samedi 23 octobre 2010

Israël et le génocide arménien / Israel and the Armenian Genocide


Etat de déni
Il est temps pour Israël de repenser son rejet du génocide arménien

par Peter Balakian

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Que n’a-t-on commenté l’évolution des liens internationaux de la Turquie, depuis l’élection en 2003 du Premier ministre Recep Tayyip Erdogan, du parti islamiste AKP, et l’incident de la flottille en route vers Gaza, en mai dernier, qui ont ouvert une brèche nouvelle dans l’alliance au long cours entre Turquie et Israël. Parmi les nombreux questions qui ont émergé, à la suite de cette péripétie, dans les relations entre les deux pays, figure le génocide arménien de 1915.

L’épisode de la flottille est lourd d’ambiguïtés et de paradoxes des deux côtés. Tandis que cette mission diligentée par la Turquie avait pour objet une grave crise humanitaire – le traitement oppressif des Palestiniens de Gaza par Israël -, l’indignation légitime de la Turquie à l’endroit d’Israël simplifie à l’extrême le désarroi d’Israël quant au Hamas et apparaît manifestement hypocrite au regard de ses propres problèmes humanitaires. Lesquels problèmes, qui comprennent le traitement répressif et violent réservé par la Turquie à sa nombreuse population kurde, soit quelque 15 millions d’habitants ou plus, et son bilan quant à la détention légale, l’emprisonnement et la torture d’intellectuels, de journalistes et de militants politiques turcs, constituent l’un des pires constats au monde relativement aux droits de l’homme, comme le montrent les rapports d’Amnesty International et de l’ONG Human Rights Watch, ces vingt dernières années. Si l’on ajoute à cela l’occupation du nord de Chypre par la Turquie, en violation du droit international, et sa campagne internationale visant à falsifier l’histoire de son génocide des Arméniens en 1915, les paradoxes vont bon train.

Tandis que perdure ici un discours chez nombre de leaders d’opinion, tel Thomas L. Friedman, éditorialiste au New York Times, dépeignant la Turquie comme un allié exemplaire et une véritable démocratie, les juifs devraient s’atteler à certaines vérités concernant les réalités passées et présentes. Comme les chrétiens, les juifs vivaient sous la dénomination d’infidèles, dans l’empire ottoman, subissant souvent des lois dures et répressives ; vers la fin de la Première Guerre mondiale (la Palestine se trouvait alors sous domination ottomane), les sionistes furent emprisonnés et tués, sans autre forme de procès, par le gouvernement turc. L’ambassadeur des Etats-Unis en Turquie, de 1913 à 1916, un Juif américain, Henry Morgenthau, déclara plus d’une fois sa crainte que le sort des Arméniens aux mains des Turcs n’attendît ensuite les Juifs. Il reste malaisé pour les Juifs de rappeler que la Turquie aida les Nazis au moyen de grandes quantités de chrome durant la Seconde Guerre mondiale, un minerai qui fut utilisé, entre autres, pour tuer dans les camps de concentration. Et aujourd’hui, un antisémitisme virulent se développe à travers la Turquie, au point que, récemment, l’on pouvait lire sur une banderole du parti islamique Saadet : « Légendaire Hitler, nous sommes à bout de patience, ton esprit nous manque ! »

Par un paradoxe étrange, ces dernières décennies, des groupes israéliens et de la diaspora juive se sont associés à la politique agressive de la Turquie consistant à nier et à réécrire l’histoire du génocide arménien. Dans ce schéma, le passé arménien est devenu un objet de marchandage entre la Turquie et Israël, lesquels ont un partenariat régional fondé sur des besoins réciproques. La Turquie est une source importante d’approvisionnement en eau pour Israël et récemment encore du moins, constituait un allié musulman au sein d’une région hostile. Israël fournit la Turquie en armements puissants et une industrie militaire lucrative joue un rôle important dans l’économie d’Israël.

En 1982 – menaçant la vie et les ressources des Juifs en Turquie -, la Turquie fit pression sur le gouvernement israélien pour qu’il empêche la tenue d’un congrès universitaire sur le génocide à Tel Aviv, lors duquel un groupe de chercheurs présentaient des communications sur le génocide arménien. Conséquence, le gouvernement israélien retira son soutien, Elie Wiesel décida de ne pas y participer, le congrès fut déplacé dans un lieu écarté et perdit une grand part de son intérêt. Dans les années 1990, deux documentaires arméniens, qui devaient être diffusés sur la télévision israélienne – dont l’un concernait la communauté arménienne de Jérusalem – furent annulés à la dernière minute, suite aux pressions de la Turquie. Depuis 1989, les organisations juives américaines ont œuvré, à la demande d’Ankara, afin d’aider à empêcher une simple résolution, non contraignante, sur le génocide arménien d’être votée au Congrès des Etats-Unis. Lorsque l’ancien ministre israélien de l’Education, Yossi Sarid, déclara, il y a dix jours, vouloir instaurer un nouveau programme d’histoire comportant un chapitre sur le génocide faisant « largement référence au génocide arménien », il fut critiqué par son gouvernement et limogé, peu après.

Ces dernières années, le gouvernement israélien a parfois imité la propagande du gouvernement turc concernant 1915. Shimon Peres, alors ministre israélien des Affaires Etrangères, alla jusqu’à dire : « Nous rejetons toute tentative de créer une similitude entre la Shoah et les allégations arméniennes. Rien de semblable à la Shoah n’est advenu. Ce que les Arméniens ont vécu est une tragédie, non un génocide. » Le déni grossier de Peres suscita la colère de nombre de chercheurs israéliens, que cristallisa Israel Charny, directeur de l’Institut sur le Génocide à Jérusalem, lorsqu’il répliqua : « En tant que Juif et Israélien, j’ai honte de voir à quel point vous vous êtes rangé aux côtés de ceux qui nient actuellement le génocide arménien, comparables à ceux qui nient la Shoah. »

La question demeure : Israël peut-il continuer à contribuer au déni par la Turquie d’un passé génocidaire ? Et à quel prix ? Evoquant dans Haaretz « l’hypocrisie, l’opportunisme et agitation morale » de la collusion israélienne avec la Turquie, Amos Elon résume bien cela, lorsqu’il demande : « Mais où est la frontière entre le chauvinisme naturel de l’exploitation et l’opportunisme bon marché de l’hypocrisie ? Que se passe-t-il, lorsque les survivants d’un holocauste font des affaires politiques sur la mémoire amère des survivants d’un autre holocauste ? »

Alors que des événements politiques offrent des opportunités pour des périodes de réforme, de changement ou d’introspection, ce n’est pas un grossier opportunisme, à mon avis, qui devrait dicter un changement dans la politique israélienne concernant le génocide arménien. Au contraire, le temps n’est-il pas venu – lorsque les paradoxes de l’histoire font surface au lendemain de l’épisode de la flottille – pour Israël et certaines organisations juives de diaspora de repenser la concession morale qu’Israël a faite dans ce domaine éthique – non comme une revanche contre la Turquie, mais comme une réflexion salutaire sur de pénibles vérités ?

Etant donné la campagne incessante de la Turquie visant à nier le génocide arménien et instiller son discours national extrémiste dans les sociétés démocratiques à travers le monde, un appel d’Israël pour une reconnaissance véritable et si tardive du génocide aurait une importante signification éthique. Et contribuerait, entre autres, à réparer la négation du génocide en général. Comme les chercheurs l’ont noté, le déni est la phase finale du génocide. Deborah Lipstadt, éminente spécialiste de la Shoah, a écrit que « la négation du génocide, que ce soit celle des Turcs à l’encontre des Arméniens ou des nazis à l’encontre des Juifs… s’efforce de redessiner l’histoire afin de diaboliser les victimes et réhabiliter les responsables. »

Reconnaître le génocide arménien permettrait à Israël de saisir la relation profondément enracinée entre Juifs et Arméniens à l’époque moderne. Lorsque Hitler exhortait ses conseillers militaires, huit jours avant l’invasion de la Pologne en 1939 - « Après tout, qui parle aujourd’hui de la destruction des Arméniens ? » -, il montrait clairement qu’il s’inspirait de ce que le gouvernement Jeune-Turc avait fait aux Arméniens en 1915, tout en notant que, du fait que la mémoire de ce qui fut la catastrophe humanitaire la mieux signalée du premier quart du 20ème siècle, avait été effacée, il était plus facile de perpétrer à nouveau un génocide.

Hitler apprit beaucoup du génocide des Arméniens, car l’Allemagne fut l’alliée de la Turquie en temps de guerre et qu’il existe de nombreux documents émanant d’officiers étrangers allemands et d’autres personnels allemands, qui œuvraient à l’époque en Turquie. Il existe, bien sûr, des parallèles – dans l’organisation bureaucratique, la mise en œuvre d’escadrons de mort, l’idéologie raciale, etc – entre les deux événements. Or, ce qui lie plus profondément encore les Juifs aux Arméniens c’est le rôle puissant que les Juifs ont joué en portant témoignage, puis en définissant le génocide perpétré par la Turquie.

La vie de l’ambassadeur Henry Morgenthau demeure une part centrale dans l’histoire du sauvetage et de la résistance lors du génocide arménien. En tant qu’ambassadeur des Etats-Unis en Turquie, il eut le courage de sortir de son rôle prescrit d’ambassadeur et de s’opposer à Talaat Pacha et Enver Pacha – les deux architectes majeurs de ce plan ; conjurant les gouvernements des Etats-Unis et de l’Allemagne d’intercéder et d’empêcher le massacre de la population arménienne. Il fut un moteur essentiel pour aider à organiser la première campagne d’aide humanitaire d’ampleur pour les Arméniens aux Etats-Unis.

Morgenthau perdra finalement son poste, suite à ses positions concernant les Arméniens. Après avoir quitté la Turquie en 1916 et noté qu’elle demeurerait à ses yeux « un lieu d’atrocités innommables », il inclut dans ses mémoires applaudis sur la Première Guerre mondiale, Ambassador Morgenthau’s Story (1), le premier récit exhaustif en anglais sur le génocide arménien.

Franz Werfel, ce romancier juif autrichien qui échappa de justesse aux listes de mort d’Hitler, écrivit le premier grand roman sur le génocide arménien, Les Quarante Jours du Musa Dagh, qui décrit la résistance des Arméniens au massacre dans un petit village de montagne ; il s’agissait aussi d’un roman s’adressant particulièrement aux Juifs d’Europe pour les avertir de ce qui pouvait leur arriver. Les nazis interdirent et brûlèrent le livre en 1934, mais le roman inspira la résistance des Juifs durant la Shoah et devint un texte important dans le programme scolaire des Juifs en Palestine, puis en Israël.

Raphaël Lemkin, le juriste juif polonais qui inventa le mot génocide, fut le premier à utiliser le terme de génocide arménien au début des années 1940 – relevant qu’il s’agit du terme précis pour la destruction de groupe intentionnelle des Arméniens en 1915. Soulignant que le concept de « génocide » dériva de sa connaissance des actes commis contre les Arméniens en 1915 et contre les Juifs dans les années 1940 : « Exemples de génocide, écrit-il en 1949, la destruction des Arméniens durant la Première Guerre mondiale, celle des Juifs durant la Seconde Guerre mondiale. » Il note aussi dans son autobiographie que son étude des massacres d’Arméniens fut une étape marquante dans son œuvre.

A l’époque moderne, les apports au discours sur le génocide arménien de la part de chercheurs juifs, tant en Israël qu’à travers le monde, ont été inestimables. La liste serait longue et inclurait Elie Wiesel, Robert Jay Lifton, Deborah Lipstadt, Robert Melson, Jay Winter, le documentariste Andrew Goldberg, les chercheurs israéliens Yehuda Bauer, Israel Charny et Yaïr Auron, auteur de The Banality of Denial : Israel and the Armenian Genocide (2). Récemment, le Centre d’Histoire Juive et le Musée du Patrimoine Juif à New York ont organisé de remarquables expositions sur les vies de Raphaël Lemkin et Henry Morgenthau – dans lesquelles le génocide arménien avait toute sa place.

Etant donné ce bilan au long cours d’engagement et d’apport intellectuel des Juifs concernant le génocide arménien, et les liens profonds entre les deux cultures, il semblerait logique pour Israël de dire enfin : stop ! La vérité historique, la signification du génocide, l’importance d’une mémoire éthique constituent une part déterminante de la tradition et de l’identité intellectuelle juive. Et, dans le cas arménien, les deux histoires génocidaires se mêlent selon des modalités profondes et historiques. Quant à craindre la Turquie ? Les 20 autres pays (dont la France, l’Italie, la Suède, la Pologne, la Grèce et le Canada), qui ont voté des résolutions sur le génocide arménien, ont assisté tout d’abord à l’ire diplomatique de la Turquie, au bref rappel de son ambassadeur, puis à son retour coutumier aux affaires – prouvant que l’hystérie passe et que la vie continue.

Le gouvernement israélien devrait reconnaître le génocide arménien en honorant les paroles du grand fondateur des études sur le génocide que fut Lemkin – un survivant de la Shoah qui perdit 49 membres de sa famille à cause des nazis. En août 1950, Lemkin écrivait à un collègue : « N’oublions pas que la chaleur de ce mois-ci nous est moins insupportable que celle des fours d’Auschwitz et de Dachau, et plus clémente que celle, meurtrière, du désert d’Alep, qui brûla les corps de centaines de milliers d’Arméniens chrétiens, victimes de génocide en 1915. »

Quant aux Arméniens, dans tout cela, ils observent avec perplexité, colère, amertume. Du fait de la portée considérable et de la signification historique du génocide perpétré à leur encontre, ils se sentent mobilisés dans un combat sans fin pour préserver la mémoire authentique de ce qui leur est arrivé. Pour la plupart des Arméniens, il semble que la mémoire précise de leur histoire soit une nécessité éthique, un minimum qu’il est demandé à autrui d’affirmer face à l’assaut continu de la Turquie sur la vérité historique. Une affirmation par Israël serait d’une importance éthique sans égale, étant donné l’expérience commune que partagent les deux peuples. Pour Israël, s’associer au négationnisme constitue un paradoxe trop pénible.

NdT

1. 1ère édition – Garden City, New York : Doubleday, Page & Company, 1918.
2. Yaïr Auron, The Banality of Denial : Israel and the Armenian Genocide, New Brunswick, N.J. : Transaction Publishers, 2003.

Peter Balakian, professeur, titulaire de la Chaire Donald M. et Constance H. Rebar en sciences humaines à l’Université Colgate (Hamilton, New York), est l’auteur, entre autres ouvrages, de The Burning Tigris : The Armenian Genocide and America’s Response [Le Tigre en flammes : le génocide arménien et la réponse de l’Amérique et de l’Occident, trad. française par Jean-Pascal Bernard, Phébus, 2005], plébiscité par le New York Times.

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Source : http://www.tabletmag.com/news-and-politics/47798/state-of-denial/
Traduction : © Georges Festa – 10.2010