux d’en apprécier tant les réussites que les échecs. « La principale préoccupation [de Saïd] était de définir les sources de la connaissance du monde occidental sur les sociétés non occidentales », écrit Hovsepian, notant que Gyan Prakash définit un jour Saïd comme « la quintessence de l’intellectuel d’opposition », par opposition à son collègue, Bernard Lewis, « l’intellectuel engagé » au service du pouvoir.

Dans The Pen and the Sword, les débats empruntent des détours intéressants. Entre autres sujets, l’ouvrage célèbre de Saïd, Orientalism (New York : Vintage Books, 1978), la Palestine et Israël, l’Algérie, Albert Camus, Joseph Conrad, la culture populaire, Mahmoud Darwish, Jane Austen, Graham Greene, V. S. Naipaul, T. S. Eliot, James Joyce.

« Stephen Daedalus, dans Ulysse, évoque l’histoire comme « un cauchemar dont j’essaie de me réveiller ». Lorsque tu te réveilles, que vois-tu ? », lui demande Barsamian.

« Je ne pense pas que l’histoire soit un cauchemar, contrairement à Stephen Daedalus », lui répond Saïd. Le véritable changement « ne peut se produire que très lentement et du fait de l’éducation… Sans une citoyenneté consciente d’elle-même, capable de douter, à l’esprit démocratique, il n’y a aucun espoir pour quelque changement politique en mieux, dans ce pays ou au Moyen-Orient. »

David Barsamian. The Pen and the Sword : Conversations with Edward Said. Chicago : Illinois : Haymarket Books, 2010, 172 p. ISBN : 9781931859950.

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Source : http://www.armenianweekly.com/2010/09/15/book-of-the-week-the-pen-and-the-sword/
Traduction : © Georges Festa – 09.2010.
Publié avec l’aimable autorisation de Khatchig Mouradian, rédacteur en chef de The Armenian Weekly.