vendredi 17 septembre 2010

Genocide Studies / Etudes sur le génocide

Université de Fresno, nouvelle Bibliothèque Universitaire Henry Madden
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Interventions des professeurs Der Matossian et Marashlian à l’Université d’Etat de Fresno (Californie)

par Armen Melidonian

Hye Sharzhoom, mai 2010, vol. 31, n° 4


Le 16 avril 2010, à 19h30, au Centre d’Affaires de l’Université de Fresno, le campus accueillait une conférence conjointe de deux enseignants. Les participants purent entendre les interventions du Dr Bedross Der Matossian, professeur d’histoire du Moyen-Orient au Massachusetts Institute of Technology (MIT), et du Dr Levon Marashlian, profeseur d’histoire au Community College de Glendale.
La manifestation était organisée et soutenue par le Programme d’Etudes Arméniennes, en commémoration du 95ème anniversaire du génocide.
Coordinateur de ce programme, le professeur Barlow Der Mugrdechian présenta les orateurs, soulignant le travail important effectué par les chercheurs, visant à approfondir la connaissance du génocide.

Le Dr Bedross Der Matossian ouvrit la soirée par un exposé sur « Le tabou des tabous : le sort du « capital arménien » à la fin de l’empire ottoman. », s’intéressant à l’aspect économique du génocide arménien et au sort du « capital arménien », un domaine lié à l’impact du génocide sur les Arméniens et la Turquie, qui nécessite davantage de recherches. Il souligna le fait que les chercheurs turcs contemporains rencontrent fréquemment un second tabou, lorsqu’ils abordent le sort du « capital arménien » en Turquie, même au sein des chercheurs turcs les plus libéraux. Deux questions essentielles furent soulevées : l’apport des Arméniens à la Turquie, alors que les industriels étaient parvenus à occuper une place importante dans l’économie turque, et la légalité des confiscations des propriétés et des biens des Arméniens par les officiels turcs.
L’élimination économique des Arméniens en Turquie débuta à l’époque hamidienne, de 1876 à 1908, lorsque les massacres hamidiens de 1895-1896 firent 200 000 victimes arméniennes à travers l’empire. Au moment où les nationalistes commencèrent à protester contre la politique d’oppression du gouvernement à l’égard des minorités, quelque espoir existait pour les Arméniens, mais il s’évanouit en 1909, lorsque entre 20 et 30 000 Arméniens périrent dans les massacres d’Adana, centre de production du coton de l’empire ottoman.
Il existe une continuité évidente entre la politique de l’empire ottoman et celle de la Turquie. Durant la guerre, des lois supplémentaires furent élaborées afin de justifier cette politique de confiscation. Le 10 juin 1915, une loi composée de 34 articles concerna la confiscation des biens des Arméniens, fondée sur le principe que ces biens seraient restitués. Or cette loi se contredisait en stipulant aussi que ces biens seraient accordés aux « muhadjirs », les émigrés turcs fuyant la guerre dans les Pays baltes. Les registres exhaustifs de la Commission en charge des Biens Abandonnés concernant ces déportés apportent la preuve d’une véritable « ingénierie démographique ».
La législation votée au lendemain du génocide arménien visait à prévenir toute revendication concernant la terre, tel le traité de Lausanne en 1927, lequel visait à rendre impossible pour les Arméniens le fait de revendiquer leurs biens. Le Dr Der Matossian posa cette question : « Pourquoi avoir besoin de recourir à la loi ou à la légalité pour procéder à des confiscations ? » Soulignant que nous ressentons la nécessité d’études comparées pour comprendre le processus et les ramifications de ce type de politique et de législation, car elles se sont produites à plusieurs reprises lors d’événements ultérieurs à travers le monde, telle la confiscation bureaucratique systématique en Allemagne des biens des Juifs. De 1948 à 1950, le gouvernement israélien vota plusieurs lois sur la confiscation des biens abandonnés par les Palestiniens. La législation israélienne fut influencée par les lois votées au lendemain de la partition de l’Inde visant à confisquer et gérer les biens abandonnés, lorsque 14 millions d’hindous et de musulmans franchirent la frontière séparant l’Inde et le Pakistan, tandis qu’un million d’entre eux périrent suite à cette partition. Le Pakistan lui-même fut influencé par la politique britannique concernant la saisie des biens ennemis durant la Seconde Guerre mondiale.

Le Dr Levon Marashlian prononça la seconde conférence de cette soirée, « Les problèmes liés au déni et la négation liée aux protocoles arméno-turcs. » Le Dr Marashlian présenta le problème de la Turquie avec les résolutions sur le génocide arménien votées à travers le monde comme une question de sécurité nationale, soulignant que si tel n’était pas le cas, « pourquoi la Turquie serait-elle aussi inquiète ? » Les Arméniens ont récemment échoué à obtenir une reconnaissance du génocide arménien au Congrès des Etats-Unis.
Des séquences vidéo accompagnèrent l’exposé du Dr Marashlian, montrant comment, chaque fois qu’une résolution est débattue ou votée au sein de gouvernements étrangers, la polémique et le débat sur le génocide arménien dans les médias turcs « monte en flèche ». Des séquences vidéo, reprises d’actualités turques, à l’époque où la France vota une résolution en 2001, montrèrent des manifestants dans la rue jetant des œufs sur l’ambassade de France en Turquie, brûlant des drapeaux français et appelant au boycott des produits français. Lorsque la Turquie se mit à franchir des étapes importantes pour obtenir son entrée dans l’Union Européenne, il y a deux ans, des Arméniens dans divers pays d’Europe manifestèrent et, alors même que la reconnaissance du génocide ne constituait pas une condition préalable à cette entrée, des nations européennes comme l’Autriche et la France soulignèrent le fait et cela devint un sujet de débat dans les médias turcs. D’après le Dr Marashlian, toute cette focalisation éduque l’opinion turque.
Un film documentaire argumenta contre l’existence d’une citation extraite d’un entretien avec Mustafa Kemal Atatürk, le fondateur de la Turquie moderne, dans le Los Angeles Examiner en août 1926, où il reconnaissait le fait que les Jeunes-Turcs devraient être tenus responsables pour « les millions de nos sujets chrétiens qui furent impitoyablement chassés en masse de leurs foyers et massacrés. » Bien que le Dr Marashlian ait été interviewé pour ce documentaire, sa propre séquence vidéo, comparée avec celle du documentaire, montre que le réalisateur coupa son point de vue selon lequel, si cette partie de l’interview du Los Angeles Examiner était tronquée, pourquoi le gouvernement turc n’a-t-il pas envoyé une lettre au rédacteur du journal, attestant qu’Atatürk ne l’avait jamais prononcée ?
Le Dr Marashlian évoqua les protocoles que la Turquie a entamés avec l’Arménie afin de lancer une normalisation et instituer une commission d’historiens pour revoir les événements de 1915. Lorsque Erdogan, l’actuel Premier ministre de la Turquie, envoya une lettre à Robert Kotcharian, le Président d’alors de la république d’Arménie, celle-ci fut rejetée, au motif qu’il s’agissait d’un « acte désespéré » de la part d’une gouvernement en perdition et l’actuel Président de l’Arménie, Serge Sarkissian, « s’engagea tout droit dans ce piège ». Selon le Dr Marashlian, l’objectif des protocoles est de détourner l’attention de la reconnaissance du génocide, car lorsque des gouvernements étrangers observent les récents progrès concernant les protocoles comme une preuve que l’Arménie et la Turquie tentent de réconcilier leur passé, ils ont tendance à ne pas reconnaître le génocide. Par exemple, alors que des résolutions sur le génocide arménien furent votées deux fois à une très large majorité à la Commission des Affaires Etrangères de la Chambre des Représentants, ces dix dernières années, elle fut votée à la majorité d’une seule voix en mars, cette année.
Le Dr Marashlian estime que le Président Sarkissian a probablement réalisé le fait que signer ces protocoles constituait une erreur au regard d’une reconnaissance internationale.

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Source : http://armenianstudies.csufresno.edu/hye_sharzhoom/vol31/may10/5_Der%20Matossian%20and%20Marashlian.html
Traduction : © Georges Festa – 09.2010.