lundi 20 septembre 2010

L'arménien occidental en péril / Western Armenian in Peril

© CNRS Editions, 2001


L’arménien occidental en péril : le constat de l’UNESCO et la question de la littérature contemporaine dans une langue en exil

par Talar Chahinian

www.criticsforum.org


En février dernier, l’arménien occidental a rejoint l’Atlas en ligne de l’UNESCO concernant les langues en danger (1), obtenant le statut « véritablement » sur la liste des niveaux de mise en danger. Sur une échelle de cinq degrés, qui va de « vulnérable » à « éteinte », « véritablement en danger » renvoie à une langue que les enfants n’apprennent plus en tant que langue maternelle à la maison. Les degrés de mise en danger, qui évaluent la vitalité en diminution des langues vulnérables, sont établis avant tout sur la base d’une transmission intergénérationnelle de la langue, entre autres facteurs tels que le nombre absolu de locuteurs ou la proportion d’utilisation au sein de la population totale. Une langue est considérée comme éteinte lorsque, après une période de non transmission, elle ne compte plus de locuteurs.

Bien que la conception de l’Atlas s’appuie principalement sur la pratique orale d’une langue, j’aimerais soulever le problème de savoir ce que sa définition de l’extinction signifie pour les formes écrites d’expression de l’arménien occidental. La pratique administrative de la langue a été réduite au symbolique, à mesure que de plus en plus d’institutions et d’organisations de la diaspora rendent leurs opérations bilingues. La pratique journalistique de la langue est aussi en train de reculer, du fait du nombre décroissant de communautés de la diaspora comptant un lectorat durable (comme en a témoigné l’an dernier la fermeture du journal parisien Haratch, vieux de 84 ans). Dans sa pratique religieuse, l’arménien occidental vernaculaire semble être considéré par la jeune génération sur le même plan que l’arménien classique utilisé pour la liturgie – un langage comportant un intérêt traditionnel, mais ni éducatif ni pratique. Qu’en est-il donc de l’arménien occidental comme vecteur de littérature ?

Il est difficile d’apprécier l’état actuel de la littérature en arménien occidental, en l’absence d’une étude scientifique proposant un panorama exhaustif de la production contemporaine de cette forme linguistique. En outre, comme de nombreuses œuvres littéraires de la diaspora sont financées et imprimées à compte d’auteur ou publiées épisodiquement dans divers journaux et revues, et non via des éditeurs, se procurer des listes exhaustives de publication et de diffusion s’avère difficile, sinon impossible. Les manuels scolaires arméniens ou les anthologies de l’arménien moderne s’arrêtent avec la génération des écrivains nés durant la première moitié du 20ème siècle. Or des écrivains contemporains en arménien occidental existent. Aujourd’hui, des auteurs vivant aux Etats-Unis, au Canada, en Argentine, à Istanbul, en Syrie et au Liban produisent des œuvres en arménien occidental. Parmi ces voix contemporaines, celle de Krikor Beledian, Parisien né au Liban, se distingue éminemment. Son œuvre semble défier la définition « véritablement en danger » des linguistes, si l’on considère le volume imposant de ses œuvres en prose en arménien occidental. Il est aussi le seul à cultiver le genre sous-développé d’une diaspora sans nation, le récit, traditionnellement lié à la montée de la « nation » moderne dans le discours théorique post-colonial.
En tant qu’écrivain, professeur et critique littéraire, Krikor Beledian a produit six récits ces dix dernières années, ainsi que plusieurs volumes d’études critiques. Ses essais couvrent une grande variété de sujets, que ce soit analyser les œuvres du poète Daniel Varoujan, au début du 20ème siècle (Gragĕ shrchanagĕ D. Varuzhani shurch, 1988) et le poète-théologien Grégoire de Narek, au 10ème siècle (Ergkhosoutioun Naregats’ii hed / Dialogue avec Grégoire de Narek, 2008), entre autres, ou passer en revue la littérature franco-arménienne dans Cinquante ans de littérature arménienne en France (CNRS Editions, 2001).

Bien que ses amples publications théoriques et critiques jouent un rôle significatif dans la culture et le maintien de l’arménien occidental, Beledian les écarte, se présentant comme un écrivain, et seulement un écrivain. Son œuvre de fiction affiche un style qui se situe quelque part entre le nouveau roman et le roman post-moderne. Ses récits esquivent souvent les règles de ponctuation, les intrigues séquentielles et les narrateurs dignes de foi. Mais, si les formes de ses récits sont essentiellement inspirées par la pensée post-structuraliste française, leurs acrobaties et leur contenu linguistiques sont représentatives, de manière frappante, de la diaspora arménienne de l’après-1915, empreintes comme elle d’un sentiment d’interruption chronologique et de dispersion géographique. En élargissant ma première question concernant le statut en danger de l’arménien occidental à la lumière de la position influente qu’y exerce Beledian, que signifie donc le fait de représenter une expérience culturelle diasporique sous une forme linguistique sans cesse marquée par l’exil ? Qu’est-ce qu’un tel discours espère accomplir ? Et comment traitera-t-il le temps et l’espace ? Les récits de Beledian laissent entendre que la réponse réside dans l’aptitude performative de l’arménien occidental. Dans ses œuvres, au lieu de tendre un miroir à la vie, comme le voudrait une approche plus réaliste, Beledian tend un miroir à la forme linguistique même de l’arménien occidental.

Dans son récit publié en 2003, Anunĕ lezuis dag [Le nom au bout de ma langue], par exemple, Beledian aborde ce que signifie pour une culture post-traumatique en dispersion le fait de produire un récit, traitant le problème consistant à représenter le génocide de 1915 via un réseau de trames narratives. Outre le fait de manœuvrer tout un ensemble de strates narratives circulaires et fragmentées, le récit oscille entre de multiples points de vue, une forme littéraire dominante en arménien occidental et des passages en arménien classique et oriental, le dialecte de Moush et de l’arméno-turc populaire. Via des scènes qui changent constamment d’époque et de lieu – des conférences dans la France des années 1960, des banlieues arméniennes de Beyrouth dans les années 1950, à la région de Moush dans l’Arménie historique en 1915 -, le récit présente un regard critique sur l’histoire, des métadiscours et une représentation mimétique, abordant en général et en détail la Catastrophe arménienne.

En fin de compte, le récit réalise l’échec du Langage dans sa tentative de représentation mimétique d’une catastrophe, car il appréhende la catastrophe comme un événement qui défie l’entendement et qui, par conséquent, ne peut être représenté via un système linguistique de signes visant à le créer et le perpétuer. Tout en soulignant l’impossibilité de représenter la Catastrophe de 1915 en tant qu’événement, le récit parvient toutefois à représenter l’expérience de la Catastrophe en donnant à voir la perte d’une langue « nationale » (l’arménien occidental). Au fond, le récit affirme que ce qui est catastrophique au sujet de 1915 est précisément le fait qu’il ne peut être représenté via le Langage (en général), parallèlement à la perte d’une langue nationale (en particulier).

Ici, la perte renvoie à la dé-territorialisation d’un système culturel et linguistique, lequel entraîne, par voie de conséquence, la temporalité interrompue, discontinue, de la diaspora. Le récit de Beledian officie comme les funérailles de l’arménien occidental – bien que, à travers lui, l’arménien occidental s’écrie : « Vois ce que j’aurais pu être, si j’avais vécu ! ». Parmi la multiplicité vertigineuse des trames et des voix narratives, le flot incessant de phrases interminables, un sens du rythme émerge ainsi, lequel affranchit le langage du temps et de l’espace, tout en, ce faisant, reconnaissant sa sensibilité aux caprices du temps, de l’histoire et de la narration. Le fait que Beledian écrive son expérience de la perte via le véhicule d’une langue en exil et à travers une forme littéraire – le récit – censé représenter la naissance d’un Etat-nation, souligne simplement l’ampleur de sa réussite en tant qu’écrivain.

Pourtant, et de façon peut-être plus optimiste, la progression rythmique et performative de la narration propose la notion nouvelle d’une durée intemporelle, adaptée au statut exilé de l’arménien occidental et, en tant que telle, représentant les contours d’une culture diasporique. Comme affirmant : « Voilà le seul genre possible et accessible de narration pour une culture en exil. » Vu sous cet angle, le récit de Beledian contribue au champ actuel des études transnationales en proposant un exemple de production littéraire dans une langue qui n’est pas liée par un rapport hiérarchique à un Etat-nation, un développement déjà en cours dans les domaines d’études davantage abordés à ce titre, dont les littératures francophones, lusophones et sinophones.

L’on peut déduire deux conclusions similaires à partir du constat par l’UNESCO de mise en danger de l’arménien occidental. Du point de vue des pragmatiques au sein des communautés arméniennes en diaspora, la forme linguistique s’achemine très probablement vers son extinction. La métaphore des funérailles suggère précisément que ce n’est qu’une affaire de temps, jusqu’à ce que l’absence de transmission intergénérationnelle conduise la langue à être classée « gravement en danger », puis « en danger critique » et finalement vers son extinction. Du point de vue de ceux qui sont plus idéalistes, l’Atlas interactif inclut aussi la possibilité d’une « Revitalisation », représentée par la lettre R dans la charte de vitalité qui recense les niveaux de mise en danger et un renversement de tendance, remontant les degrés de mise en danger vers une vitalité renouvelée. Dans le cas de l’arménien occidental, par ailleurs, une évolution vers le haut laisserait entendre la capacité d’une langue à se maintenir, en dépit de l’absence des mécanismes institutionnels d’un Etat-nation.

L’arménien occidental a, de fait, été revitalisé par le passé. L’Atlas recense la Turquie et le Moyen-Orient comme localisations géographiques correspondant à l’arménien occidental. La Turquie pour des raisons évidentes : les locuteurs d’origine de la langue proviennent de l’Anatolie et sa littérature s’est développée principalement à Constantinople. Mais le Moyen-Orient figure lui aussi, car il représente le lieu où les différents dialectes de l’arménien occidental ont été standardisés et enseignés à la population réfugiée des survivants de 1915, parlant principalement le turc, en dépit des efforts des organisations et des partis nationalistes (2). Pour ceux qui appartiennent à ce dernier groupe, l’UNESCO propose une liste de ressources en ligne, accordant des subventions à des programmes de revitalisation :
http://www.unesco.org/culture/ich/index.php?lg=en&pg=00143

Notes

1. L’atlas interactif de l’UNESCO (Organisation des Nations Unies pour l’Education, la Science et la Culture) sur les langues en danger dans le monde se base sur l’édition imprimée de l’Atlas en 2009 et recense les langues disparues ou en danger depuis 1950. Cet atlas interactif est consultable via l’URL suivante : http://www.unesco.org/culture/ich/index.php?lg=en&pg=00206
2. Voir le chapitre intitulé « Créer une identité nationale diasporique », in Razmik Panossian, The Armenians : From Kings and Priests to Merchants and Comissars [Les Arméniens : des rois et des prêtres aux marchands et aux commissaires politiques] (New York : Columbia University Press, 2006), où il étudie comment la variante stambouliote de l’arménien occidental est devenue la langue hégémonique de la diaspora de l’après-génocide.

Talar Chahinian est assistante au Département de Littérature comparée à l’Université de Californie de Los Angeles (UCLA), où elle a récemment soutenu sa thèse de doctorat (PhD). Il est possible de contacter les contributeurs de Critics’ Forum via comments@criticsforum.org. Les articles publiés dans cette série sont accessibles en ligne sur www.criticsforum.org. Pour s’abonner à la version hebdomadaire électronique des nouveaux articles, cliquer sur www.criticsforum.org/join. Critics’ Forum est un groupe créé pour débattre de questions relatives à l’art et à la culture arménienne en diaspora.

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Source : http://www.criticsforum.org/pdf/1282060616.pdf
Traduction : © Georges Festa – 09.2010.
Avec l’aimable autorisation d’Hovig Tchalian, rédacteur en chef de Critics’ Forum.