dimanche 3 octobre 2010

Le Japon et le génocide arménien / Japan and the Armenian Genocide

Shibusawa Eiichi, 1er vicomte Shibusawa (1840-1931)
© en.wikipedia.org

Le Japon et le génocide arménien

par Vicken Babkenian

The Armenian Weekly, 29.09.2010


Un épisode oublié de l’aide humanitaire internationale


La dévastation et les immenses souffrances humaines causées par le récent tremblement de terre à Haïti se sont traduites par une réaction humanitaire internationale considérable. A nouveau, le Japon s’est voulu partie prenante d’un effort d’assistance global, visant à sauver les victimes d’un désastre majeur. Plus de 70 millions de dollars d’aide à Haïti ont été promis par le gouvernement japonais, dont 30 millions de yens environ (soit 357 000 dollars) en fournitures d’urgence. Cette aide s’inscrit dans les contributions substantielles consenties par le Japon lors de récents désastres naturels, comme le tsunami d’Asie en 2004 et le séisme de 2006 en Indonésie.

D’après Makiko Watanabe, ancien membre de l’Agence de Coopération internationale du Japon, l’aide humanitaire du Japon remonte à 1953, lorsque le gouvernement commença à financer l’œuvre d’assistance des Nations Unies pour les réfugiés palestiniens. Plus tard, durant les années 1970, le Japon envoya une petite équipe médicale pour aider les réfugiés cambodgiens. En 1987, cette aide spécifique fut officialisée via l’adoption de la loi sur les équipes de secours du Japon pour les catastrophes naturelles, qui institutionnalise l’engagement du Japon au regard de l’aide internationale.

L’histoire des débuts de l’engagement humanitaire japonais n’a pas encore fait l’objet d’études majeures. C’est ainsi que la participation du Japon à l’aide humanitaire globale avant 1953 est peu connue et n’a pu obtenir la reconnaissance qu’elle mérite dans le cadre de l’histoire philanthropique japonaise.

Le premier engagement connu du Japon au regard de l’aide humanitaire internationale ne date pas de 1953, mais de 1922 - en réponse au génocide arménien perpétré par l’Etat ottoman.

La réaction globale au génocide fut déclenchée par un câblogramme envoyé par l’ambassadeur des Etats-Unis dans l’empire ottoman, Henry Morgenthau, au Secrétaire d’Etat à Washington, le 6 septembre 1915, déclarant : « La destruction de la race arménienne progresse rapidement. » Morgenthau proposa la création d’un fonds d’aide aux Etats-Unis afin de « réunir les moyens de sauver les quelques Arméniens » qui avaient survécu. En l’espace de quelques semaines, un groupe de dirigeants de la société civile, du monde des affaires et des milieux religieux constitua un comité dans le but de sauver plus d’un million de personnes, qui s’étaient retrouvées dans cette tragédie.

Le comité du Fonds d’Assistance fut finalement officialisé par un Acte du Congrès en août 1919 et prit le nom de Near East Relief (NER) [Secours pour le Proche-Orient]. En 1929, l’organisation avait réuni plus de 110 millions de dollars (environ 1,4 milliard de dollars actuels) et sauvé plus d’un demi million d’Arméniens d’une mort certaine. Ce chiffre incluait plus de 130 000 enfants hébergés, nourris et éduqués dans plus de 200 orphelinats à travers la région. Ce fut une réussite incomparable, remarquable encore au vu des normes actuelles, réalisée grâce à l’expérimentation de techniques philanthropiques qui continuent à être en vigueur aujourd’hui.

Dans un effort pour internationaliser le NER, le Révérend Dr Lincoln L. Wirt, membre d’une congrégation américaine et commissaire de la Croix-Rouge durant la Première Guerre mondiale, reçut pour mission d’établir des délégations du NER dans les nations du Pacifique. Wirt se lança dans sa mission à partir de San Francisco à bord du Golden Gate le 14 janvier 1922. Après avoir établi avec succès un comité d’aide à Hawaï, il arriva au Japon en février, s’installant à l’Hôtel Impérial de Tokyo.

Beaucoup d’Américains et d’Européens se trouvaient alors au Japon et c’est à l’attention de cette communauté que Wirt adressa son appel. Il parvint à former un comité général, composé d’hommes d’affaires et de missionnaires américains, avec l’ambassadeur des Etats-Unis, Charles Beecher Warren, comme président. Le mouvement pour l’aide aux Arméniens commença à gagner du terrain et Wirt fut convié à prendre la parole lors de rassemblements de communautés étrangères, de réunions de loges, de clubs, d’églises et de réceptions en plein air.

Tandis que la mission de Wirt progressait avec succès, la rumeur se répandit, grâce au Révérend Gilbert Bowles, missionnaire américain établi de longue date au Japon, qu’un groupe de personnalités japonaises se montraient intéressées par le mission de Wirt. Bowles était tenu en grande estime par les Japonais et aucun étranger ne maîtrisait mieux que lui la langue japonaise. Sous l’égide de Bowles, Wirt fut conduit à la Banque Impériale et présenté chez le directeur. Agissant comme interprète, Bowles présenta Wirt à de nombreux sommités, comme le vicomte Shibusawa, banquier important et vice-ministre des Affaires Etrangères. Assis au bout d’une longue table, Shibusawa demanda à Wirt : « Qui sont les Arméniens et pourquoi ont-ils besoin d’aide ? » Après un peu de géographie et d’histoire, Wirt décrivit en détail les atrocités perpétrées contre les Arméniens et leurs souffrances d’alors. Shibusawa l’interrompit et lui demanda : « Mais pourquoi n’êtes-vous pas venu nous voir avec votre appel ? » Ajoutant : « Est-ce parce que nous sommes bouddhistes et que vous estimez que nous ne saurions venir en aide à des chrétiens dans la détresse ? Nous avons lu vos discours tels qu’ils ont été relatés dans le Japan Advertiser [quotidien anglophone] et nous avons estimé de notre devoir d’aider, même si nous n’y avons pas été invités. Un de nos journaux japonais, que vous ne connaissez pas, a publié votre appel et voici le résultat. » Shibusawa remit à Wirt un chèque de 11 000 dollars (environ 140 000 dollars actuels).

Shibusawa accepta la présidence du Comité Japonais de Secours à l’Arménie, nouvellement créé, dont le siège se trouvait au 1 Uchiyamashita Cho, Kajimachi, Tokyo. Le Révérend Gilbert Bowles fut désigné comme secrétaire du Fonds. Shibusawa écrivit immédiatement une lettre à une centaine de dirigeants japonais dans le but de susciter leur intérêt pour la cause arménienne. Des contributions pour le Fonds commencèrent à affluer de toutes les couches de la société japonaise – des gens ordinaires aux ministres du gouvernement, aux hommes d’affaires en vue et à la Cour. Une école japonaise pour jeunes filles se proposa d’adopter deux orphelines arméniennes. Le prince Tokugawa Yoshihisa rejoignit la campagne d’aide et envoya une généreuse somme d’argent au Comité de Secours. Il prit aussi une part dirigeante dans le suivi et la diffusion de brochures sur l’appel à l’aide à l’Arménie auprès des membres de la Chambre des Pairs.

Wirt poursuivit son voyage à travers le Pacifique, établissant avec succès des comités d’aide en Chine, en Corée, aux Philippines, en Nouvelle-Zélande et en Australie. Ainsi que 15 autres comités nationaux, le Comité du Japon devint membre de l’Association Internationale pour le Proche-Orient, dont le siège se trouvait à Genève, en Suisse. L’on ignore quelle somme d’argent fut collectée par le Comité Japonais d’Aide à l’Arménie durant l’existence du Fonds ou si des Japonais furent mobilisés sur les sites de ce désastre. Mais, ce que l’on sait, c’est qu’à tous les niveaux de la société japonaise, une sympathie concrète se manifesta à l’égard des souffrances des Arméniens, laquelle se traduisit par le sauvetage de nombreuses vies.

Alors que le Japon continue à être reconnu aujourd’hui comme une force humanitaire majeure, une étude plus attentive de son passé philanthropique révèle ainsi un lien avec l’aide humanitaire internationale plus profond qu’on ne le pensait.

Références

Peter Balakian, The Burning Tigris : The Armenian Genocide and America’s Response, New York : HarperCollins, 2003. Traduction française par Jean-Pascal Bernard, Paris : Phébus, 2005.

James Barton, Story of the Near East Relief : 1915-1930, New York : MacMillan & Co, 1930.

« Internal Affairs of Turkey 1910-1929 », General Records of the Department of State, Document no. 867.4016/117, Cable Record Group 59, U.S. National Archives, Washington, D.C.

Loyal Lincoln Wirt, The World is My Parish, Los Angeles : Warren F. Lewis, 1951.

« The Near East in Japan », The New Near East, Near East Relief, New York, April 1922, p. 12.

Charles V. Vickery, International Golden Rule Sunday : A Handbook, New York : George H. Doran & Company, 1926.

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Source : http://www.armenianweekly.com/2010/09/29/japans-forgotten-international-humanitarian-relief-episode/
Traduction : © Georges Festa – 09.2010.
Publié avec l’aimable autorisation de Khatchig Mouradian, rédacteur en chef de The Armenian Weekly.