dimanche 10 octobre 2010

Cinéma kurde / Kurdish Film - Erol Mintaş - Interview

© Kisa Film, 2010

Un nouveau film sur la souffrance d’une mère

Entretien avec le réalisateur Erol Mintaş

par Zeynep Kuray

http://rojwomen.com


Après avoir raconté l’histoire d’une mère et d’un fils qui doivent émigrer vers une grande ville dans son film Butîmar, le réalisateur Erol Mintaş ajoute un nouveau chapitre à sa trilogie Mère-Fils. Mintaş a tourné en province pour le second film de sa trilogie, Berf [Neige]. Narrant le drame du peuple kurde vivant depuis des années sous la férule des opérations militaires et des pressions, à travers l’histoire de Gozel, la mère, qui a perdu ses deux fils lors de la guerre dans la province d’Ağri, à Doğubeyazıt, Mintaş tente de sensibiliser les consciences, donnant à voir des mères qui se voient refuser les restes de leurs enfants durant des années, des enfants qui grandissent et vivent dans l’ombre des hélicoptères et les souffrances de tout un peuple, d’hier à nos jours.

- Zeynep Kuray : Comment ton court-métrage a-t-il pris forme ?
- Erol Mintaş : J’ai longtemps projeté un court-métrage dans le cadre de la trilogie Mère-Fils. Le premier film de ce projet, Butîmar, a été réalisé à Istanbul. Je racontais l’histoire d’une mère et de son fils, qui doivent émigrer de leur village à Istanbul et tenter de survivre dans un bidonville. J’ai transformé en film l’histoire du fils, ramassant des papiers dans les ordures pour garder en vie sa mère paralysée, pris en tenailles dans un projet de transformation urbaine, qui vise le bidonville. Et maintenant je réalise le second film de la trilogie, Berf. Alors que, dans Butîmar, je racontais principalement le combat d’un fils pour garder en vie sa mère, dans Berf je raconte le silence empreint de fierté d’une mère, qui ne peut obtenir les restes de son fils mort dans la guérilla.

- Zeynep Kuray : Ce film se base-t-il sur une histoire vraie ?
- Erol Mintaş : Oui, bien sûr. La mère tombe malade, tout en pleurant son fils, et comme dernier souhait, désire que son fils lui apporte une poignée de neige. Lors de son périple pour réaliser l’ultime souhait de sa mère, le fils est tué dans une opération militaire.

- Zeynep Kuray : Tu as intitulé ton film Berf [Neige] ?
- Erol Mintaş : Après la mort de son fils, la mère passe ses journées à contempler le Mont Ararat. Elle regarde sans cesse cette magnifique montagne enneigée et désire un peu de neige pour dernier souhait, à mesure que la mort s’approche. En clair, pour apaiser les souffrances qu’elle ressent pour son fils, peut-être parce qu’elle ne peut le retrouver. Je laisse le public commenter.

- Zeynep Kuray : Pendant que tu tournais ton film, aujourd’hui encore les restes des combattants de la guérilla, qui ont perdu la vie, ne sont pas rendus à leurs familles, après avoir été soumis à d’atroces tortures et enterrés dans des fosses communes. Qu’en penses-tu ?
- Erol Mintaş : Il s’agit clairement d’une violation grave des droits de l’homme. Le corps de chaque victime mérite d’être respecté. Il n’existe aucune disposition de ce genre dans les conventions internationales sur la guerre. De même que le corps d’un soldat mort est rendu à sa famille, le corps d’un combattant de la guérilla doit lui aussi être restitué à sa famille, en tant que nécessité humaine. Respecter en toutes circonstances les morts fait partie de l’humanité.

- Zeynep Kuray : Tu es resté dans le village de Gültepe, province d’Ağri/Doğubayazıt, durant presque deux semaines pour le tournage du film Berf. Pourquoi avoir choisi Doğubayazıt comme lieu de tournage ?
- Erol Mintaş : En tournant le film à Doğubayazıt, je voulais en fait vivre au plus près cette région et rendre la réalité au moyen du cinéma. Amener le public à réfléchir, sans aggraver les choses. Le film débute par un corps abandonné qui n’est pas rendu à sa famille. A qui peut bien appartenir un corps abandonné dans ce pays ? Voilà ce à quoi le public est amené à réfléchir. Je me place du côté du public. Je n’aime pas les films où tout est livré au public.

- Zeynep Kuray : Quelles sortes de difficultés as-tu connu durant le tournage ?
- Erol Mintaş : Par exemple, je n’ai pas pu laisser un acteur descendre le Mont Ararat, car les gendarmes sont de garde à l’entrée du village à partir de 18 heures. C’est le seul obstacle juridique que nous ayons rencontré. Il y a eu d’autres difficultés de nature géographique, technique et économique. Les problèmes économiques sont de toute façon un éternel problème pour les réalisateurs indépendants.

- Zeynep Kuray : Pas assez de points de vue sur ce thème au cinéma, c’est ça ?
- Erol Mintaş : Je pense qu’il serait faux de le dire, car des gens réfléchissent sur ces problèmes.

- Zeynep Kuray : A ton avis, que faudrait-il faire pour développer le cinéma kurde ?
- Erol Mintaş : Je pense à trois points importants pour le développement du cinéma kurde : utiliser sa géographie, sa langue et former ses propres acteurs. La production doit bien sûr aussi être encouragée.

- Zeynep Kuray : Pour ce film, tu as recouru à des habitants de la région. Un choix délibéré ?
- Erol Mintaş : Oui. A Istanbul, on n’arrivait pas à trouver une actrice connaissant le kurde et pouvant jouer le rôle de la mère. On est donc allés au village et on a cherché. Au début, les gens se montraient timides, car d’autres gens s’étaient présentés pour collecter de l’argent, sous prétexte qu’il réalisaient une série. Mais on a fini par les convaincre et on a choisi quatre personnes pour des rôles dans le film. Ils se sont vite adaptés à la caméra, car notre histoire reflète la réalité locale. Le fait que le film soit en kurde a aussi été efficace pour les convaincre. Jouer leurs rôles dans leur langue sans aucun problème les inspirait. Je suis heureux du résultat. C’est à notre langue que nous devons notre prise de conscience. Bien que ce ne soit pas exactement ce que je voulais, je suis content d’avoir pu traduire quelque chose grâce à ce court-métrage. Voilà pourquoi je veux maintenir vivante ma langue dans mes films. Notre langue est toujours apparue comme une affaire politique, or ce n’est pas seulement un instrument politique, c’est aussi la langue de la philosophie, de la littérature, de la musique, de la science, etc. Nos œuvres artistiques et scientifiques doivent aussi servir cet objectif.

- Zeynep Kuray : Quel est le rôle des médias, lorsque l’Occident ne peut comprendre cela ?
- Erol Mintaş : Les médias jouent certainement un rôle important, mais, à mon avis, les enfants n’ont pas à être réveillés par des bruits d’hélicoptères, la restitution des corps et des cultures n’a pas à être interdite pour que les gens à l’Ouest comprennent la population qui vit dans cette région. Il s’agit d’une question intelligible et sensible pour tous ceux qui réfléchissent en leur âme et conscience. Il nous faut simplement grandir en dehors des dogmes et nous comprendre mutuellement en tant qu’êtres humains. Nous pouvons ne pas être frères et sœurs, mais nous pouvons être amis et alliés. Après tout, grâce à l’amitié et à la concorde, les gens deviennent plus égaux et s’acceptent mutuellement tels qu’ils sont, par delà les contraintes.
Pas besoin de subir un bombardement pour bien juger quelqu’un qui a vécu cela. Par exemple, je me suis souvenu d’une petite fille qui joue dans mon film, alors que je buvais un café dans un beau quartier d’Istanbul. Je me souviens de l’hélicoptère volant au-dessus d’elle dans son village. Alors, tu te sens mal à l’aise. Le plus important c’est la prise de conscience, pas seulement l’attitude des médias. Les gens n’ont pas à encourager la guerre, tout en vivant librement dans une grande ville. Aucune vie de soldat, aucune guérilla ne doit être méprisée à ce point. A chacun de nous d’y réfléchir. En fait, je n’avais pas l’intention de montrer la guerre avec ce film. Je voulais montrer l’influence de la guerre sur la vie quotidienne des gens de cette région et transposer ce que la guerre prend à leurs vies.

- Zeynep Kuray : Quel sujet vas-tu aborder dans la troisième et dernière partie de la trilogie ?
- Erol Mintaş : Comme je viens de le dire, je pense que le peuple kurde doit créer ses propres acteurs dans leur langue et leur géographie. Voilà pourquoi la troisième et dernière partie sera un film traitant du « retour ». Une histoire qui débute à Istanbul et s’achève dans un village, l’histoire d’un retour. J’orienterai de ce côté mes productions dans la région, car je veux raconter ma ville d’origine sur place, et non depuis Istanbul. En tant que réalisateurs, nous devons utiliser nos caméras, et non des armes, dans notre géographie. Cela peut sembler romantique, mais cela peut aussi aboutir à un mouvement cinématographique. Il faut nous imposer dans les réseaux citoyens grâce à des productions artistiques. A nous de trouver des modalités plus créatrices. Nous devons nous efforcer de rendre la vie plus normale et de produire davantage dans ce but. La production doit constituer notre principal mouvement de défense.

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Source : http://rojwomen.com/2010/07/15/new-film-tells-of-pain-of-mother/
Traduction du turc en anglais : © Berna Ozgencil – 07.2010
Traduction française : © Georges Festa – 10.2010

NdT :
Berf, d’Erol Mintaş, sera présenté lors de la 32ème édition du Festival du Cinéma Méditerranéen de Montpellier (France) (22-30 octobre 2010) – site internet : www.cinemed.tm.fr.