samedi 18 septembre 2010

Hevjin - Gays kurdes / Kurdish gays

© www.hevjin.org

Lancement d’une revue hors norme par des militants LGBT en Turquie

par Alexander Christie-Miller

www.eurasianet.org


S’exprimant dans son appartement dans une banlieue de Diyarbakır, au sud-est de la Turquie, Solin et son collègue Koya redoutent tellement d’être identifiés qu’ils n’autorisent même pas la publication d’un cliché obscurci les représentant. Ils ne veulent pas non plus voir révélés leurs véritables noms. « Ici les gens voient l’homosexualité comme un poison – une maladie », note Solin, la cendre de sa cigarette faisant entendre un rapide et calme sifflement, tandis qu’il l’applique sur un verre d’eau.

A leurs risques et périls, les deux amis se sont cependant embarqués dans une expérience radicale, lançant en juillet dernier le tout premier magazine pour les lesbiennes, gays, bisexuels et transsexuels kurdes. Intitulé Hevjin, signifiant « intercommunauté » en kurde, le premier numéro de cette publication gratuite est accessible en ligne, ainsi que dans quelques librairies et cafés de Diyarbakır, une ville qui compte une nombreuse population kurde.

Il aura fallu trois années d’un patient travail avant que Koya et Solin, tous deux Kurdes et gays, ne parviennent à sortir le premier numéro. « Il y a 15 millions de Kurdes en Turquie, un sur 10 est gay, et pourtant où sont les gays kurdes ? – s’interroge Solin. Telle est la question qui a mené à ça. On voulait trouver comment les gens expriment leur sexualité dans cette culture. »

Dans l’Est kurde et la masse de l’Anatolie rurale, les valeurs musulmanes et les réseaux de famille rendent impossible le fait de vivre ouvertement son homosexualité. « Personne n’est ouvertement homosexuel, note Koya. Quelques-uns, peut-être un couple dans notre groupe, sont acceptés dans leurs familles, à condition de ne pas être reconnus dans la communauté. »

Ici, les gays ont de bonnes raisons d’avoir peur. En juillet 2008, un Kurde de 26 ans, Ahmet Yildiz, fut victime de ce que beaucoup considèrent comme le premier crime d’honneur gay à avoir été publiquement exposé. Ouvertement homosexuel, ayant même représenté la Turquie lors d’un rassemblement gay international à San Francisco l’année précédente, Yildiz avait quitté sa famille kurde conservatrice au sud-est de la Turquie, afin de vivre plus librement à l’ouest du pays. Il fut abattu en sortant d’un café dans le quartier d’Uskudar à Istanbul. Son propre père, Yahya, qui disparut après sa mort et n’a toujours pas été retrouvé, est actuellement jugé par contumace pour son meurtre.

Prenant le large pour cacher son orientation sexuelle, Solin précise qu’il s’est alors fiancé avec une lesbienne de l’étranger afin d’apaiser les soupçons de sa propre famille. « Tu es toujours inquiet et je souhaite que ma famille ne vive pas dans cette région, car je pourrais être plus libre. », dit-il.

Il y a trois ans, Solin, Koya et d’autres commencèrent à organiser à domicile des rencontres clandestines en vue de jeter les bases d’un mouvement LGBT. « Aucune conscience individuelle ou politique sur cette question n’existait. Pas le moindre vision saine de ce qu’est être homosexuel. », souligne Koya. Un fort pourcentage des gens qu’ils ont regroupé sont des travailleurs du sexe.

Même dans les régions plus libérales à l’ouest de la Turquie, l’acceptation de l’homosexualité ne grandit que par intermittences. Bien que l’homosexualité n’ait jamais été techniquement illégale en Turquie, les lois sur la « moralité publique », expression vague, donnent souvent les moyens légaux pour interdire les marches LGBT. En mars 2010, la ministre à la Famille et à l’Enfance, du parti gouvernemental turc Justice et Développement, enraciné dans l’islam, Selma Aliye Kavaf, s’en est prise aux groupes de défense des gays, présentant l’homosexualité comme une « maladie curable ».

De récents sondages d’opinion indiquent qu’une majorité de Turcs approuvent les restrictions visant les droits des gays. Mais Nevin Oztop, rédacteur en chef de l’unique autre magazine LGBT de Turquie, Kaos GL, soutient que le pays connaît une transformation rapide. « Le monde occidental a vécu ce mouvement il y a 40 ans, mais nous n’avons commencé qu’il y a 10 ans, et même 5 - dit-il. En Turquie, ça se passe très vite. Voilà pourquoi on assiste à la fois à des progrès et de la violence. »

Le magazine Kaos GL, lancé il y a 20 ans, compte depuis 5 ans une rubrique intitulée « Ma Famille adorée », dans laquelle des Turcs ouvertement gays interviewent leurs propres parents. « C’est étonnant aujourd’hui de voir un père turc macho accepter son fils gay, et je pense que la même chose pourra finalement arriver à Diyarbakır. », souligne Oztop.

Mais lorsque le groupe de Solin et Koya s’est déclaré pour la première fois sur la scène militante gay de Turquie, son orientation kurde est devenue une source de difficultés. « De nombreuses organisations à l’ouest de la Turquie nous ont tout d’abord résisté, car on s’identifiait comme Kurdes. Même dans cette communauté, nous sommes une minorité. », explique Koya.

Beaucoup de Turcs, affichant aujourd’hui des opinions libérales, peuvent parfaitement être conservateurs dans leur approche en politique – ce qui constitue, d’après Oztop, un héritage de Mustafa Kemal Atatürk, le fondateur de l’Etat turc moderne, qui mêla habilement des idées libérales et laïques à une approche résolument autoritaire et nationale. « Dans le mouvement gay de ce pays, il existe des « kémalistes », qui ne tolèrent pas les identités ethniques minoritaires – rappelle Oztop. Le seule politique que nous pouvons mener, disent-ils, concerne les droits des gays – mais ils ne voient pas le pays comme un tout. »

« Je ne veux pas créer une hiérarchie dans la discrimination, mais je dirais qu’ils [les militants LGBT kurdes] sont doublement discriminés. », ajoute Oztop.
Pour leur part, Koya et Solin reconnaissent qu’ils se sentent enfermés dans un combat double, l’un ethnique, l’autre sexuel. Mais le fait de déranger les Turcs gays et les Kurdes hétéros ne les arrêtera pas, soulignent-ils.

Ils expriment l’espoir que leur périodique, Hevjin, dépassera bientôt les 2 000 lecteurs. A plus long terme, ils cherchent à provoquer un changement qui permette aux homosexuels de défiler librement un jour à Diyarbakır, dans un avenir pas trop lointain. « Dans le passé, il était très populaire pour les Kurdes de dire qu’il n’existait pas d’homosexuels kurdes. On est déjà arrivés au point qu’il n’est plus possible pour les gens de le dire. »

[Journaliste indépendant, Alexander Christie-Miller vit à Istanbul, où il écrit pour le Times.]

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Source : http://www.eurasianet.org/node/61826
Traduction : © Georges Festa – 09.2010.

site internet du Collectif LGBT Hevjin : www.hevjin.org