vendredi 8 octobre 2010

Ghévond - Histoire / History

Erevan, Mosquée Bleue, XVIIIe siècle
© David Holt, 2007 – en.wikipedia.org

Ghévond
Histoire
Erevan : Sovetakan Grogh, 1982, 182 p. [en arménien]

par Eddie Arnavoudian

www.groong.org


En dépit de toutes les ressources dont ils disposent, les historiens modernes des époques anciennes se contentent de réitérer, par bien des manières, sous une forme embellie, des aperçus durables, déjà proposés par des historiens classiques, issus de ces temps très reculés. C’est clairement le cas concernant l’histoire de la conquête arabe de l’Arménie, du 7ème au 9ème siècle. L’Histoire de Ghévond, rédigée dans les années 790, recense les invasions arabes du Moyen-Orient et de l’Arménie de 623 après J.-C. à 788 après J.-C. Ce faisant, ce mince volume éclaire d’une manière substantielle deux facteurs qui modelèrent de façon décisive l’évolution de l’histoire arménienne : premièrement, comment l’hégémonie arabe affaiblit inexorablement l’élite arménienne dirigeante et, deuxièmement, comment elle altéra gravement et irrévocablement la composition démographique et politique du pays. Deux évolutions qui vont notablement contribuer à saper dans l’avenir les perspectives d’un Etat arménien stable ou durable.

1.

La conquête arabe ne fut une entreprise ni facile, ni simple. Les dissensions arabes internes, les difficultés sur les fronts extérieurs et le niveau de résistance en Arménie empêchèrent une soumission rapide. La croisade arabe débuta en 640, mais ne fut finalement couronnée de succès que 61 ans plus tard, en 701. Néanmoins, chaque assaut successif entraîna de grandes destructions, tandis que les chefs militaires « se juraient de ne pas rengainer leur épée, qu’elle n’ait été plongée au cœur même de notre terre » (p. 28). Dans une prose expressive, Ghévond écrit que cette dévastation conduisit « le peuple de notre terre à devenir tel le blé brûlé, mais encore fumant, que piétinent les cochons » (p. 31). Finalement, incapables de résister davantage, « les princes et les chefs religieux d’Arménie se rassemblèrent et acceptèrent de payer des contributions au tyran arabe. » (p. 25)

Une fois en place, l’objectif premier du pouvoir arabe fut de prélever autant de richesses que possible du pays. Un régime fiscal rigoureux devait être l’instrument du pillage. A travers son livre, qu’il se réfère à l’Arménie ou à d’autres territoires soumis à la tutelle arabe, Ghévond révèle le rôle extraordinairement destructeur de ce régime d’imposition. Outre le fait de servir de réceptacle détournant les richesses des Arméniens, ce dernier lésa gravement les fondements économiques de l’Arménie. Les impôts monétaires s’avérèrent particulièrement nuisibles. Dans cet effort pour collecter des fonds, noblesse et Eglise furent toutes deux fréquemment contraintes de vendre leurs biens, provoquant le transfert, affaiblissant à long terme, de vastes étendues du territoire arménien sous contrôle arabe.

Lors de la première période, les rigueurs du régime arabe parurent supportables. Les finances arabes allèrent jusqu’à supporter le coût de l’équipement des armées arméniennes combattant aux côtés des Arabes. Mais cette période relativement bienveillante ne dura guère.

Rapidement, « le niveau de taxation foncière atteignit des sommets, à mesure que la cupidité infernale d’un ennemi impitoyable, non content de se repaître des corps des croyants, buvait aussi leur sang, comme s’il se fût agi d’eau, suscitant une pénurie insupportable dans tout le territoire. » (p. 110)

Certaines descriptions des souffrances de la population par Ghévond sont déchirantes. Des impôts écrasants furent levés, « y compris sur les morts » (p. 105). Orphelins et veuves « étaient soumis à des supplices horribles, tandis que les prêtres et autres serviteurs de l’Eglise étaient torturés, jusqu’à ce qu’ils révèlent les noms des morts et ceux de leurs familles. » Les impôts devinrent si lourds « que même si la population donnait plus qu’elle ne possédait, elle n’arrivait pas à contenter le percepteur. » Inévitablement, le fardeau fiscal fut principalement supporté par la classe paysanne et populaire. Ghévond souligne néanmoins un fait significatif – le prix extrêmement lourd que les élites séculières et religieuses arméniennes se virent contraintes de payer. Sous la férule arabe, non seulement les classes inférieures s’appauvrirent, mais aussi « toute la population », tandis que « la terre des Arméniens était encordée à la misère et l’ensemble des nobles maisons et des grands de la nation astreints à la fournaise des spoliations. » (p. 110)

Néanmoins, durant la période arabe, l’Arménie demeura une source lucrative de richesses à laquelle aucun chef arabe n’eût volontiers renoncé. S’appuyant sur des sources arabes contemporaines, des chercheurs ont calculé que, de la fin du 8ème siècle au début du 9ème siècle, l’Arménie fournit plus de 50 % des 13 millions de dirhams d’impôts levés en Arminia, l’unité administrative qui comprenait l’Arménie, la Géorgie et l’Aghvank (1). Ajoutons à ce vaste afflux extérieur de richesses d’immenses quantités d’autres impôts ou « dons » en nature – tapis, poissons, bétail, oiseaux, etc.

2.

C’est dans le tableau que livre Ghévond de la stratégie arabe visant à s’assurer le contrôle de l’Arménie que nous pouvons observer l’émergence de formes nouvelles et finalement plus dommageables de domination étrangère. En le lisant, il apparaît clairement que le régime arabe s’avéra une étape décisive dans la décomposition finale de l’Arménie historique, détruisant son potentiel en tant qu’unité nationale territoriale et politique.

Le niveau de la résistance arménienne initiale et des révoltes qui s’ensuivirent, en 747-750 et 774-775, détermina un effort visant à « rayer de la carte toutes les plus puissantes familles nobles arméniennes et leurs forces armées » (p. 31). Ambition renforcée par la crainte que la noblesse arménienne n’agît aussi « en tant qu’agent des armées grecques » (p. 38). Considérant les Arméniens comme des « obstacles permanents à [leur] domination » (p. 37), les conquérants arabes entreprirent de détruire l’ordre féodal autochtone. Contrairement aux précédents colonisateurs, ils ne se contentèrent pas d’assujettir l’élite locale, l’utilisant au profit de leur pouvoir. Ils s’appuyèrent en outre, dans une proportion plus grande que tous les conquérants antérieurs, sur leurs propres agents et des populations qu’ils implantèrent eux-mêmes en Arménie.

Ghévond décrit longuement ce projet des Arabes. Des complots visant à regrouper et massacrer des groupes entiers de la noblesse échouèrent tout d’abord, puis n’eurent de cesse, en particulier après la défaite du soulèvement des années 774-775 :

« Les ayant tous tués, plus aucun héritier ne subsistait au sein des nobles maisons. La terre des Arméniens ainsi dépouillée de sa noblesse, le peuple se retrouva tel un troupeau de moutons sans berger, livré aux loups. » (p. 40)

Le projet arabe ne réussit pas entièrement. Mais de nombreuses familles féodales, constituant l’ossature de l’Arménie ancienne, furent détruites, entre autres les célèbres Mamikonian et les Kamsarakan. Cependant, la stratégie arabe ne s’arrêta pas là. Les impôts monétaires entamèrent un processus de transfert de la terre arménienne au profit des Arabes. Les chefs arabes passèrent alors à une deuxième étape, installant des foyers de peuplement non arménien à l’intérieur de l’Arménie, en particulier dans ses centres urbains. Ghévond donne un exemple, que l’on sait s’être répété ailleurs, notamment après la défaite du soulèvement des années 774-775. Il écrit :

« [Lorsque] Yezid arriva à Garin (2), il imposa des impôts sur les terres et obligea la population à rebâtir les murailles détruites de la ville. Puis il amena les fils d’Ismaël et toutes leurs familles, pour qu’ils commandent la ville et contrôlent l’ennemi. Il donna des instructions pour que les Arméniens les pourvoient en denrées alimentaires nécessaires de toutes sortes. » (p. 106)

Telles furent les origines de ce qui allait constituer ensuite des émirats arabes à part entière au sein du territoire historique de l’Arménie. Lesquels se développèrent à un rythme accéléré après 775, grâce à un afflux massif d’immigrants arabes, coïncidant avec une importante émigration arménienne en direction de l’Ouest, vers la Cilicie et au-delà. Ces émirats contribuèrent à la fois à la fragmentation politique de l’Arménie et à un changement qualitatif dans sa composition démographique. Détruisant non seulement son homogénéité politique, mais agissant ultérieurement comme une cinquième colonne, efficace lors de la restauration de la dynastie arménienne des Bagratides. Prêts à tout moment à collaborer avec les forces de l’envahisseur ennemi, ils jouèrent un rôle conséquent dans la destruction finale du royaume bagratide. L’on peut en découvrir les conséquences sociales, politiques et culturelles terribles à chaque page de l’histoire arménienne, du 11ème siècle à nos jours.

3.

La conquête arabe ne put toutefois réaliser cela sans la collaboration d’Arméniens. Tant qu’ils eurent affaire avec une population locale essentiellement arménienne, les dirigeants arabes eurent besoin d’un réseau d’intermédiaires arméniens afin de contrôler les autochtones et leur faire accepter leur réel appauvrissement et leurs souffrances. A plusieurs reprises, en échange du maintien de certains privilèges historiques, la noblesse arménienne assuma la charge de collecter les impôts, administrer la justice et maintenir l’ordre social. Mais divisée et versatile, elle était généralement jugée peu fiable, si bien que les conquérants se tournèrent vers d’autres complices et collaborateurs, davantage influents et lâches. A savoir l’Eglise.

L’Eglise passa l’accord le plus abject et intéressé qui soit avec les autorités arabes. En échange du droit d’exercer son pouvoir religieux et, ajouterons-nous, de préserver les privilèges matériels qui l’accompagnaient, elle s’agenouilla non devant Dieu, mais devant le pouvoir arabe. Sa proposition d’agir en servante obéissante, pour la soumission de ses propres fidèles - le peuple arménien -, est explicite :

« Dans la sphère de notre foi, accordez-nous les moyens de préserver ce en quoi nous avons toujours cru et ne laissez aucun des vôtres nous contraindre à renoncer à notre foi. Et, si vous répondez à mes requêtes, le Seigneur fortifiera votre règne, garantira vos volontés et vous assurera l’obéissance de chacun. » (p. 36)

Dans le sillage de cet accord, l’histoire enregistre le sinistre héritage d’une Eglise barbare, collaborant avec les conquérants afin de persécuter, écraser et détruire les forces d’opposition. A l’époque de Ghévond et dans la période qui suivit, les dirigeants de l’Eglise firent régulièrement appel aux forces militaires arabes pour combattre le mouvement des Tontraguetsis – réaction égalitaire socio-religieuse, vaste et très répandue, contre les déprédations liées à la domination tant des Arabes que de l’Eglise institutionnelle (3).

4.

Or, l’Histoire de Ghévond ne se limite pas à un catalogue de défaites, de collaboration et de trahison. A mesure que la domination arabe atteignit des niveaux intolérables de dureté, elle devint à son tour insupportable jusqu’aux yeux de la noblesse et suscita une authentique révolte nationale, fédérant toutes les classes sociales. Ghévond précise qu’en 774, profitant des conflits internes et de la faiblesse grandissante au sein de l’empire arabe, « tous les seigneurs de notre terre décidèrent de rejeter le joug de la soumission, de se révolter et de s’affranchir de la subordination aux Arabes. » (p. 101)

Déployer la bannière de la révolte nationale contre l’oppression étrangère ne fut jamais une vertu dominante de la noblesse arménienne. Même le récit de Ghévond est empli d’exemples de lâcheté et de collaboration de la part de féodaux. Le fait que, durant les années 770, une partie de la noblesse suscita une confiance suffisante pour défier la domination arabe doit être considéré comme la conséquence d’une énorme pression venue d’en bas. Réduits à une misère abjecte, vivant en permanence sous la menace d’une mort violente, vendus comme esclaves, souvent contraints de fuir leur terre d’origine, paysans et plébéiens nourrissaient une haine profonde de l’emprise arabe. Afin de mettre à bas ces chaînes, ils commencèrent à prendre part, d’une manière spontanée, active et avec dévouement, à chaque révolte anti-Arabes. Ghévond s’intéresse aux exploits des « grands hommes », mais note aussi que « nombre de serfs et ouvriers se joignirent volontiers aux forces combattantes » (p. 114), bien qu’ils fussent « peu expérimentés dans l’art de la guerre et dépourvus d’armes » (p. 118). Cet enthousiasme massif pour la révolte, conjugué à la perception, au sein de la noblesse, d’un empire arabe affaibli et de sa propre incapacité à continuer de subir le joug arabe, créèrent une combinaison puissante, de nature à inciter un soulèvement.

L’initiative fut prise par les Mamikonian, lorsqu’un important collecteur d’impôts arabe fut tué par Artavazd Mamikonian. Grâce à leur réputation éprouvée sur les champs de bataille, les Mamikonian rangèrent rapidement à leurs côtés une bonne part de la noblesse et, grâce à un haut niveau de renfort, ils parvinrent à lever une armée de quelque 5 000 hommes. Il y eut, bien sûr, une opposition interne de la part des Bagratides, mais, au vu de l’ampleur du soutien et redoutant d’être isolés sur le plan politique, ils rejoignirent bon gré mal gré les rangs des rebelles.

Les dirigeants avaient une vision stratégique précise. Un de leurs principaux objectifs était de détruire les bastions du pouvoir arabe en Arménie – les colonies de Dvin et de Garin. Néanmoins, malgré plusieurs exemples marquants d’héroïsme et de nombreux succès militaires, les Arméniens furent défaits. Le 15 avril 775, ils perdirent plus de 1 500 hommes lors de la bataille d’Artjech et, dix jours plus tard, Mouchel et Sahak Mamikonian, Smbat VII Bagratouni, Vahan Gnouni et d’autres nobles éminents furent tués dans la bataille de Bagrevand. Dans tout le territoire « il y eut grand chagrin et tristesse » car, comme le note Ghévond, « en un instant toute la classe dirigeante arménienne fut détruite. » (p. 121)

Cet échec fut désastreux pour la future dynastie bagratide. Laissant la cinquième colonne arabe intacte et se développant au sein de son territoire, la restauration des Bagratides débuta dans la plus grande faiblesse possible, manquant même d’un allié militaire sur qui s’appuyer, puisque la défaite du soulèvement marqua aussi la fin de l’histoire de la Maison des Mamikonian dans l’Arménie proprement dite.

Certains ne manqueront pas de dire que cette révolte fut inopportune et, en elle-même, la cause de nombreux malheurs à venir. La main de fer des Mamikonian – emportés, intransigeants et militaristes – eût dû être maîtrisée. A l’inverse, les conseils avisés, poussant à la modération, des Bagratides eussent dû être écoutés. L’histoire n’a que faire de telles spéculations : la révolte connut le sort qu’elle eut. Tout ce que l’on peut dire avec certitude, c’est que, s’il n’y avait pas eu de révolte, l’effet ultime de la stratégie arabe, avec l’intensification des pillages et des destructions, aurait pu ne laisser aucune trace d’une Arménie et encore moins d’une dynastie bagratide. Au contraire, c’est ce soulèvement qui, bien que défait, convainquit un empire arabe vacillant de considérer l’autonomie de l’Arménie comme un moyen de s’allier ce qui restait de la noblesse arménienne contre la menace plus grande, qui émergeait alors depuis l’ouest byzantin, mais aussi depuis les émirats arabes, à l’autonomie de plus en plus centrifuge, de la région.

Le récit par Ghévond du soulèvement de 774-775 nous lègue l’un des chapitres les plus héroïques de l’histoire arménienne. L’on ne connaîtra peut-être jamais quels nobles sentiments enflammèrent l’imagination populaire, mais le récit de Ghévond révèle que ce peuple combattit pour sa propre survie. Lorsqu’ils

« virent la menace mortelle qui planait sur eux, ils se préparèrent à donner leurs vies, même si c’était une entreprise sans espoir, du fait de leur infériorité en nombre. Mais, préférant mourir avec dignité et courage que vivre une existence misérable, ils refusèrent de se soumettre à Ismaël et ourdirent la révolte. » (p. 111)

Il y a un certain honneur dans l’empressement à défier le destin, à s’élever en dépit de tout, à reléguer toute prudence pour défendre ce qui est perçu comme juste. Ce qui apparut comme un entreprise désespérée était en fait une nécessité urgent et immédiate. En dépit de son échec, elle allait aussi inspirer les générations à venir, qui continuèrent à se battre pour la liberté et la justice. De fait, 775 ne mit pas fin à la résistance. Rien qu’au cours du siècle suivant, des révoltes populaires éclatèrent à travers le pays. Marquées par des épisodes d’héroïsme si mémorables que leurs récits ont survécu à travers les siècles d’oppression les plus noirs. A ce jour, ils vivent en nous à travers l’épopée inspirée et toujours aussi actuelle de David de Sassoun, qui traduit si admirablement les aspirations humaines à la liberté, à l’égalité et à la justice.

NdT

1. Aghvank : autre nom de l’Albanie du Caucase, patrie des Oudis - http://armeniantrends.blogspot.com/2009/08/oudis-udis.html
2. L’actuelle Erzéroum [Erzurum], préfecture de la province turque du même nom.
3. Sur ce mouvement, cf. aussi la recension par Eddie Arnavoudian de l’ouvrage de Vasken Tchaloyan, La Renaissance arménienne, Erevan : Haybedhrad, 1964 [en arménien], in http://groong.usc.edu/tcc/tcc-20010205.html.

Eddie Arnavoudian est diplômé d’histoire et de sciences politiques de Manchester, Angleterre. Il anime la rubrique de littérature arménienne sur Groong. Ses essais littéraires et politiques paraissent aussi dans Haratch (Paris), Naïri (Beyrouth) et Open Letter (Los Angeles).

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Source : http://www.groong.com/tcc/tcc-20000918.html
Traduction : © Georges Festa – 10.2010.
Avec l’aimable autorisation d’Eddie Arnavoudian.