jeudi 16 septembre 2010

Garin K. Hovannisian - Interview

© HarperCollins, 2010

Entretien avec Garin K. Hovannisian, auteur de Family of Shadows

par Rachel Goshgarian

Asbarez.com, 03.09.2010


[Au cours des semaines qui ont précédé la parution de Family of Shadows : A Century of Murder, Memory, and the Armenian American Dream [Une Famille d’ombres : un siècle de massacres, de mémoire, et le rêve arménien en Amérique] (éd. HarperCollins), le 21 septembre, Jour de l’Indépendance arménienne, Rachel Goshgarian s’est entretenue par téléphone avec l’auteur, Garin K. Hovannisian, à Erevan, en Arménie. Pour en savoir plus sur l’auteur et l’ouvrage, consulter le site www.familyofshadows.com.]


- Rachel Goshgarian : Pourquoi avoir écrit Family of Shadows ?
- Garin K. Hovannisian : Je savais depuis longtemps que j’écrirais l’histoire de ma famille. J’ignorais que je le ferais aussi tôt dans ma vie. Or il se trouve qu’au printemps 2008, je suivais un atelier d’écriture de Sam Freedman à l’Institut de Journalisme de l’université Columbia. Voilà comment j’ai songé au passé de ma famille – non comme une histoire, mais, pour la première fois, en tant que récit. A mon grand-père Kaspar, survivant du génocide, combattant du général Andranik. A mon grand-père Richard, professeur et pionnier des études arméniennes aux Etats-Unis. Et, bien sûr, à mon père Raffi, premier citoyen et ministre des Affaires Etrangères de la nouvelle république d’Arménie.
Je n’ai jamais cessé auparavant de considérer le modèle idéal de l’histoire de ma famille : l’Arménie perdue, commémorée, regagnée. Et lorsque ce modèle m’a éclairé, j’ai su qu’il me fallait écrire ce livre.

- Rachel Goshgarian : Comment avez-vous approché l’histoire de votre famille ? Comment avez-vous saisi le rythme à travers un siècle de discours ?
- Garin K. Hovannisian : Je savais que je racontais une histoire sacrée – et je portais le lourd fardeau de l’angoisse d’avoir à lui rendre justice. Je savais aussi que je ne pouvais le faire d’une manière conventionnelle ; il me fallait tester différentes approches. Naturellement, j’ai approché le discours via l’histoire – ce que mon grand-père m’a enseigné – et le journalisme, par des recherches, des reportages et des entretiens. Mais, parfois, les disciplines les mieux établies ont échoué et j’ai dû revenir à la littérature et à la poésie, espérant, grâce à l’art, comprendre et recréer l’existence de notre peuple.

- Rachel Goshgarian : Qui avez-vous interviewé ?
- Garin K. Hovannisian : J’ai mené des centaines d’entretiens – à Los Angeles, Tulare, Fresno, San Francisco, New York, Beyrouth, Erevan… Il y avait tant de choses que j’ignorais à propos de ma famille – tant de détails qui auraient sombré dans l’oubli s’ils n’avaient pas été interrogés, demandés, rassemblés et rendus à la vie via l’écriture. Comme cette femme en Arménie, Karine Hovsepyan, qui fit partie de la génération de ces héros sereins qui combattirent au front lors de notre guerre de libération en Artsakh. Elle avait tant d’histoires sur mon père – histoires que je n’aurais peut-être jamais apprises. Lorsqu’elle m’a parlé pour la dernière fois, elle ne m’a rien dit… Je n’ai appris que récemment que le cancer l’a emportée.

- Rachel Goshgarian : Considérez-vous ce livre comme des mémoires ?
- Garin K. Hovannisian : Je n’ai jamais trouvé la bonne catégorie. Mon éditeur appelle cela des mémoires d’investigation. C’est assez vrai, je pense. En tout cas, il ne s’agit pas de mémoires à proprement parler. Car, comme vous savez, le souvenir est aussi de l’imagination, un acte de création. Et un auteur qui écrit dans la solitude, sur des mémoires qui n’appartiennent qu’à lui seul, peut être conduit vers cette tentation.
Mais, dans mon cas, j’aime à penser que le journaliste en moi s’est empressé de modérer le poète. Et l’historien l’a finalement emporté sur le romancier secret. Pas totalement, peut-être. Je sais que la preuve de ce combat parcourt tout le livre.

- Rachel Goshgarian : Quel public aviez-vous en tête en écrivant cet ouvrage ?
- Garin K. Hovannisian : Parfois, en écrivant, j’imaginais mon arrière-grand-père, que je n’ai jamais connu, en train de lire ce livre. En espérant ne pas le décevoir. Honnêtement, je me suis moins soucié de mon public ici-bas.
Je savais, bien sûr, que Family of Shadows serait publié aux Etats-Unis et je voulais donc ancrer ma famille et notre peuple dans un discours qui les dépasse – vers une scène plus vaste que les 30 000 km2 de l’Arménie actuelle. Cela n’a pas été trop difficile, car, tout en écrivant, j’ai commencé à découvrir, en vérité pour la première fois, l’enchevêtrement compliqué, miraculeux, de notre histoire commune, comment discours et personnages entrent en collision à travers le temps de manière inattendue.
Comment Vartan Gregorian, par exemple, cet étudiant arménien iranien, qui enseigna l’arménien à mon grand-père à Beyrouth en 1955, finit par devenir – comme dans une autre vie – le président de la Brown University [Providence, Rhode Island], puis de la Fondation Carnegie. Ou comment, durant l’hiver 1988, après le tremblement de terre dévastateur en Arménie soviétique, tant de civilisations eurent la chance de se rencontrer à Erevan. Le dissident soviétique Andreï Sakharov, Mikhaïl Gorbatchev, Margaret Thatcher, le jeune Jeb Bush, un couple de jeunes journalistes qui sont depuis devenus rédacteurs au New Yorker et au New York Times, mon père et ma grand-mère – l’histoire les réunit tous ici, dans le même hôtel sur la Place de la République !
De fait, je crois vraiment que Family of Shadows est une saga universelle – à la fois universelle et individuelle – et j’aime à penser que tous ceux qui ont un sens de l’histoire ou de l’empathie peuvent s’y retrouver.

- Rachel Goshgarian : En quoi l’histoire de votre famille est-elle différente des autres histoires arméniennes ?
- Garin K. Hovannisian : Elle commence là où toutes nos histoires commencent. A la fin – 1915, la mort de notre nation. Naturellement, vous reconnaîtrez l’histoire de mon arrière-grand-père Kaspar : génocide, survie, diaspora. Mais, avec mon grand-père, qui a grandi dans une ferme dans la vallée de San Joaquin en Californie, vous noterez que le discours se met à dévier. Car, en dépit de tous les obstacles et contre toute logique, mon grand-père est possédé par une curiosité étrange sur le passé de sa famille. Il finit par quitter la ferme de son père, apprend l’arménien et devient l’universitaire fondateur de l’histoire arménienne moderne aux Etats-Unis.
Et lorsque nous arrivons au récit de mon père, le discours familial – qui a été, jusqu’ici, une version de l’histoire du Rêve américain – se déforme définitivement. Nous avons là un tournant sans précédent. Car mon père décide soudain en 1989 que son lucratif cabinet juridique à Los Angeles ne lui suffit plus – que son avenir, comme son passé, se trouve en fait en Arménie. Et c’est là, naturellement, où il s’installera pour y passer le reste de sa vie.
Peut-être est-ce là l’histoire de la fin du Rêve américain. Mais je ne crois pas que mon père serait d’accord. Pour lui, le Rêve américain n’a jamais consisté à réaliser la liberté, mais à se faire le champion de la liberté – rendre la liberté et la démocratie aux pays d’origine.

- Rachel Goshgarian : Qu’est-ce que l’Arménie signifie pour vous ?
- Garin K. Hovannisian : Lorsque je parle de l’Arménie, de l’aspiration nationale, je m’efforce de formuler des idées qui soient vraiment indépendantes de ma famille, qui soient véritablement miennes.
Pour mon arrière-grand-père Kaspar, qui vivait dans un village près de Kharpert en 1915, l’Arménie était une réalité – une patrie divisée, puis détruite. Pour mon grand-père Richard, considérant chaque matin les vignes de son père dans la vallée San Joaquin en Californie, l’Arménie était un souvenir – un royaume secret qui n’existait même pas dans les atlas de son école, une terre qui ne vivait que dans son esprit. Pour mon père Raffi, c’était aussi un souvenir, mais aussi un fantasme – cette image ancienne d’une table de village garnie de lavash, de yaourt et de miel, adossée à des montagnes bibliques. Un fantasme qui l’a finalement conduit en Arménie soviétique.
Mais, une fois là-bas, le fantasme est remis en question, non ? Débute alors un compromis difficile avec la réalité. Et les négociations commencent.

- Rachel Goshgarian : Que signifie le titre du livre pour vous ?
- Garin K. Hovannisian : L’ouvrage commence par deux citations de l’Ancien Testament – l’une de la Genèse et l’autre des Juges. J’espère que vous trouverez au moins quelques interprétations satisfaisantes entre elles.
Mais laissez-vous émouvoir par les ombres – ce sont des poèmes. Elles existent et pourtant elles n’existent pas. Elles prouvent ces choses que nous ne voyons pas nécessairement – dans ce cas, la preuve d’un passé lointain, insondable.
C’est drôle, je me souviens d’un cours que j’ai suivi à l’Université de Californie à Los Angeles [UCLA] il y a quelques années, un cours sur l’histoire du christianisme dans lequel le professeur, M. Bartchy, parlait de « sauter sur son ombre ».
Naturellement, on n’y arrive jamais – on est condamné à son ombre et elle à nous. Mais l’enjeu est d’essayer de nous libérer, non ? Ce livre aborde peut-être ce combat – le combat d’un homme avec la mémoire.

- Rachel Goshgarian : Votre ouvrage concerne trois hommes. Y a-t-il une place pour les femmes ?
- Garin K. Hovannisian : Family of Shadows est peuplé de femmes – des femmes profondes, fortes, qui possèdent leurs droits à l’histoire et à l’immortalité. En fait, le personnage de ma grand-mère, Vartiter, est pour moi le plus fascinant de tous. Un jour peut-être, j’écrirai un roman à son sujet, pour commencer à la comprendre : sa sagesse blessée, la richesse et la complexité de ses émotions. Mais il me faudra du temps. Je ne pense pas être prêt à la comprendre.

- Rachel Goshgarian : Pourquoi avoir écrit ce livre en anglais ?
- Garin K. Hovannisian : C’est notre drame – le fait qu’un récit arménien trouve sa forme finale avec des mots anglais. J’espère un jour écrire en arménien.

- Rachel Goshgarian : Pourquoi avoir choisi de devenir écrivain ?
- Garin K. Hovannisian : Bien sûr, si je voulais répondre noblement, je dirais qu’il ne s’agissait pas vraiment d’un choix, mais d’un appel. Mais je ne suis pas certain que ce soit le cas. Je me rappelle d’une époque où je voulais être avocat, professeur, détective. En fait, durant la plus grande partie de mon enfance, j’ai rêvé de devenir magicien. M’entraînant face à un miroir pendant des heures.
Mais il est vrai que j’ai toujours écrit. Dès que j’ai pu placer des mots sur une page, j’écrivais des sonnets à mes amantes imaginaires. Puis, au collège, je me souviens, je m’adonnais à l’univers sombre et fantastique d’Edgar Allan Poe, « Quoth the raven, « Nevermore. » » [Le corbeau dit : « Jamais plus ! »]. Mon grand-père me récita pour la première fois ce poème.
Quoi qu’il en soit, au lycée et à la fac, j’ai opéré un détour gênant, mais finalement bénéfique, vers l’écriture politique. Je me destinais à une carrière d’éditorialiste, de défenseur des idées libertaires. Des idées que j’ai toujours en moi, mais que je garde en réserve d’une manière plus sereine, maintenant que je suis revenu à un genre d’écriture davantage expressif, plus beau, et bien sûr futile, à savoir la littérature – écrire pour les gens.

Garin K. Hovannisian. Family of Shadows : A Century of Murder, Memory, and the Armenian American Dream. New York : Harper, 2010, 304 p. ISBN-13 : 978-0061792083.

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