lundi 25 octobre 2010

Génocide arménien : angoisse cachée et conspiration du silence / Armenian Genocide : Hidden Anxiety and the Conspiracy of Silence

Arshile Gorky (1904-1948)
© accessibleartny.com

L’angoisse cachée et la conspiration du silence que subissent les familles des survivants du génocide arménien
Entretien avec le docteur Jack Danielian, psychologue arménien

par Marni Pilafian

The Armenian Mirror-Spectator, 23.10.2010


EXETER, New Hampshire (USA) – Un psychologue arménien n’a pas eu à chercher bien loin pour découvrir les effets du génocide arménien sur les familles des survivants. Il n’eut qu’à considérer sa propre enfance. Ayant grandi à Methuen, au Massachusetts, il appartient à la seconde génération des petits-enfants arméniens américains, nés de survivants du génocide. Le docteur Jack Danielian se souvient de cet épisode :
« Un garçon de huit ans entend un gémissement terrible émanant d’une invitée, dans une autre pièce, prenant le café avec les parents et les grands-parents du garçon. Le gémissement est suivi de sanglots prolongés, puis d’un silence également prolongé. La dame est une victime survivante du génocide arménien, qui a participé aux marches de la mort, arrivant dans ce pays telle l’ombre d’elle-même. Elle est totalement prise au piège dans le monde dangereux et potentiellement meurtrier séparant terreur et néant, bien qu’en apparence impliquée dans une situation sociale inoffensive.
Sans en avoir conscience, le garçon est lui aussi pris au piège entre le fait d’entendre et ne pas entendre, savoir et ne pas savoir. Bien qu’appartenant à une famille très liée, ce garçon de huit ans n’entre pas dans le salon pour demander une explication ou être rassuré par sa famille. Et plus jamais le garçon et ses parents ne feront état de cet épisode. »
Travaillant depuis plus de trente ans dans un cabinet privé à New York et dans le New Hampshire, tout en enseignant à l’université, J. Danielian a consacré de nombreuses années à apprivoiser l’angoisse cachée des victimes de génocide. Licencié d’Harvard et docteur en psychologie de l’université Columbia, il enseigna cette discipline quatre ans durant, devenant professeur associé. Résidant encore à New York, il suivit une formation psychanalytique post-doctorale à l’American Institute for Psychoanalysis, de l’Institut-Centre de Psychanalyse Karen Horney, et fut diplômé en 1975. Après avoir pris sa retraite en tant que praticien libéral en 2001, J. Danielian a été nommé directeur de cet Institut.
J’ai interviewé J. Danielian afin d’éclairer la signification de sa recherche dans deux articles marquants, « Hidden Anxiety » [Angoisse cachée] en 2007, et son étude la plus récente, « A Century of Silence : Terror and the Armenian Genocide » [Un siècle de silence : terreur et génocide arménien], publié en septembre 2010 par The American Journal of Psychoanalysis (1). Etude qui aborde le ressenti et les expériences de nombreuses familles arméniennes qui sont les survivants et les descendants du génocide arménien.

- Marni Pilafian : Vos recherches et écrits concernaient-ils au départ la culture arménienne ?
- Jack Danielian : J’ai publié mes recherches, des années 1970 aux années 1990, sur la cognition culturelle, la communication interculturelle via les jeux de rôles, et en développant des critères non tendancieux concernant les mesures dans la recherche, ainsi qu’un article sur l’ethnocentrisme cognitif et l’identité culturelle arménienne : les problèmes de définition à l’Ouest. Finalement, je me suis centré sur « l’angoisse cachée » des familles de survivants du génocide, intervention présentée en 2007 à Erevan lors du 2ème Congrès médical international d’Arménie.

- Marni Pilafian : Qu’est-ce qui vous a poussé à choisir comme thème de recherche les effets du génocide arménien sur les familles des survivants ?
- Jack Danielian : En tant que psychanalyste, j’ai pris conscience du haut niveau de l’état de stress post-traumatique (ESPT) en Arménie, suite au tremblement de terre dévastateur de 1988 et la guerre difficile avec l’Azerbaïdjan.

- Marni Pilafian : Comment définiriez-vous l’ESPT ?
- Jack Danielian : ESPT est l’abréviation d’état de stress post-traumatique, un diagnostic établi lorsque le traumatisme provoque des symptômes fragilisants (cauchemars, flashbacks, pertes de mémoire, surexcitation, déconnexion).

- Marni Pilafian : Comment définissez-vous le « traumatisme » dans ce sens ?
- Jack Danielian : Les psychologues et les psychiatres utilisent le terme de « traumatisme » pour décrire une blessure émotionnelle du fait de violences, d’abus, de peurs ou de mauvais traitements. Le traumatisme peut être caché ou plus évident. Le traumatisme non dit a un fort potentiel pour affecter d’autres membres de l’unité familiale, ce que nous appelons « contagion ».

- Marni Pilafian : Quel était votre objectif en présentant votre première conférence en Arménie, « L’angoisse cachée » ?
- Jack Danielian : Dans mon esprit, l’angoisse cachée renvoie à l’ESPT, avec un déclenchement différé. Jusqu’à l’apparition du symptôme, ce qui peut prendre des semaines, des mois ou des années, ni le sujet, ni personne d’autre, ne sait que le sujet souffre d’un traumatisme. L’angoisse qui est cachée représente un défi diagnostique encore plus grand pour le praticien et est souvent sous-diagnostiquée. Elle crée une grande détresse chez le patient. Nous prenons davantage conscience de l’angoisse cachée non par ce qui est dit, mais par ce qui n’est pas dit. Le patient peut omettre des éléments clé de son histoire, d’une histoire qui a souvent à voir avec la perte. Outre la douleur, les souffrances et les maux de tête, cette angoisse cachée se dissimule derrière ces symptômes et se manifeste par des signaux verbaux et émotionnels chez le patient ; la douleur se dissimule derrière l’angoisse. La douleur s’exprime souvent à la marge, et pourtant il s’agit d’un élément essentiel pour pouvoir aborder la perte.

- Marni Pilafian : Quels autres symptômes d’angoisse cachée peuvent survenir ?
- Jack Danielian : L’angoisse induite par le traumatisme peut relever la tête lors de conflits familiaux, de catastrophes naturelles ou d’exposition à la violence de la guerre. Ces symptômes peuvent survenir des mois ou des années plus tard. L’ESPT peut conduire les patients à se sentir humiliés, découvrant qu’ils n'ont rien à se reprocher, et pourtant qu’ils sont incapables de gérer leur vie. Comme ils ne peuvent se dissocier de leurs maux physiques et mentaux, cette dissociation conduit le patient, comme le/la conjoint(e) et leurs descendants à méconnaître ce qui va mal chez eux. Les Arméniens ne sont pas étrangers à cette dynamique.

- Marni Pilafian : Et les enfants des survivants sont eux aussi affectés par le traumatisme du patient, ainsi que la seconde génération ?
- Jack Danielian : Oui. L’« impact trans-générationnel » caché du traumatisme peut concerner les générations à venir, avec une dissociation continue des symptômes. Ni le patient, ni ses descendants ne sauront ce qui va mal. La « conspiration du silence » peut donc ne pas se limiter aux seuls survivants. Les descendants y contribuent souvent, sans en avoir conscience. Notez que dans l’EPST la mémoire est fragmentée, en sorte que les fragments issus du passé et du présent sont entrelacés. Le passé de la famille devient le présent.

- Marni Pilafian : Quels seraient les symptômes chez les descendants ?
- Jack Danielian : Une traumatisation secondaire impliquant la culpabilité du survivant, la honte, un sentiment d’inutilité et souvent une capacité nettement amoindrie à tolérer que le deuil ou le chagrin puissent exister sous une forme cachée. Pour la première génération (les enfants des victimes), la conspiration du silence et le traumatisme en tant que tel auront une présence profonde. Les victimes ne peuvent raconter leurs « histoires » et leur souffrance ne peut donc être comprise ou, parfois, leur comportement accepté.

- Marni Pilafian : Dans quelle mesure les descendants peuvent-ils être affectés par cette angoisse ?
- Jack Danielian : Il est probable que la « conspiration du silence » affecte le plus les membres plus jeunes de la deuxième, troisième et quatrième génération. Ils peuvent ressentir le fait que quelque chose s’est passé dans la famille, dont on ne doit pas parler. Autrement dit, sans un savoir conscient, un traumatisme non intégré peut affecter la première, la deuxième, la troisième, et même la quatrième génération – du grand-parent au parent à l’enfant et à l’arrière-petit-fils.

- Marni Pilafian : Quelle serait la différence d’impact entre les conséquences de l’angoisse cachée sur la première génération des enfants et la seconde génération des petits-enfants ?
- Jack Danielian : Une différence significative ! La première génération des enfants opère un retour sur soi afin d’être soutenue par la famille, la société, l’Eglise arménienne, les traditions ou la religion en général.

- Marni Pilafian : Qu’en est-il de la seconde et troisième génération des petits-enfants ?
- Jack Danielian : La seconde et, je crois aussi, la troisième génération des petits-enfants, se sont tournées et se tournent vers l’extérieur – ils demandent des réponses de la part du monde extérieur. Ce qui constituait un dilemme privé, caché, devient une posture publique, sociale et politique.

- Marni Pilafian : Et toutes ces réactions de la part de ces générations sont liées au traumatisme ?
- Jack Danielian : Bien sûr ! Toutes ces réponses sont liées de façon intergénérationnelle à un traumatisme antérieur.

- Marni Pilafian : Peut-on finalement guérir ? En tant que membres de la famille ?
- Jack Danielian : Oui. Nous observons à la fois de la souffrance et une guérison lorsque des Arméniens s’efforcent de sortir de niveaux multiples de traumatisme. En abordant le traumatisme émotionnel du génocide arménien, les familles arméniennes victimisées finiront par guérir, avec ou sans reconnaissance de la part de la Turquie.

- Marni Pilafian : Diriez-vous la même chose pour le peuple turc ? Guériront-ils eux aussi ?
- Jack Danielian : Je ne pense pas pouvoir dire la même chose pour les responsables de tels crimes et pour ceux qui restent dans le déni ou qui continuent à n’éprouver aucun remords.

- Marni Pilafian : Comment définiriez-vous le déni ?
- Jack Danielian : Le déni est un terme utilisé pour décrire comment une personne, consciemment ou inconsciemment, ne reconnaît pas ou ne peut reconnaître le fait que quelque chose soit arrivé.

- Marni Pilafian : C’est donc là où vos recherches sur l’angoisse cachée et la « conspiration du silence » prennent appui ?
- Jack Danielian : Oui. Dès que l’angoisse cachée est identifiée, les professionnels de la santé mentale peuvent prodiguer des soins et encourager un soutien culturel et familial.

- Marni Pilafian : Existe-t-il des programmes de santé mentale visant une aide professionnelle concernant ces questions en Arménie ?
- Jack Danielian : Le programme psychosocial de Médecins Sans Frontières a été très utile en dispensant des soins adaptés en santé mentale. Le ministère arménien de la Santé poursuit ce travail.

- Marni Pilafian : Suite à votre précédente recherche sur l’angoisse cachée, vous avez écrit, l’an dernier, un article davantage centré sur l’effet de la terreur provoquée par le génocide, publié ce mois-ci [septembre 2010] dans The American Journal of Psychoanalysis. Pourriez-vous expliquer le titre « Un siècle de silence » ?
- Jack Danielian : Oh ! Parce que le silence est souvent assourdissant et que je voulais souligner à quel point cela est vrai du génocide arménien et ravageur pour les survivants et les familles de survivants. Naturellement, nous n’en sommes pas encore à 100 ans, mais pas loin [95 ans]. Comme vous savez, j’évoque le silence des responsables et des négationnistes, mais aussi, pour des raisons très différentes, le silence traumatisé des victimes.

- Marni Pilafian : Pourriez-vous définir plus précisément le concept psychologique de la « conspiration du silence » ?
- Jack Danielian : Conspiration du silence est un terme utilisé pour décrire comment des familles ou des personnes dans un groupe ethnique ou national ont tous reçu le message subconscient selon lequel nul ne doit faire état du traumatisme que chacun a subi dans la famille ou le groupe. Tout en n’en parlant jamais, chacun sait très bien qu’il ne doit jamais être abordé.

- Marni Pilafian : J’ai lu votre article. Les exemples de honte, de dégradation, d’humiliation et de torture sont terribles et abjects. Sur un plan émotionnel, cette lecture m’a été pénible. Etait-il nécessaire d’inclure tous ces récits documentés de témoins oculaires et ces extraits d’ouvrages ?
- Jack Danielian : Nous assistons ici à la blessure du génocide chez la victime et les avocats de la victime, dans toute son atrocité et dans tout son silence effrayant. Mon objectif de contribuer à la littérature sur le génocide n’était pas d’ajouter des détails historiques supplémentaires, mais de susciter un effort psycho-dynamique afin de faire face au sinistre « silence de la terreur » ou, exprimé autrement, « donner la parole à une souffrance qui n’a pas de nom ». Certains ont nommé cela la transmission intergénérationnelle du traumatisme – un processus de chiffrement.

- Marni Pilafian : Qu’entendez-vous par « chiffrement » ?
- Jack Danielian : La terreur est « chiffrée » dans le centre vital de quelqu’un, les mots qui lui échappent, les réflexions, la communication, la voix ou l’expression émotionnelle. Via un processus muet de ce genre, la mémoire est fragmentée et la déréalisation s’installe. Aspect le plus effrayant, peut-être, des exemples traumatiques que je cite, le mutisme profond que cela engendre à la fois chez la victime, le défenseur de la victime, le survivant ou le spectateur. Toutes les parties sont laissées avec des niveaux variés de distanciation, de déconnexion, de désaveu, de déréalisation, de dissociation et de déni possible. Et finalement le sujet se retrouve dans une douloureuse solitude.

- Marni Pilafian : Quand la guérison commence-t-elle ?
- Jack Danielian : La guérison débute lorsque la « conspiration du silence » est brisée. A l’inverse, le silence en tant que tel ne peut être brisé que lorsqu’un autre être humain peut devenir un témoin intime de la terreur gisant derrière le processus de réactivation et les répercussions à répétition de cette terreur. Pour une victime de traumatisme, le rétablissement de la mémoire dépend essentiellement de la présence d’un « autre protecteur », tel qu’un psychanalyste ou un thérapeute.

- Marni Pilafian : Vous avez été ce petit garçon de huit ans, participant sans le savoir à la réactivation de l’expérience traumatique, évoquée au début de cet entretien. En tant que psychanalyste, comment accédez-vous à l’expérience traumatique d’autrui ?
- Jack Danielian : En tant que psychanalystes traitants, le principal bénéfice que nous pouvons retirer de ce genre de processus d’activation, liés au traumatisme, constitue aussi une gageure des plus mobilisatrice : la capacité de l’analyste à s’immerger subjectivement dans la terreur du patient sans perdre ses repères ou le contexte du traitement. La subjectivité de la terreur peut mobiliser toutes sortes de contre-transferts chez l’analyste ou le thérapeute dynamique. Parfois, la survie l’emportera sur le traitement. Or la capacité à s’immerger au sein de la terreur est essentielle au traitement des victimes et, de même, à celui des responsables. Lorsque cette immersion est réalisée, les patients traumatisés peuvent éprouver la « singularité » de l’expérience intérieure qui s’expose grâce à l’autre protecteur. Une présence humaine profonde, que Horney nomme une « attention de tout cœur », permet de faire face au chiffrement.

- Marni Pilafian : Ce « chiffrement » de souvenirs ou de croyances déformés peut-il être inversé ?
- Jack Danielian : Le chiffrement est manipulé par le responsable de la terreur et d’un génocide. Le responsable tente d’inverser la responsabilité en direction de la victime et d’induire la croyance malveillante que jamais personne ne croira, ni même comprendra ou s’occupera de la victime.

- Marni Pilafian : Vous énoncez donc qu’une méthode pour parvenir à cette destruction de la mémoire est d’inverser la responsabilité ?
- Jack Danielian : Oui. Via l’exploitation violente, à répétition, d’une victime, la victime commence à accepter la responsabilité honteuse du perpétrateur [responsable]. Il se dit : « Personne ne peut être aussi mauvais ; c’est parce que je suis pire que je le pense et sans le savoir. Je suis responsable d’avoir suscité le pire chez cette personne. » Les responsables peuvent se voir en tant que victimes et les victimes en tant que responsables.

- Marni Pilafian : De quelle manière le responsable élude-t-il la responsabilité de ses actes ?
- Jack Danielian : La psychologie des responsables indique qu’ils s’engageront dans un déni massif de responsabilité, même face à la preuve irréfutable. Terreur et déni sont des outils au service d’un processus de déréalisation malveillante de la vérité ; conçus afin d’insensibiliser les victimes et permettre d’autres violences génocidaires à l’égard d’autres peuples à l’avenir. Mes recherches font état d’une longue liste de survivants, familles, témoins spectateurs et journalistes, tous sujets, à des degrés variés, à cette déréalisation et à l’insensibilisation qui l’accompagne.

- Marni Pilafian : Cela conduit-il à une conspiration du silence des victimes ?
- Jack Danielian : Oui. Après des tortures répétées, une exploitation sexuelle, physique et émotionnelle, un « lien à vie de silence » avec la population des victimes perdure. Les générations des familles survivantes et leurs défenseurs se retrouvent à se demander si le génocide a jamais eu lieu ou à croire qu’on s’en rappelle mal ou qu’il est délibérément déformé. Le but incessant est de créer une profonde altération psychologique, afin d’induire un silence permanent.

- Marni Pilafian : Sans parler des exemples atroces de torture physique et de manipulation mentale ignoble, lors des périodes génocidaires, présentés dans votre article, j’ai noté que la discrimination qui en résulte en Turquie à l’encontre des personnes d’origine arménienne continue à ce jour. Les emplois de fonctionnaires vont à des gens qui peuvent prouver qu’ils n’ont pas d’ancêtre chrétien converti ; les Arméniens sont contraints de changer leurs noms de famille pour se conformer aux patronymes turcs, et le crime d’« outrage à l’identité turque » empêche la plupart des Arméniens d’évoquer ou d’agir contre ces pratiques partiales. En fait, le terme dégradant de « restes de l’épée » fut réservé aux Arméniens survivants du génocide. Est-ce là un autre exemple d’humiliation des victimes ?
- Jack Danielian : Pour citer [le professeur Roubina] Peroomian, le terme est une « expression lourde de sens, qui porte l’histoire d’une nation, l’état d’esprit et la disposition psychologique des survivants d’une grande catastrophe » et comment ces victimes sont perçues par les responsables de cette catastrophe. Le message est clair : ces Arméniens n’ont survécu que parce qu’ils n’étaient pas dignes du noble sabre turc. Je dois souligner l’importance de l’étude psychologique de ce genre de responsables, si l’on veut approfondir notre compréhension des processus par lesquels des mécanismes insidieux visant à déshumaniser les survivants peuvent renforcer la terreur chez ces mêmes survivants.

- Marni Pilafian : Votre article relève des exemples positifs de changement en mieux, ces cinq dernières années. Des chercheurs turcs, des écrivains et des avocats turco-arméniens prennent la parole (malgré les menaces de représailles et le crime d’outrage à l’identité turque), brisant le silence sinistre de leurs propres familles et reprenant les récits des témoins. Vous dites : « Le mur commence à s’effriter. »
- Jack Danielian : Tous les éléments du silence semblent ressortir : les Arméniens de la diaspora, les survivants turco-arméniens et un groupe hors pair d’experts en droits de l’homme.

- Marni Pilafian : Pouvons-nous surmonter le génocide ?
- Jack Danielian : Pas encore. Tant que le crime n’est pas nommé, il est impossible de surmonter un génocide. Ce faisant, cela permettra d’identifier certains récits prévisibles et imprévisibles de la part des responsables eux-mêmes.

- Marni Pilafian : Comment les Arméniens et d’autres nations peuvent-ils faire en sorte que le monde réagisse au génocide, que les Nations Unies contribuent à l’éradiquer, que le Congrès des Etats-Unis ratifie une résolution sur le génocide arménien, quand tant de politiciens restent sourds aux droits de l’homme ? D’autres semblent détachés et assument un point de vue objectif. Y a-t-il une meilleure option ?
- Jack Danielian : La meilleure option constitue un parcours difficile – parler au nom de ceux qui ne peuvent parler, faire le choix de la mémoire contre l’oubli. Dans tout génocide, l’expérience doit être transcendée afin de rétablir en chacun le sens des valeurs humaines, le sens de l’humanité et le sens de l’esprit humain.

- Marni Pilafian : En attendant que le génocide arménien soit officiellement qualifié de « génocide », peut-on donc penser que le gouvernement turc parvient, en dépit de quelques exemples encourageants, à poursuivre sa conspiration du silence ?
- Jack Danielian : Une vérité plus large concernant l’impulsion génocidaire émerge de tout ceci : le fait que chaque génocide est lié aux autres génocides. Cet aperçu est essentiel au processus. Les responsables potentiels « testent la conscience, la solidarité et la fermeté du reste du monde », écrit [l’historien Vahakn] Dadrian. Chaque génocide représente donc une répétition pour chaque génocide en acte, n’attendant qu’une évaluation des preuves de contre-pressions pouvant être exercées à l’encontre des responsables.

- Marni Pilafian : Que pouvez-vous dire des génocides contemporains ?
- Jack Danielian : Les génocides au Cambodge, au Kurdistan, au Rwanda, en Bosnie, Au Kossovo, au Congo et ailleurs ont succédé au génocide arménien et à la Shoah. Il existe un déni dans les prises de position des Etats-Unis et des puissances occidentales, qui perdure aujourd’hui.

- Marni Pilafian : Qu’en est-il de cet autre phénomène appelé « déni ping-pong » ?
- Jack Danielian : De plus en plus, l’opinion n’est pas véritablement alertée par son gouvernement et celui-ci se met alors à invoquer un manque de soutien dans l’opinion pour agir. Samantha Power voit dans ce déni ping-pong une relation circulaire délibérée entre dirigeants politiques et opinion publique. Les manifestants sont frustrés par les politiciens et finissent par hausser les épaules. C’est un exemple de déréalisation, entre « savoir et ne pas savoir », lequel développe l’incrédulité. Les périodes cumulées de déréalisation peuvent conduire à une dépossession de sentiments non seulement à l’égard d’autrui, mais envers soi-même.

- Marni Pilafian : Quel serait donc le message final ?
- Jack Danielian : Pour apprendre ce qu’est un génocide, même un spectateur ne peut en fuir les conséquences. Nous devons toujours être vigilants.

NdT

1. Jack Danielian, « A Century of Silence », The American Journal of Psychoanalysis 70, 245-264 (September 2010) - http://www.palgrave-journals.com/ajp/journal/v70/n3/full/ajp201012a.html

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Source : http://www.mirrorspectator.com/pdf/The%20Armenian%20Mirror-Spectator%20October%2023,%202010.pdf
Traduction : © Georges Festa – 10.2010