mercredi 22 septembre 2010

Silvina Der Meguerditchian - Interview

© Silvina Der Meguerditchian, Amor
Voulu/obligé, Biennale de Venise, 2009

Entretien avec Silvina Der Meguerditchian

par Christopher Atamian

The Armenian Reporter, 09.05.2009


[Silvina Der Meguerditchian et d’autres exposants lors de la Biennale de Venise 2009 ont été interviewés par Christopher Atamian.]

- Christopher Atamian : Peux-tu décrire l’œuvre que tu va présenter à la Biennale de Venise cette année ?
- Silvina Der Meguerditchian : J’exposerai trois formats plus larges dans le cadre de ma série « Champs Sémantiques ». Des œuvres multimédias en laine et papier.

- Christopher Atamian : Quel est le concept, si tant est ?
- Silvina Der Meguerditchian : Dans « Champs Sémantiques », j’explore l’espace entre l’image et le mot écrit. Parfois j’aime créer l’illusion que la laine traverse les murs ou les bâtiments. Dans cette série je travaille avec du papier. Le papier – support premier du mot écrit – est ponctué par la matérialité de la laine ou du fil à coudre. Les mots « nous », « amour », « lieu » sont déconstruits dans un faisceau de fibres. Par sa surface douce, poreuse, cet « encodage laineux » parle à la capacité d’osmose du langage et aux frontières perméables séparant les idées de leurs signifiants.

- Christopher Atamian : Comment ton œuvre cadre-t-elle avec les thèmes du groupe ou du Pavillon Krossing que tu coordonnes et s’y intègrera-t-elle ? Que signifie pour toi l’intitulé « voulu / obligé » de la présentation ?
- Silvina Der Meguerditchian : En fait, j’ai l’impression que les concepts de diaspora et de transnations sont très importants, pour l’exposition comme pour notre travail dans « Underconstruction ». La notion de « transnation » est un concept dont on débat depuis 15 ou 20 ans et qui n’est pas encore bien défini… Mais, d’un point de vue pragmatique, la différence réside pour moi dans le fait qu’une diaspora est un état temporaire dans lequel on attend de rentrer « chez soi », quand la situation (économique, politique ou autre) s’améliore, tandis que l’idée de transnation reconnaît qu’il existe un entre-deux. Le fait que mère patrie et qu’une diaspora continueront d’exister - dans notre cas, la république d’Arménie et la diaspora - construisent la transnation. Le titre provient d’une conversation avec Achot Achot, alors que nous débattions du thème d’une exposition nouvelle pour « Underconstruction ». Et dans cette discussion, on s’est demandé plusieurs fois : qu’est-ce qui nous rassemble ? qu’y a-t-il derrière cet héritage culturel commun ? quels choix nous laisse cet héritage ? cet héritage constitue-t-il un choix ou n’avons-nous pas le choix ? pouvons-nous créer un microcosme où nous nous comporterions d’une autre façon que dans les sociétés que nous critiquons ou qui nous rendent malheureux ? Je pense qu’il doit y avoir une place pour des contradictions et que nous avons le droit de les énoncer. Pourquoi devrais-je me taire, du fait que j’éprouve et que je roule des idées contradictoires ? Il se peut que dans la tension entre deux points opposés ou éloignés (identité nationale / identité culturelle), nous puissions faire l’expérience d’une part de vérité. Il se peut que dans la tension entre voulu et obligé nous puissions faire l’expérience de notre arménité. Comme Derrida le dit dans ses derniers entretiens avec J. Birnbaum : « Je ne vois pas pourquoi je devrais renoncer à une contradiction, parce que tel ou tel journaliste ne me comprend pas. Renoncer à un concept, uniquement parce qu’il en contredit un autre reviendrait à me nier moi-même. »

- Christopher Atamian : Comment et quand as-tu intégré « Underconstruction » ?
- Silvina Der Meguerditchian : J’ai fondé le groupe en 2005.

- Christopher Atamian : Où es-tu née et où habites-tu actuellement ?
- Silvina Der Meguerditchian : Je suis née à Buenos Aires, en Argentine, et je vis actuellement à Berlin.

- Christopher Atamian : Pourrais-tu nous dire comment tu vois les relations entre la diaspora et l’Arménie – dans chaque aspect ou en termes généraux – et la relation ou l’interaction entre les artistes de la diaspora arménienne et ceux d’Arménie ? La scène artistique est-elle bien vivante ici et là ?
- Silvina Der Meguerditchian : A « Underconstruction » on essaie de créer quelque chose qui puisse durer et qui enrichisse « parallèlement » le paysage artistique en Arménie. Ce qui veut dire qu’on essaie d’élargir le paysage qui façonne nos identités au lieu de le réduire.
Je pense qu’en tant qu’artistes, intellectuels, chercheurs, écrivains, etc, nous pouvons donner un bon exemple. Quelqu’un doit commencer. La concurrence est une bonne chose, mais dans notre cas - le fait d’être dispersés et intégrés/désintégrés dans nos pays d’accueil -, je pense que nous devons joindre nos efforts et essayer d’échanger, en premier lieu notre « savoir-faire », respecter les efforts d’autrui et travailler à construire un paysage. Toute tentative ayant pour but de situer tel projet particulier devant tel autre ou « à la place » d’autres projets ou egos individuels revient à tuer une part de nous-mêmes. Naturellement, nous devons rester critiques, mais tous ces projets qui sont bien vivants, comme Nor Alik, le tien, le cycle de conférences de Neery Melkonian à l’Université Columbia, le Festival du Film de San Francisco, notre groupe « Underconstruction » et d’autres doivent se connecter. Si les communautés arméniennes ne peuvent servir de lieu où cela puisse se produire, alors nous devons prendre l’initiative et faire que cela arrive par nous-mêmes. J’imagine qu’il y a suffisamment de mécènes qui seraient heureux d’apprendre notre existence. Je pense que nos projets sont suffisamment solides pour survivre en dehors de la diaspora et être reconnus à l’extérieur. Et grâce à l’impact de notre travail, ensemble nous pouvons pousser des mécènes encore hésitants à nous rejoindre et soutenir cette culture faite de diversité et de générosité. C’est difficile, je sais. A cet égard, mon projet sur la diaspora, lors de la dernière Biennale, la 52ème [juin – nov. 2007], était frustrant, parce que le niveau politique combattait ce concept généreux d’ « Arménien » et l’aspect financier était très problématique. Mais une fondation importante aux Pays-Bas nous a permis de continuer.
Concernant la scène artistique dans la diaspora, lorsque je grandissais dans la communauté arménienne à Buenos Aires, cet élément était totalement absent : il n’y avait aucun artiste que j’aurais voulu imiter. Je pense que les communautés arméniennes à travers le monde sont obsédées par l’idée de préserver, préserver, préserver à tout prix. Ce qui manque dans la diaspora arménienne c’est le fait de comprendre que l’art n’est pas un passe-temps et que pour qu’il y ait des artistes qui puissent passer du temps à créer un art véritablement professionnel – et pas un art pour café du commerce que seuls les membres de la communauté visionnent – il faut créer des professionnels, croire en eux et en leur art pour exister. Et puis il y a aussi cette mentalité selon laquelle il faut envoyer tout son argent en Arménie, en pensant qu’on fera ainsi son salut. Oubliant que la diaspora n’est pas vieille de 90 ans (autrement dit, elle n’a pas commencé en 1915 avec le génocide arménien), mais de plusieurs siècles. C’est aussi une culture extrêmement riche, mais c’est une culture qui doit elle aussi être nourrie. Ce qui inclut, par exemple, ces magnifiques manuscrits enluminés qui furent produits dans des époques de paix. Ces œuvres d’art ont été produites dans la diaspora ! Le premier journal arménien a été imprimé en diaspora, à Madras. Autrement dit, la culture de la diaspora est extrêmement riche, mais elle doit être modernisée et actualisée, parce qu’on ne peut plus fonctionner d’après des paradigmes vieux de plusieurs siècles – c’est impossible. Si on continue comme ça, alors la diaspora disparaîtra, tout simplement.

- Christopher Atamian : Une question difficile : pourquoi n’y a-t-il plus de « grand » artiste arménien depuis Gorky ?
- Silvina Der Meguerditchian : Je ne sais pas ce que tu entends par « grand ». Tu veux dire peut-être quelqu’un qui soit reconnu sur la scène transnationale ? Je n’ai pas de réponse à cette question. Je suppose que pour avoir des artistes très connus à travers le monde, il faut des pays ou des groupes intéressés derrière eux, lesquels, pour telle ou telle raison, soutiennent et mettent en avant les artistes. Et les artistes arméniens n’ont personne qui veuille les pousser ou y voir un intérêt économique ou politique. Je pense qu’en république d’Arménie, ils ont eu une sorte de système de soutien, ce qui a produit quelques grands peintres…

- Christopher Atamian : Mon œuvre pour la Biennale de Venise est centrée autour de Nigoghos Sarafian et des questions de langue et d’exil. Pourrais-tu nous dire un mot sur ton intérêt à ce sujet ? L’importance ou la place de la langue ? Sarafian écrit : « Notre patrie nous a fui, nous avons été jetés à la mer. » Voilà peut-être le meilleur moyen d’apprendre à nager. On est des Michael Phelps ou une bande de gamins en train de barboter dans un bassin ?
- Silvina Der Meguerditchian : La langue est aussi une des mes questions-passions principales. Je travaille aussi comme traductrice et sous-titreuse ; je comprends donc ton intérêt. J’ai appris l’arménien à l’école. Quand j’étais petite, j’étais à deux heures et demie en bus de l’école arménienne, si bien que jusqu’au cours moyen j’ai fréquenté une école argentine normale. Quand j’ai eu dix ans, mon désir de faire partie du « monde arménien », où se situait le reste de ma famille, et mon désir d’apprendre l’arménien était si fort que ma sœur et moi on se levait à 7 heures du matin, chaque jour, pour passer deux heures à faire la navette vers cette école arméno-argentine. Comme mes camarades de classe étaient, bien sûr, déjà plus avancées, j’ai commencé au « masnavor tasaran » (une classe réservée aux débutants complets). En un an, j’ai appris suffisamment d’arménien pour sauter quatre classes ! Donc je peux dire que le rapport que j’ai eu très tôt avec la langue arménienne provient de mon « désir » personnel. Ensuite, le système éducatif arménien, le manque de gens capables de reconnaître et d’encourager ce désir, et le contexte conservateur de la communauté arménienne ont épuisé ce désir… J’en suis vraiment désolée et ça m’énerve quand Achot ou Archi essaient de corriger mon arménien. Parfois, je ne sais pas si ce que je dis est faux ou s’ils veulent me convertir à leur arménien oriental… Et je ne suis pas d’accord avec Archi, quand il se plaint qu’il y ait différentes manières de désigner telle ou telle chose en arménien. Ou comment prononcer un « p » ou un « b ». Je pense que la diversité est une chose merveilleuse et je suis très triste de voir l’arménien occidental disparaître. J’aimerais être motivée pour apprendre via des livres ou de la littérature contemporaine… Tu peux me proposer quelque chose ?
Pour les langues, je pense qu’on est vraiment des Michael Phelps ; en ce qui concerne la solidarité et le fait de construire quelque chose ensemble, les Arméniens sont moins efficaces. C’est ce manque qu’on essaie de combler avec « Underconstruction ».
J’ai longtemps travaillé sur le thème de la mémoire et il se trouve qu’en 2004 je suis allée en Arménie dans le but conscient de continuer à apprendre sur moi et mon identité. J’ai été terriblement déçue : ce que je recherchais n’existait pas en Arménie. Le monde d’où provenaient nos grands-parents se trouve au Moyen-Orient et en Turquie, pas dans l’Arménie actuelle. Par dessus le marché, ajoutons le fait que durant ces 90 dernières années, les Arméniens de la diaspora et ceux qui vivent en Arménie ont vécu des existences très différentes, si bien qu’en fin de compte notre désir de découvrir en république d’Arménie l’Arménien qui manque en nous ne peut être comblé. Les Hayastantsis ont vécu en Arménie durant ces 90 dernières années : ils sont nés là-bas, alors ils posent des questions différentes. Ces Arméniens vivent dans une géographie bien réelle, alors que la nôtre est imaginaire, avec tout ce que cela entraîne. Ils vivent dans un pays post-soviétique et ils ont d’autres préoccupations. Si bien que je me suis dit : « Jamais je ne trouverai en Arménie ce que je cherche. C’est à moi de le créer. » Voilà pourquoi j’ai lancé la plate-forme intitulée www.underconstructionhome.net, pour que des artistes – Arméniens et non-Arméniens – puissent communiquer au jour le jour.

___________

Source : http://www.reporter.am/pdfs/C050909.pdf
Traduction : © Georges Festa – 09.2010.
Avec l’aimable autorisation de Christopher Atamian.

site de Silvina Der Meguerditchian : http://www.silvina-der-meguerditchian.de/