vendredi 17 septembre 2010

Magnificent Maps / Magnificence des cartes

© British Library, 2010

Exposition « Magnificence des cartes : pouvoir, propagande et art »
British Library, 30.04 – 19.09.10

par le Révérend Dr Vrej Nersessian

Armenian Voice (Londres), Summer 2010, Issue 57


Magnificent Maps : Power, Propaganda and Art, tel est le titre d’une exposition qui s’est ouverte du 30 avril au 19 septembre 2010 à la British Library. Provenant d’une des plus vastes collections de cartes au monde, nombre de ces merveilles visuelles constituent une nouveauté totale, y compris pour les spécialistes, comprenant plus de 130 magnifiques exemplaires allant de la Rome ancienne (2e siècle après J.-C.) à la période moderne.

La plupart des gens sont inconscients de l’impact créé à l’origine par les cartes murales et celles peintes, car très peu ont survécu. Elles recouraient à la dimension et à la beauté pour transmettre des messages de statut et de pouvoir. Cette exposition a pour objectif de reconstituer les cartes murales manuscrites, peintes et imprimées en tant que médium culturel majeur, en particulier au début de l’Europe moderne.

La collection de cartes de la British Library contient 15 cartes en langue arménienne. Pour une description de ces dernières, voir Dr Vrej Nersessian, Catalogue of Early Armenian Books, 1512-1850, The British Library, 1980, notices 677-691, p. 150-152. Ce catalogue livre une description des premiers ouvrages arméniens imprimés conservés à la British Library et à la Bodleian Library. Particulièrement significatif, l’admirable atlas arménien intitulé Hamatarads Ashkharhatsoyts Meds [Atlas du monde en deux hémisphères, B.L. – Salle des Cartes 920.(89)], imprimé aux presses de l’archevêque T’ovmas Vanandetsi, à Amsterdam en 1695. Les gravures de cette atlas sont l’œuvre des frères Adrian et Peter Schoonebeck, « les graveurs les plus réputés d’Amsterdam », et le texte arménien est dû au neveu de l’archevêque T’ovmas Ghoukas Nourijanian Vanandetsi. Cette carte composée de huit panneaux, mesurant 126 x 158 cm, représenta, lit-on, une « dépense prohibitive réservée à de fastueux commanditaires ».

La description et l’analyse réalisée par les commissaires de l’exposition dans leur catalogue à propos de cette carte spectaculaire est loin d’être satisfaisante [124]. L’explication exhaustive et complète de la provenance de cette carte est en effet livrée par l’inscription en arménien de 12 lignes figurant sur la carte, que les commissaires n’ont pas consultée. Afin de faciliter l’usage de cette carte, Ghoukas Nourijanian Vanandetsi publia en 1696 sa brochure intitulée Banali Hamatarads Ashkharhatsutsin aux mêmes presses que l’atlas. Et pour assurer un bénéfice entier de cette carte et de sa clef à destination des marchands arméniens qui occupaient une position influente à l’apogée de la Compagnie Hollandaise des Indes Orientales, dont le siège se trouvait à Amsterdam, Ghoukas Nourijanian produisit un troisième manuel intitulé Ganj Tchapoy, kshroy, tevoy ew dramits vorov bolor ashkhari vacharakanoutiwnn vari… [Manuel des mesures, poids, nombres et devises qui régissent le commerce dans le monde entier], publié par les presses de T’ovmas Vanandetsi à Amsterdam en 1699. D’après le colophon, le possesseur de ce volume était Khatchatour de La Nouvelle-Djoulfa, fils de Petros.

Le catalogue se réfère à « l’archevêque arménien Warthabeth », donnant l’impression que Warthabeth est le nom de l’archevêque. En fait, warthabeth est le terme arménien de vardapet, désignant les prêtres célibataires ou non mariés dans l’Eglise Arménienne. Ces erreurs eussent pu être évitées, si les commissaires avaient consulté les catalogues des collections de la British Library…

En mai 1707, nos deux importantes figures de l’imprimerie arménienne – T’ovmas Vanandetsi, archevêque de la province de Goghtn près de Van, et son neveu Ghoukas Nourijanian -, tous deux fondateurs de l’imprimerie arménienne à Amsterdam, se rendirent à Oxford. Le 29 mai, dans le célèbre Sheldonian Theater, l’archevêque T’ovmas Vanandetsi se vit décerner un doctorat de théologie, tandis que son neveu, Ghoukas Nurijanian, fut honoré d’un mastère ès-Arts. En liaison avec la confirmation de ces distinctions honorifiques, une brochure fut imprimée. Un des témoignages joints à la narration donne une liste des ouvrages imprimés jusqu’alors aux presses Vanandetsi d’Amsterdam, offerts par l’archevêque à la Bodleian Library et qui sont conservés dans ses collections sous une cote portant les initiales « Th » pour T’ovmas (voir Nersessian, op. cit., p. 41-43).

La seconde pièce exposée, d’un intérêt opportun, est la carte mi-sérieuse, mi-comique de Fred. W. Rose pour l’année 1877 [dimensions 55,5 x 71 cm ; BL Maps*1078.(45)]. La Russie menaçait d’envahir l’empire ottoman affaibli afin de soutenir les Bulgares, ses coreligionnaires chrétiens, victimes de massacres de la part des Turcs (indiqués par un crâne). La Grande-Bretagne et l’Allemagne étaient déterminées à ce que la Russie ne s’emparât pas de Constantinople, obtenant ainsi un accès direct pour ses flottes vers la Méditerranée et le Moyen-Orient. Rose montre la Russie comme une pieuvre avec deux yeux (représentant Saint-Pétersbourg et Moscou). Prenant à la gorge la Pologne et étranglant presque la Finlande, tandis que ses tentacules menacent le shah de Perse, l’Asie Centrale, l’Arménie, la Terre Sainte et Constantinople, désignée par une montre en or du sultan. La Grèce, représentée sous la forme d’un crabe, est prête à se joindre à l’attaque de la Russie contre la Turquie. Le vieil empereur d’Allemagne, Guillaume Ier, tente de repousser la pieuvre, la Hongrie veut intervenir, mais en est empêchée par l’Autriche, tandis que l’Angleterre et l’Ecosse observent avec inquiétude. En réalité, l’Allemagne et le Royaume-Uni firent cause commune lors de la Conférence de Berlin en 1878, d’où revint le Premier ministre britannique Disraeli, tenant le document « Paix avec honneur », que raillera ensuite Fred. W. Rose.

Exposition qui mérite vraiment le détour.

Peter Barber, Tom Harper. Magnificent Maps : Power, Propaganda and Art. [London] : British Library, 2010, 176 p. ISBN-13 : 978-0712350921.

[Le Révérend Dr Vrej Nersessian est conservateur en chef pour la section du Moyen-Orient chrétien à la British Library.]

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Source : http://www.caia.org.uk/
Traduction : © Georges Festa – 09.2010.