samedi 9 octobre 2010

Eduardo Dermardirossian

Erevan, montgolfières, 2010
© Levon R.

Les Arméniens et la tour de Babel

par Eduardo Dermardirossian

http://caucasoypampa.blogspot.com


[Cet article, que j’ai écrit en essayant de ne pas offenser certaines susceptibilités, ne mérita pas d’espace dans la presse imprimée de notre communauté. Aujourd’hui, quelques années après, je le soumets à la réflexion de ses principaux destinataires et de mes lecteurs habituels.]

Lorsque l’imagination de Borges crée El Aleph [L’Aleph], il fait précéder cet éclairage d’une définition. Il énonce que « tout langage est un alphabet de symboles, dont l’exercice présuppose un passé que partagent les interlocuteurs. » Une définition que nous ignorons décidément, nous qui prenons la plume ou commentons notre communauté. Une définition qui nous invite à considérer de quelle manière nous nous relions aux autres, si le pas léger de notre plume, le babil incessant de notre langue ou la dérive aisée de notre pensée répondent aux modèles collectifs, condition indispensable pour nous comprendre, ou bien si nous partageons des préjugés qu’il nous faut contourner à l’envi.

Etudier ces choses vaut la peine. Nous situer non sans perplexité parmi nos certitudes afin de les questionner parfois, pour que le souffle nouveau du doute dépoussière les vieilleries rebattues.

Sans doute, beaucoup récuseront ma façon de pensée, et à bon droit. J’invite ces derniers à considérer avec soin notre histoire communautaire, examiner les plis de nos premières expériences et l’essor ultérieur de nos institutions, prendre place dans la réalité nouvelle et dire si, à notre époque, se justifient les obstacles que constituent ces désaccords et, pire encore, les souffrances injustifiées, issues d’outrances personnelles désuètes.

Je parle des différences propres à notre communauté. De celles qui peuvent raisonnablement exister et des autres, de celles qui, érodant le tissu social, doivent promptement être éradiquées. Je parle de ceux qui s’en remettent naturellement à l’observation de la réalité et à la projection du futur, parce qu’ils partagent des philosophies ou des aspirations différentes, et de ceux qui, soutenant encore des idéaux ou des propositions communes et s’étant accoutumés depuis des années au même lieu, s’affrontent sans autre motif que l’aberration et sans autre justification que leur incapacité à ouvrir une voie de conciliation. Les uns et les autres dessinent l’actuel paysage institutionnel : les premiers, contribuant à la salutaire polychromie que doit comporter toute société pluraliste ; les autres, coupant une grande partie des énergies qu’il convient d’utiliser dans ce jeu d’intégration et d’identité auquel nous a conviés l’histoire. Les uns, bâtissant un échafaudage démocratique ; les autres, détournant une communauté qui a besoin d’unifier son action.

Il importe de tenir ce langage dont l’exercice présuppose un passé partagé, si l’on veut repeupler nos institutions et alimenter nos activités, afin que, sans gaspillage d’énergies, une même méthodologie de travail et des objectifs communs aboutissent à des résultats.

Inconsistances

Je pose la question : quelles différences idéologiques entretiennent les désaccords ? Quelles différences méthodologiques qui ne puissent être levées autour d’une table ? Les broutilles personnelles justifient-elles un tel combat ? Lorsqu’une question est correctement formulée, elle est ordinairement porteuse d’une réponse. Voilà pourquoi il importe de ne pas agir dans la précipitation, de se départir du brouillard et envisager les choses avec sérénité, je dirais avec innocence (innocent est celui qui ne mérite pas d’être puni), si l’on veut examiner chaque situation avec autant de liberté et de générosité que possible.

Je pose la question : des institutions qui reposent sur le don, dédaignant les systèmes de coopération que proposent les lois, peuvent-elles se développer ? Peut-on créer et coordonner des projets de développement et d’assistance en plein Babel ? Et les anciens songes en partage ne méritent-ils pas d’être rêvés ? Les réalités nouvelles que les époques proposent ne méritent-elles pas d’être confrontées aux outils auxquels tient la communauté ? Si, en ces jours nouveaux, ni les frontières ni les océans ne séparent les hommes, ni les nations, pourquoi d’anciens errements devraient-ils les séparer ? Si l’histoire a réconcilié ceux qui, hier encore, s’entretuaient par des guerres, pourquoi la chaleur d’une culture commune n’arriverait-elle pas à les rassembler tous autour d’une même table ? Mon lecteur sait de qui je parle.

Nos priorités

Je l’ai dit ailleurs. Nos structures institutionnelles ont grandi dans le désordre et les fruits que l’on recueille aujourd’hui ne répondent pas aux efforts engagés. Nous n’avons pas évité la crise de croissance et aujourd’hui nous faisons face à des modèles institutionnels obsolètes. Observation sévère que, cependant, l’on peut affronter avec succès si l’on décèle certaines coïncidences minimes nous permettant de coordonner nos efforts, de répartir des domaines de compétence et produire de véritables ressources, de nature à combler ce vide et créer les services dont nous manquons. La diminution constante de contributeurs, fussent-ils passifs, dans les activités de la communauté constitue une sirène qu’il nous faut entendre.

Quel pourcentage d’Arméniens, habitant les rives du Rio de la Plata, jouent un rôle dans les affaires communautaires ? Combien d’intellectuels et d’artistes se situent dans le cadre des frontières institutionnelles et combien en sont absents ? Combien de bienfaiteurs ont réduit leurs contributions et combien d’autres ont fait défaut ces vingt dernières années ? Voilà quelques questions qu’il nous faut examiner avec un sens de l’autocritique, si l’on veut comprendre les raisons de cette dégradation.

L’on pourrait évoquer beaucoup de choses, nous attribuer encore plus de fautes, mais ce n’est pas le moment de faire des reproches. Bien plutôt de réfléchir et d’être d’humeur généreuse, si l’on veut tracer des solutions. Et, selon moi, la conciliation parmi ceux qui reproduisent encore les souffrances devant tenir lieu de planification et de mise en œuvre, est une voie inexcusable.

Max Scheler disait que le ressentiment est une vengeance différée. Je n’aimerais pas croire que tel est le cas. Qui, au point où nous en sommes et après tout ce temps passé, peut en remontrer à celui qui l’a aveuglé ? Qui peut faire patte blanche, en sorte de paraître à son avantage ? Si ceux qui bataillent encore se souviennent de leurs origines communes, s’ils nourrissent encore les rêves qui leur procurèrent appartenance et identité, s’ils se sentent responsables du destin de ces communautés, alors ils doivent dire que, comme il en va des dettes, le temps a aboli pour toujours les différences. Et, plus encore, ils doivent retrouver le souffle qu’ils ont épuisé en vain.

Conseil

Je ne crois pas me tromper en disant que la communauté attend qu’une voie favorable commence à s’ouvrir dans cette direction. Le temps s’écoule et ne cesse d’éroder les petites existences des hommes. Les institutions ont besoin de renouveler leurs structures et les peuples de bâtir l’histoire. Et le temps c’est le changement : voilà le message que doivent recueillir les hommes, s’ils ne veulent pas que l’histoire les entraîne et que la société les méprise.

J’espère que ces lignes seront lues et méditées des uns et des autres. Et j’espère qu’elles seront comprises afin d’ouvrir une voie qui conduise à surmonter tout ce qui nuit à notre communauté. Je ne veux pas croire que nous, Arméniens de ces rivages, soyons les héritiers de ceux qui érigèrent les murs de Babel.

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Source : http://caucasoypampa.blogspot.com/2009/12/los-armenios-y-la-torre-de-babel.html
Traduction de l’espagnol : © Georges Festa – 10.2010.