mardi 26 octobre 2010

Génocide et imagination historique / Genocide and the Historical Imagination

© Basic Books, 2002 – HarperCollins, 2003

Génocide et imagination historique

par Hovig Tchalian

www.criticsforum.org



April is the cruelest month, breeding
Lilacs out of the dead land, mixing
Memory and desire, stirring
Dull roots with spring rain.

Avril, ce mois cruel entre tous, qui fait surgir
D’une terre meurtrie les lilas, qui mêle
Mémoire et désir, qui agite
De sombres racines d’une pluie printanière. (1)

Difficile en ce mois d’avril d’échapper à la tentation, au caractère, semble-t-il, inévitable, d’écrire sur un sujet traitant du génocide. Or, la nécessité de cet exercice, en ce « mois cruel entre tous », fait peut-être des célèbres vers d’ouverture du poème épique de T. S. Eliot, The Wasteland [La Terre vaine], devenus maintenant un cliché, une épigraphe commode pour cet article.

Opportunité qui motive ces lignes, un autre retour en arrière – cette fois, sur la publication récente d’une nouvelle édition (2007) d’un ouvrage de Samantha Power et d’un autre de Peter Balakian, paru un an après la première publication du livre de Power.

L’année 2002 a vu la publication originale du constat émouvant, sans concessions, qui a valu le Prix Pulitzer à Samantha Power, de l’échec de l’Amérique à empêcher la perpétration du génocide au vingtième siècle, A Problem from Hell : America and the Age of Genocide (New York : Harper Collins, 2002), dont le premier chapitre concerne le génocide arménien. L’année suivante, Peter Balakian publia son essai remarqué et primé, The Burning Tigris : The Armenian Genocide and America’s Response [Le Tigre en flammes : le génocide arménien et la réponse de l’Amérique] (New York : HarperCollins, 2003).

Balakian se réfère à Power, relevant dans sa préface qu’elle affirme, avec d’autres historiens, que le génocide arménien constitue « le modèle de la plupart des génocides qui suivirent au vingtième siècle » (Burning Tigris, p. xiv). Balakian suit ici la voie royale de nombreux porte-paroles du génocide avant lui, affirmant que le fait de reconnaître des génocides passés en empêche de futurs. En fait, sa position ne diffère pas qualitativement de ce que relève aussi Power – elle-même faisant écho à d’innombrables autres avant elle -, à savoir qu’Hitler justifia la Shoah en se fondant en partie sur la faible réaction dans l’histoire au génocide arménien (A Problem from Hell, p. 23).

Or, le propos explicite de Balakian dans The Burning Tigris est aussi plus vaste que ne le laisserait penser ce seul énoncé – à savoir réinstituer le génocide arménien en tant que catastrophe humanitaire centrale, peut-être même au centre de l’histoire américaine. Comme l’écrit Balakian (Burning Tigris, p. xiii) :

« La réponse des Etats-Unis à la crise arménienne, qui débuta dans les années 1890 et perdura jusque dans les années 1920, fut le premier mouvement humanitaire international dans l’histoire américaine et contribua à définir l’identité globale émergente de la nation. Il semble qu’aucune autre question humanitaire internationale n’ait jamais préoccupé les Etats-Unis sur une durée aussi longue… L’ampleur et l’intensité de l’engagement américain dans l’effort visant à sauver les Arméniens de l’empire ottoman est un chapitre important dans l’histoire américaine, et un chapitre qui a été oublié. C’est aussi un chapitre dont les Américains d’aujourd’hui peuvent apprendre beaucoup. »

Balakian propose un panorama historique pouvant aider l’Amérique à s’expliquer, en renvoyant à un crime qui coïncide avec un moment séminal dans la conscience nationale et l’identité américaine, analogue au déplacement forcé et au meurtre à grande échelle des Américains autochtones, lors de l’expansion des Etats-Unis à travers le continent américain aux 18ème et 19ème siècles. Dans ce cas, cependant, le crime n’est pas celui du perpétrateur, mais du témoin et du défenseur historique devenus spectateur et complice.

De fait, la thèse de Balakian inclut une seconde tragédie historique, dont l’une a partie liée au déni du génocide qui, comme Balakian le souligne plus loin (citant Deborah Lipstadt, de l’Université Emory) (2), n’est autre que la « phase finale du génocide, puisqu’il vise à remodeler l’histoire humaine, afin de diaboliser les victimes et réhabiliter les perpétrateurs » (p. xix). Le crime est ici encore plus subtil – la nation américaine trahit les victimes arméniennes en se trahissant tout d’abord elle-même, en oubliant ou en ignorant le plaidoyer de nombreux Américains éminents concernant son propre passé, lesquels en appellent à une reconnaissance et à une réponse. Parmi eux, figurent des gens tels que l’industriel John D. Rockefeller, la critique sociale féministe Charlotte Perkins Gilman, l’écrivain Stephen Crane, l’ambassadeur des Etats-Unis en Turquie Henry Morgenthau, l’ancien président Theodore Roosevelt et le poète Ezra Pound, qui joua aussi, paradoxalement, un rôle clé dans la publication de Wasteland d’Eliot, publié en 1922, alors que les débats sur la réaction appropriée à la « Question arménienne » faisaient encore rage.

La thèse de Balakian l’inscrit dans le rôle quintessentiel du fils d’immigré, s’exprimant à la fois en vertu de son passé arménien et de son présent américain. Son approche remplit un objectif complexe – apporter l’espoir et la promesse de rétablir un fragment perdu du passé de l’Amérique via l’acte modificateur, rédempteur, consistant à restituer aux Arméniens une mesure de justice sociale et historique, déjà inscrite dans l’histoire politique américaine. Par essence, la voie rebattue de la thèse de Balakian sur la prévention du génocide emprunte un chemin de traverse à l’intérieur de la psyché américaine ; en reconstituant l’arc de l’histoire des victimes (et de sa nation) – revisitant sans cesse le passé -, Balakian finit par le resituer en termes de discours de témoin oculaire personnel et national. Et de ce point de vue, du moins, le personnel précède l’historique ; la révélation de soi précède celle des victimes.

L’on pourrait dire, à cet égard, que si l’argument explicite du texte de Balakian est de tendre un miroir à la conscience de l’Amérique, l’implicite s’attèle à la tâche ardue de reconstruction historique – celle du côté tardif ou de la difficulté, dans un présent éloigné, de réhabiliter un événement oublié. La tragédie américaine réactive simplement une trahison plus essentielle de l’histoire - la sienne.

Or, ce qui rend l’argumentation de Balakian particulièrement efficace, c’est son talent pour personnaliser l’aspect historique, rendre son éloignement temporel aussi important pour le témoin oculaire (quasiment) qu’il ne le fait pour la victime. Dans cette récapitulation, ce qui apparaît comme une autre tentative tragique, désespérée, de guérison renforce simplement l’engagement personnel – vers une reconnaissance, une réponse claire et sans ambiguïté – requis pour la réaliser ; la thèse historique se cristallise dans la simple nécessité d’agir.

L’échec tragique de l’Amérique pour se révéler à elle-même et à son propre passé réunit l’ouvrage de Balakian et celui de Power. Une question simple, complexe, hante les deux textes : « Quel est le rôle de la nation la plus puissante au monde, lorsque le crime ultime est perpétré au vu et au su de tous ?… Pourquoi la politique des Etats-Unis reste-t-elle évasive, apathique, rebelle à l’action… et souvent empreinte de déni ? » (p. xiii-xiv).

Les deux textes soutiennent que, considérée d’un point de vue tant personnel qu’historique, la résistance se fait déni, l’autosatisfaction confine à la complicité. Ce faisant, ils suivent des parcours singuliers, mais parallèles, qui leur renvoient des reflets mutuels. Balakian parle en tant que fils d’immigrés arméniens, né en Amérique, portant cette expérience en lui dans le paysage historique américain. Power, à l’inverse, conduit ses lecteurs (non Arméniens) dans un voyage vers la psyché arménienne (et aussi juive et cambodgienne…). Tous deux rendent la posture de neutralité impossible à tenir, en contraignant leurs lecteurs à réexaminer le rôle des témoins oculaires historiques, écartelés entre les deux pôles de victime et de perpétrateur.

Il est donc très surprenant de voir Balakian souligner l’importance des « récits de survivants » qui, relève-t-il à juste titre, « sont une part profonde de l’histoire et nous font pénétrer dans des domaines que, sinon, nous ne connaîtrions pas » (p. xviii). A l’inverse, sans tirer parti de cette perspective, Power débute son argumentation sept ans plus tôt. Son premier chapitre, « Le meurtre d’une race », s’ouvre, de façon intéressante, dans le Berlin de 1921, lorsque Soghomon Tehlirian assassine Mehmet Talaat, ancien ministre de l’Intérieur de la Turquie et l’un des cerveaux du génocide arménien.

Power ne commence donc pas par la question historique, mais, suivant les instincts de tout bon journaliste ou romancier, par l’acteur historique. En fait, elle commence par le moment exact de l’assassinat, répétant lors de son développement les mots que Tehlirian aurait prononcés , lorsqu’il appuya sur la gâchette : « Ça c’est pour venger la mort de ma famille ! » (A Problem from Hell, p. 1). En commençant par le pathos de l’acte vengeur de Tehlirian, Power fait en sorte que le lecteur prenne immédiatement une position autre que la sienne, avec ses complexités particulières et convaincantes. Tehlirian est à la fois un vengeur autoproclamé et une victime du génocide – Power nous rappelle bientôt que Tehlirian fut lui aussi raflé en direction de Deir-es-Zor et frappé à la tête, pour se réveiller en plein carnage, unique survivant de son village et de sa famille.

La dramatisation par Power de l’assassinat comploté par Tehlirian renvoie à la thèse implicite, chez Balakian, de « l’éloignement temporel » évoqué plus haut – des Arméniens faisant pression pour une reconnaissance et des Américains luttant pour une réponse. Tehlirian endosse ce crime tout en reconsidérant son acte six ans après, incarnant à la fois les rôles doubles et contradictoires de la victime et du retardataire.

Dans un sens, la scène que décrit Power dramatise le moment de rédemption proposé par Balakian. Sa version de l’acte de Tehlirian imagine à nouveau la quasi tragédie de la complicité américaine via l’autosatisfaction comme un moment de grande conviction. En la personne de Tehlirian, Power ne présente les désirs du retardataire que pour les dissoudre dans un moment d’action ; en tant que survivant – par essence, une quasi victime -, Tehlirian vit pour raconter et, plus important encore, agir sur son expérience et son savoir. La reconstitution par Balakian de la psyché américaine chez l’Américain trouve son parallèle dans la substitution qu’opère Power de l’acte de Tehlirian à celui de l’Amérique. Sans romancer l’assassinat en tant que tel, Power l’utilise comme un appel clair et incontournable à une réponse.

Burning Tigris de Balakian et A Problem from Hell de Power partagent un sens aigu de l’identité et de la responsabilité personnelles. C’est cette sensibilité qui permet aux deux auteurs d’imaginer à nouveau les rôles respectifs du témoin historique et de la victime originelle, à partir du contexte de l’engagement personnel et national, prouesse d’autant plus intimidante que seuls les meilleurs romans y parviennent.

Or, là n’est peut-être pas le plus étonnant – maintes grandes œuvres historiques partagent avec la littérature un sens profond du pouvoir de l’imagination historique. En renvoyant au plaidoyer personnel et national, à l’action et à la réponse, les deux auteurs mettent aussi en lumière les hasards de l’imagination historique, qui s’exprime à travers le combat avec les preuves et la polémique sans fin sur les points de vue.

Power nous rappelle que ce « débat » débute avec les acteurs historiques eux-mêmes. Elle relate une rencontre entre l’ambassadeur Morgenthau et Mehmet Talaat dans lequel ce dernier aurait prononcé ces mots atroces sur la responsabilité de son gouvernement (plus atroces, osons le dire, que la déclaration ultérieure d’Hitler à ce même sujet, maintenant passé) : « Nous n’avons que faire de l’avenir ! – s’exclama-t-il. Nous ne vivons que dans le présent ! », confiant plus tard à un journaliste allemand : « On nous a reproché de n’avoir fait aucune distinction entre les Arméniens innocents et ceux coupables. […] Or cela est totalement impossible, vu que ceux qui sont innocents aujourd’hui peuvent être coupables demain ! » (p. 8). Ces mots témoignent d’une version sinistre de la faute et de l’expiation collectives de la nation américaine imaginée par Balakian et Power, déjà inscrite ici en tant que « faute » collective inévitable de toute la race arménienne. Dans de telles circonstances, Burning Tigris et A Problem from Hell nous rappellent que, par un des paradoxes, peut-être, les plus cruels du mois d’avril, l’imagination historique elle-même est ce qui peut nous trahir le plus aisément.

NdT

1. Traduction Georges Festa.
2. Université Emory, Druid Hills, Géorgie, Etats-Unis.

Hovig Tchalian est docteur de littérature anglaise de l’Université de Californie à Los Angeles (UCLA). Il a publié plusieurs revues et compte de nombreux articles à son actif.
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Source : http://www.criticsforum.org/pdf/1207578475.pdf
Article publié en avril 2008.
Traduction : © Georges Festa – 10.2010
Avec l’aimable autorisation d’Hovig Tchalian, rédacteur en chef de Critics’ Forum.