samedi 25 septembre 2010

Génocide arménien - Chants de lamentation / Genocidio armenio - Canciones-lamentos


La mémoire du génocide dans les chants de lamentation des victimes

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En 1999, le Musée-Institut du Génocide publia, conjointement à l’Académie des Sciences d’Arménie, un ouvrage intitulé The Armenian Genocide in the Memoirs and Turkish-Language Songs of the Eye-witnesses [Le génocide arménien dans la mémoire et les chants turcs des témoins oculaires], dans lequel Verdjiné Svazlian, docteur en sciences philologiques, recense les témoignages dramatiques et douloureux des survivants.
Les mémoires populaires et les chants à caractère historique, créés sous l’impression immédiate des événements, possèdent une valeur historique et cognitive. Voilà pourquoi Svazlian réalisa une série d’entretiens avec des témoins oculaires et des survivants, déportés vers les provinces d’Arménie Occidentale, de Cilicie et d’Anatolie, d’où ils gagnèrent l’Arménie.

Le matériau que nous reproduisons fait partie de ce livre (1). Il est à noter que ces chants furent créés sous l’impression immédiate de ce que le peuple arménien vivait ; ils possèdent ainsi une véritable valeur de témoignage.
Comme ils relèvent d’une transmission orale, nombre de ces chants se ressemblent. Ils furent aussi élaborés simultanément, ce qui met en évidence leur caractère historico-populaire.
Bien que ces chants aient été créés en turc, ils sont d’origine arménienne. Outre cette précision, rappelons que « l’on coupait la langue à tous ceux qui prononçaient un mot en arménien », d’où le fait que « les Arméniens qui vivaient en Cilicie (Sis, Adana, Tarson, Aïntab) et les populations voisines perdirent leur langue maternelle » ou encore que « la pression et les persécutions des Turcs étaient si fortes à l’égard des arménophones qu’Aïntab devint une région turcophone au même titre que les autres régions d’Asie Mineure », explique Kevork Avedis Sarafian dans son ouvrage A Briefer History of Aintab [Histoire des Arméniens d’Aïntab] (Los Angeles, 1953, vol. 1).

Le chant populaire qui suit est un fidèle témoignage du passé :

Dans l’école ils sont entrés et ont emmené la maîtresse…
Hélas ! Hélas !
La bouche ils lui ont ouvert et coupé la langue
Hélas ! Hélas !

Ainsi empêchait-on la maîtresse de continuer à enseigner l’arménien à ses élèves.

Dans les chants que la philologue a réussi à rassembler, se reflètent simplement la mobilisation, la collecte d’armes, la déportation, le massacre et l’extermination de la population arménienne. En un mot, il ne reste pratiquement pas un seul événement historique du plan macabre d’extermination qui n’ait son corrélat dans le chant de lamentation de l’Arménien, victime dans sa chair.
Par exemple, le massacre d’Adana, connu comme « la nuit de Cilicie », se traduit par le chant suivant, dédié à la mémoire de certains des survivants :

Ô cèdres, cèdres, cèdres bigarrés
Chaque fois que le jour se lève, s’écoule la résine…
Hélas ! de cadavres et de sang la rivière d’Adana est emplie
Vois ! Je suis venu te voir, Adana la sacrifiée
Hélas ! Je vous ai vus, enfants massacrés… !

Ainsi débuta le génocide, lorsque les Jeunes-Turcs préparèrent l’extermination totale du peuple arménien, dans l’attente d’une occasion favorable. Ce moment espéré fut la Première Guerre mondiale, qui apparaît aussi dans le chansonnier populaire :

Le vent souffle depuis la fenêtre.
Vois qui arrive
Des roses par bouquets entiers
Qu'il est dur de résister à la mort !
Lève-toi, sultan despotique !
Le monde entier pleure de sang !

Dans ce chant, l’arrivée du printemps (« des roses par bouquets entiers ») contraste fortement avec l’horreur de la mort et l’indifférence du terrible sultan pour le sort de son peuple (« le monde entier pleure de sang »).

Vint aussi l’époque où la grande « étourderie » des chrétiens – et des Arméniens – fut la mobilisation et la collecte d’armes. Sous prétexte de rechercher des armes, les policiers turcs détruisaient les foyers des Arméniens, pillaient leurs biens et arrêtaient ou tuaient la plupart d’entre eux.

Le chant qui suit l’explique :

Hé, djavour, dis-moi la vérité !
As-tu un fusil ?
Non, monsieur, ce n’est pas vrai !
Je ne sais pas ! Je n’ai rien vu…
Je ne sais pas ! Je n’ai rien vu…

ajoutant secrètement en arménien :

Il est accroché au mur, mais je ne dirai rien.

Hé, djavour, dis-moi la vérité !
Connais-tu Serop Pacha ?
Non, monsieur ! Ce n’est pas vrai !
Je ne sais pas ! … Je n’ai rien vu…
Je ne sais pas ! … Je n’ai rien vu …

ajoutant secrètement en arménien :

Je le connais, mais je ne dirai rien
Je ne trahirai pas la nation arménienne.

Sous prétexte de mobilisation, les Arméniens âgés de 18 à 45 ans furent enrôlés dans des bataillons de travail et assassinés dans des lieux précis, d’après les ordres du gouvernement. Les jeunes recrues avaient le pressentiment de s’engager sur « un chemin de mort », « empli d’Arméniens », comme le démontre le chant qui suit :

Mère, réveille-moi, laisse-moi partir m’entraîner
Laisse-moi prendre mon fusil
et m’engager sur la route de la patrie !
On dit que c’est la route de la mort,
Que Dieu nous protège !
On dit qu’elle est pleine d’Arméniens,
Que Dieu nous protège !

Et le jeune Arménien d’implorer la miséricorde du cruel Tcherkesse ; sinon, « sa nouvelle fiancée se changera en veuve » :

Tcherkesse, fais-moi grâce de la vie,
j’ai une nouvelle fiancée ; de noir elle devra se vêtir.

De fait, sa promise versera des larmes salées, telles les noisettes salées d’Istanbul :

Salée est la noisette d’Istanbul ;
des Arméniens rocailleux est le coussin.
Maudite soit cette fausse amitié !
Ils ont séquestré mon aimée, pleure qui entend cela,
Hélas, hélas, ma mère !

A cette époque, des instructions particulières furent données pour séparer les chrétiens qui servaient dans l’armée, lesquels – en l’absence de tout délit – étaient conduits vers un lieu tenu secret afin de les assassiner, hors de la vue d’autrui, ou relégués jusqu’à leur mort en prison.

Où sont-ils ceux qui ont mangé mon sel et mon pain ?
Et ceux qui me disaient : laisse-moi mourir avant que ne meure mon ami ?

Et ses amis arméniens de lui répondre :

Teghlikian Sarkis et Taslakian Missak ont été assassinés.

Et le soldat arménien d’être emprisonné :

Il pleut sur nous dans la prison.

Son camarade lui répond :

Au-dessus de ma tête mère pleure,
et ma pauvre promise, vêtue de noir.

Outre les prisons ou le cachot, la mort attendait le soldat arménien à chaque instant :

Dis à ma mère de ne pas dormir à terre,
et de ne pas regarder la route en espérant que son fils
Toros revienne
Dis à ma mère de ne pas ouvrir mon balluchon
et de ne pas passer la corde à mes pantalons en laine.
Je ne puis encore venir en aide à ma patrie,
ni voir Isguhi, ma promise,
ni quitter cette voie étroite.

La déportation et le massacre de la population arménienne de Cilicie débuta au printemps 1915. L’une après l’autre, Marash, Aïntab, Hadjin, Antiok, Iskenderum, Kessab et d’autres localités peuplées d’Arméniens furent mises à sac :

Alors commença l’exil ; déserté fut le village ;
mes biens précieux aux Turcs abandonnés,
sur la route nous avons jeté nos enfants et nos anciens,
alors commencèrent le vol et le pillage.

D’après les témoins et les survivants, le massacre des Arméniens commença en avril, le dimanche de Pâques, jour de la Crucifixion de Jésus-Christ, pour que les Arméniens puissent eux aussi être dignes de la Passion du Christ.

« Les Arméniens peindront les œufs de Pâques avec leur sang », disaient les Turcs, tandis que l’inquiétude des Arméniens se reflétait dans ce chant, qui brisait le cœur :

Un dimanche de Pâques [Zatiguí Guiraguí] ils ont démantelé les tentes,
vers le désert ils ont conduit en rangs les Arméniens,
tels des chèvres ils ont sacrifié les Arméniens
Nous, les Arméniens qui mourons pour notre foi !

Alors commencèrent d’indescriptibles tortures :

Des arbres s’enfuient les oiseaux,
ardent, en flammes est mon cœur.
ne brûle pas, mon cœur, ne brûle pas !
Cette séparation était notre destin ;
cet exode était notre destin ;
ce derzorlik était notre destin !

Le désert de Deir-es-Zor était le cimetière vivant du génocide arménien, sans le moindre espoir de salut :

Si je pars à Deir-es-Zor,
peut-être ne reviendrai-je pas ;
privé de pain, privé d’eau,
peut-être mourrai-je.

Les monde entier, les organes de presse gardèrent le silence, pendant qu’un des peuples les plus anciens et travailleurs était supplicié et exterminé face au monde civilisé du seul fait d’être Arméniens :

De brume est couvert le désert de Deir-es-Zor
Hélas ! Hélas ! Misérable est notre sort,
de sang les hommes et l’herbe sont rougis
Nous, les Arméniens qui mourons pour notre foi !

Dans le désert de Deir-es-Zor je me morfonds,
devenu nourriture pour les corbeaux,
Hélas, ma mère ! Hélas, ma mère !
Misérable était notre sort
Quand nous étions dans le désert de Deir-es-Zor.

De Deir-es-Zor combien de blessés jonchent le désert,
Ne viens pas, docteur ! Ne viens pas ! c’est inutile,
nous n’avons plus que Notre Seigneur
Nous, les Arméniens qui mourons pour notre foi !

Cette lamentation s’achève toutefois par une prière :

J’ai gravi et atteint le sommet de la montagne,
tant de malheurs les Arméniens ont subi,
Tout-puissant, ô Dieu Tout-puissant, viens à notre secours !
Libère le peuple arménien ! Sauve-nous !

L’air du désert était saturé par l’odeur des cadavres :

Dans le désert de Deir-es-Zor pousse la menthe,
dans le monde entier la puanteur des cadavres s’est propagée.
Pour nous cet exil est pire que la mort,
Nous, les Arméniens qui mourons pour notre foi !

Non seulement l’air était contaminé, mais l’eau elle aussi était empoisonnée :

Un puits avec une chaîne à Deir-es-Zor,
Les Arméniens boivent l’eau empoisonnée.

Surgit alors la fièvre typhoïde :

Une rangée d’abricotiers dans le désert de Deir-es-Zor,
par la typhoïde les Arméniens exilés sont infectés,
Hélas, ma mère ! Hélas, ma mère !
Misérable était notre sort,
Quand nous étions dans le désert de Deir-es-Zor.

Le peuple arménien allait à la mort dans des souffrances indescriptibles :

A force de marcher, bouger mes jambes ne peuvent plus,

A force de pleurer, voir mes yeux ne peuvent plus,
Hélas ! Hélas ! Misérable était mon sort aussi
Quand j’étais dans le désert de Deir-es-Zor.

Les Turcs commencèrent à enlever les enfants
Avant que leurs mères n’aient le temps d’embrasser leurs joues,
Je les ai vus pleurer amèrement
Nous, les Arméniens qui mourons pour notre foi !

Il existe de nombreux témoignages semblables à ceux-ci. Parfois, les Arméniens expriment leur gratitude envers les Arabes qui les abritèrent dans leurs campements. D’autres chants évoquent des cas de conversion forcée et ces femmes qui décidèrent de se jeter dans l’Euphrate plutôt que de se soumettre ou d’être contraintes de vivre comme des Turques.

Laisse-moi me sacrifier pour les temps jadis, mayrig !
Mes bras n’en pouvaient plus, dans le désert j’étais toute seule, mayrig !
Sans ma mère, sans mon père, mayrig !
Si je ne pleure pas, mayrig,
Alors, qui va pleurer, mayrig ?

Avec eux ont pleuré tous les Arméniens d’hier, d’aujourd’hui et de toujours.

Note

1. http://www.armeniapedia.org/index.php?title=Songs_of_the_Eye-witness_Genocide_Survivors © Raffi Kojian – Tous droits réservés.
Traduction française (extrait) par Louise Kiffer - http://www.armenweb.org/espaces/louise/reportages/chansons_turques.htm
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Source : http://www.sardarabad.com.ar/wp-content/uploads/2010/04/1552color1.pdf
Traduction de l’espagnol : © Georges Festa – 09.2010.
Cliché : http://www.puiseralasource.org