jeudi 16 septembre 2010

Erol Özkoray

© Sigest, 2010

Un livre explosif

par Edmond Y. Azadian

The Armenian Mirror-Spectator, 18.09.2010


La Turquie fut « l’homme malade » de l’Europe durant le 19ème siècle. Cette maladie a évolué au fil du temps et changé de nature lors des changements successifs de régimes dans ce pays : ottoman, ittihadiste, républicain et aujourd’hui islamiste. Or la société turque est restée malade. Tel est la principale raison pour laquelle le pays agonise aux portes de l’Europe, son sort demeurant en suspens.
C’est une chose lorsque les victimes de « l’homme malade » identifient la nature de cette maladie, mais c’en est une toute autre lorsque les Turcs eux-mêmes réalisent l’origine de la maladie, tandis qu’ils tentent de trouver des remèdes à ce mal.
C’est ce type de prise de conscience - une véritable révélation – que met en lumière l’éminent écrivain et militant turc Erol Özkoray dans un ouvrage en français, intitulé Turquie : le putsch permanent, publié récemment par l’Institut Tchobanian et dont la traduction anglaise paraîtra prochainement via l’Armenian Rights Council of America.
L’Institut Tchobanian a été fondé à Paris par Jean Varoujan Sirapian, ancien président de la section parisienne de l’Organisation Arménienne Libérale Démocrate (ADL), à l’occasion du 50ème anniversaire de la mort d’Archag Tchobanian et à la veille des négociations entre l’Union Européenne et la Turquie. Depuis lors, l’Institut a publié plusieurs volumes d’études, développé des contacts avec des sénateurs et des parlementaires et, surtout, fourni des documents scientifiques aux parlementaires français, oeuvrant pour le vote de la résolution sur le génocide arménien.
Archag Tchobanian fut le comité d’un homme pour la cause arménienne en France. Exposant à lui seul aux dirigeants européens les souffrances du peuple arménien dans l’empire ottoman avant le génocide et ses droits ultérieurs. Enrôlant d’éminents penseurs français en faveur de la cause arménienne, tels qu’Anatole France, Jean Jaurès et d’autres.
Tchobanian comprit aussi qu’avant de plaider – ou parallèlement au fait de plaider – pour les souffrances des Arméniens, il se devait d’exalter les réussites culturelles de son peuple, afin de souligner le fait que les massacres dans l’empire ottoman ne visèrent pas une race primitive, mais une nation dotée de réussites culturelles remarquables. Pour beaucoup d’Occidentaux, les Arméniens, les Kurdes et les Juifs de l’empire ottoman étaient des races inférieures, et leur extermination n’entamait donc pas la civilisation humaine. Parmi les figures souscrivant à ce point de vue, l’écrivain orientaliste Pierre Loti et l’amiral américain Mark Bristol, ce dernier présentant tous les Arméniens, les Kurdes, les Tcherkesses et d’autres communautés comme des serpents s’empoisonnant mutuellement dans un sac.
Tchobanian lutta à contre-courant. S’opposant à cette tendance, rédigeant des études sur l’histoire arménienne dans des publications françaises. Traduisant en français de la poésie arménienne médiévale afin de gagner l’admiration de l’élite littéraire française.
De nos jours, Sirapian poursuit la mission de Tchobanian, quasiment seul, soutenu principalement par des militants des droits de l’homme et des politiques français, kurdes et turcs.
Parmi de nombreux livres et revues scientifiques, l’Institut Tchobanian publie l’ouvrage d’Erol Özkoray dans lequel l’auteur approfondit son analyse personnelle en tant que Turc pour définir, diagnostiquer et, si possible, apaiser les maux de sa nation, la société turque.
Dire qu’Özkoray ne rend service que du bout des lèvres aux Arméniens serait éloigné de la vérité. Menant une existence politiquement active en France, contribuant à des prestigieux médias français, tels que Le Monde, il engage une introspection de la psyché politique de la Turquie pour montrer que ce pays se trompe de chemin et que l’Union Européenne comprenne progressivement à quel point le sentiment antidémocratique est enraciné dans le système politique de la Turquie.
La Turquie a commencé à être candidate à l’Union Européenne en 1999, mais durant ces 11 dernières années, son bilan en terme de droits de l’homme reste indéfendable, estime l’A., car il existe une dualité au sein de l’exécutif. Les gens élisent leurs représentants dans les instances législative et exécutive, mais les véritables dirigeants sont les militaires et, comme les récentes enquêtes sur l’affaire Ergenekon l’ont révélé, un « Etat profond » est à l’œuvre, lequel définit et met en œuvre la politique du pays.
Depuis 1980, le pays est sous le contrôle des militaires, après que le général Kenan Evren ait renversé le gouvernement élu, concevant et promulguant en 1982 une Constitution, transférant purement et simplement le pouvoir entre les mains des militaires, quels que soient les scrutins électoraux, aboutissant à une imposture politique. Le Conseil de Sécurité Nationale demeure la junte au pouvoir dans le pays, limogeant à sa guise n’importe quel officiel élu, lorsque celui-ci franchit la « ligne jaune », comme cela est arrivé à Necmettin Erbakan, ces dernières années.
Özkoray remonte le cours de l’histoire, à la fondation même de la République de Turquie en 1923 par Atatürk, censé avoir établi un système commode de gouvernement, éliminant le rôle du clergé, réformant la langue et instituant même des codes vestimentaires. L’A. révèle que lorsque l’actuelle République de Turquie fut fondée, la démocratie, telle que nous la connaissons, n’était pas populaire. Les dictateurs pullulaient : Horthy en Hongrie, Pilsudski en Pologne, Metaxas en Grèce, Franco en Espagne et Salazar au Portugal. Trois régimes totalitaires faisaient de plus la loi en Europe : Mussolini en Italie, Staline en URSS et Hitler en Allemagne. Atatürk ancra ainsi la Turquie dans l’esprit du fascisme, ce que le spécialiste Pierre Milza a nommé un « fascisme de gauche » et qu’un de ses collègues, Maurice Duverger, qualifia de « despotisme bienveillant ».
L’A. s’intéresse aussi à la politique démographique d’Atatürk, lequel présentait la population de la Turquie comme composée à 99 % de Turcs et de sunnites, sans se soucier des 15 millions de Kurdes et des 22 millions d’Alévis, de Grecs, d’Arméniens et de Juifs rejetés en marge, leur sort devant être défini bizarrement par le traité de Lausanne de 1923. Un processus d’homogénéisation forcée de la population fut alors mis en œuvre. [Le général Kenan Evren est comparé au dirigeant sanguinaire du Chili, le général Pinochet. De fait, il y a un an à peine, ce général turc à la retraite est sortit de sa réserve pour déclarer que « ses mains n’ont pas tremblé lorsqu’il s’agissait de signer l’arrêt de mort de certains politiciens et qu’il referait la même chose aujourd’hui, s’il avait à le faire. »]
Depuis que la nouvelle Constitution d’Erdogan a gagné le droit d’assigner en justice les putschistes, reste à attendre et voir si l’exception prouve la règle.
Özkoray énumère sept tentatives de coups d’Etat entre 2002 et 2009 contre les Kurdes, les Alévis, les Arméniens, les islamistes, les socialistes, les libéraux et les partisans de l’Union Européenne. Tous ces groupes sont considérés comme des « ennemis intérieurs » par les militaires et constituent 50 millions d’habitants sur une population totale de 72 millions, ce qui signifie que 70 % figurent sur la liste noire des « ennemis ».
Pour justifier leur mainmise sur le pouvoir, les militaires suscitent des crises artificielles : l’occupation de Chypre, la souveraineté sur les îles de la mer Egée, la minorité turque en Grèce, le statut du patriarche œcuménique grec d’Istanbul, etc.
De temps à autre, le gouvernement civil opère certaines ouvertures sur différentes questions, mais les problèmes ne sont jamais résolus car le Conseil de Sécurité Nationale a institué des lignes directrices établissant des tabous sur les questions suivantes : contenir la population kurde, éviter la partition du pays, ne jamais faire de compromis sur le problème de Chypre, préserver le statut intouchable commode du gouvernement, combattre l’Eglise orthodoxe dans le pays et ne jamais accepter l’utilisation du terme de « génocide ».
Tels sont les paramètres politiques dans lesquels tout gouvernement civil doit œuvrer, dissimulant « l’Etat profond » à l’arrière-plan.
Le système mis en place par les militaires est tel que l’individu est écrasé sous l’intérêt perçu de l’Etat. Cette perception est promue systématiquement par le groupe Dogan, qui possède plusieurs journaux et chaînes de télévision influentes.
Depuis l’instauration du régime militaire, 2 330 000 personnes ont été arrêtées et torturées.
Soumise à un lavage de cerveau systématique, la population est programmée pour vivre dans un moule, qui ne conduira jamais à la démocratie.
Özkoray livre ainsi certaines statistiques étonnantes, qui sont autant d’aperçus indicatifs, sur un système qui ne pourra jamais s’amender, ni adhérer au régime démocratique : seuls 11 % des Turcs estiment que la liberté d’expression est importante ; 73 % se méfient des étrangers et se disent xénophobes ; 74 % croient dans le régime des militaires ; 55 % refusent d’avoir des Juifs comme voisins et 90 % sont heureux d’être Turcs.
Cette dernière statistique justifie la devise raciste d’Atatürk, affichée partout en Turquie : « Heureux celui qui déclare être Turc. »
Avec la récente victoire d’Erdogan, approuvant la nouvelle Constitution, le gouvernement islamiste estime qu’une ère nouvelle s’ouvre en Turquie et que la démocratie est en marche.
Mais ceux qui lisent l’ouvrage d’Özkoray sont convaincus que dans sa situation actuelle, avec ses minorités persécutées, les contradictions internes entre islamistes et kémalistes, le pays est une bombe à retardement, prête à exploser à tout moment.

Erol Özkoray. Turquie : le putsch permanent. Alfortville : Sigest, 2010. 52 p. ISBN-13 : 978-2917329184.

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Source : http://www.mirrorspectator.com/pdf/The%20Armenian%20Mirror-Spectator%20September%2018,%202010.pdf
Traduction : © Georges Festa – 09.2010.