mercredi 13 octobre 2010

Lucine Kasbarian

Deir-es-Zor / Dayr az Zawr, Syrie, pont suspendu, 2005
© en.wikipedia.org

Pèlerinage sur les lieux de massacre du génocide arménien

par Lucine Kasbarian

www.azad-hye.net


My heart is like shattered homes and broken pillars thrown asunder…
Wild birds will nest in our ruins…
Let me throw myself into the water and be food for the fish’s babies…
White waves lap upon the black sea about us and do not mix…
In this melancholic, bewildered state, what can my darkened heart do ?

Mon cœur est tel ces foyers dévastés et ces colonnes brisées, mises en pièces…
Dans nos ruines viendront nicher des oiseaux sauvages…
Plutôt me jeter à l’eau et nourrir des poissons la progéniture…
Face à nous de blanches vagues viennent lécher la mer sombre, sans mélange…
Dans cette mélancolie, cet égarement, que peut faire mon cœur enténébré ?

[Paroles, traduites en anglais par Armen Babamian, de Sans abri [Andouni], composé par le Père Komitas en l’honneur des Arméniens brisés et exilés par le génocide.]


Pourquoi partir en quête du désert de Deir-es-Zor – le plus atroce des lieux de massacre lors de l’extermination programmée du peuple arménien, perpétrée par le gouvernement turc à partir de 1915 ?

La plus grande partie de ma famille n’a pas survécu à la période la plus sombre de l’histoire de notre peuple : de 1915 à 1923. Mes quatre grands-parents survécurent aux épreuves, mais perdirent pratiquement tous leurs parents ou, parfois, leur clan entier. Presque tous mes grands-parents perdirent leurs épouses, réussissant pourtant à se remarier et à élever une deuxième famille aux Etats-Unis. Mes parents, nés et éduqués dans la sécurité de l’Amérique, furent les produits de ces seconds mariages. Mon frère et moi avons suivi, élevés dans un foyer où l’on parlait presque exclusivement l’arménien. Reconnaissant la valeur ce qui avait été perdu, nos trois générations ont tenu à mettre en pratique les coutumes arméniennes transmises par nos ancêtres. En exil, nous avons conservé un amour pour la beauté naturelle de notre ancienne terre d’origine, l’Arménie Occidentale, nous languissant d’elle, même si celle-ci s’étend à l’intérieur des frontières de l’actuelle Turquie.

Comment faire savoir à nos ancêtres défunts qu’ils ne sont pas oubliés et qu’ils vivent, en fait, avec nous, en esprit, chaque jour ? Comment me sentir plus proche d’eux et m’identifier avec ce qu’ils avaient traversé, tandis qu’ils étaient conduits – nu-pieds et dévêtus – le long de chaînes montagneuses et sauvages, vers un lieu désolé où, s’ils respiraient encore, les Turcs voulaient les voir mourir et agoniser ? Comment faire savoir à mes aïeux que – songeant à ces Arméniens dont les langues et les dents furent arrachées et les pieds coupés – nous, petits-fils de survivants, 95 ans plus tard, utiliserions librement et en toute conscience nos langues pour parler notre langue d’origine, nos voix pour entonner les chants populaires de nos aînés, et nos pieds pour exécuter les danses de nos villages d’attache ? Comment faire savoir à nos ancêtres que l’âme arménienne et nos rêves de liberté, même en exil, ne sont pas morts avec eux ?

Lorsque j’appris qu’un pèlerinage était organisé pour visiter le site, anciennement dans l’empire turc ottoman, où les convois d’Arméniens furent conduits vers l’oubli, une voix en moi me dit qu’il était temps pour moi de marcher sur les pas de ceux qui périrent ou survécurent par miracle dans ce qui est maintenant le désert de Deir-es-Zor, au nord de la Syrie. Je rejoignis donc d’autres Américains arméniens, sous la houlette du vicaire général Anoushavan Tanielian et du diacre Shant Kazanjian, de la Prélature arménienne à New York, afin de visiter les populations et les lieux au Liban et en Syrie, importants sur le plan spirituel, historique et culturel pour la nation arménienne.

Une mémoire cellulaire

Tandis que nous atterrissons à l’aéroport Rafik Hariri de Beyrouth, les groupes de maisons en pierre beige, qui s’élèvent sur les hauteurs, me rappellent nos villes d’Arménie Occidentale comme Kharpert – à moins de 650 kilomètres d’ici, à l’est de la Turquie – avant leur destruction. Ces collines habitées du Liban me transportent dans un lieu qui, avant ce voyage, n’existait pour moi que dans des photographies historiques de l’Arménie Occidentale et dans les recoins de mon esprit.

Qu’est-ce exactement que l’Arménie Occidentale ? L’on peut se représenter l’Arménie comme ayant deux parties : la partie orientale, représentée aujourd’hui par la république d’Arménie et l’Artsakh/Karabagh ; et l’Arménie Occidentale, se composant de la partie orientale de la Turquie, ainsi que de l’angle nord-ouest de la Méditerranée (connue sous le nom de Cilicie arménienne), elle aussi occupée par les Turcs.
Durant le génocide, la Turquie liquida les Arméniens d’Arménie Occidentale et tenta d’agir de même à l’égard de la république d’Arménie. Les descendants des survivants du génocide sont souvent désignés comme « Arméniens occidentaux ». La plupart vivent dans des communautés arméniennes en diaspora, bien qu’un grand nombre d’entre eux résident aussi dans la république d’Arménie.

Tandis que nous visitons à travers le Liban des quartiers, des centres communautaires et des églises arméniennes, qui ont tous conservé un caractère arménien affirmé, en dépit du temps écoulé, nous avons l’impression de traverser un labyrinthe virtuel, opérant un mouvement en spirale vers l’intérieur, nous rapprochant chaque fois un peu plus de Deir-es-Zor. Nous n’occupons pas seulement des lieux où l’innommable advint. En visitant des communautés arméniennes bien vivantes, le long de notre route, dont certaines existaient bien avant les atrocités de Deir-es-Zor, nous nous rapprochons aussi des terres d’origine des Arméniens – et mon corps le sait d’instinct. Comme si tout ce qui concerne ces territoires – en particulier, plus tard, en Syrie – avait été vu, touché, éprouvé et vécu par l’élément vital qui circule en moi.

Au musée de la Cilicie à Antélias – un quartier de Beyrouth -, nous découvrons des vêtements religieux, des calices, des reliques et des documents rares, sauvés dans des églises d’Arménie Occidentale. La plupart de ces trésors furent amenés au Liban grâce à d’importants sacrifices personnels et dans des conditions difficiles, durant et après le génocide. Ces trésors - dont des vêtements en velours Bourgogne méticuleusement brodés et des reliques incrustées de cornalines, de grenats et de rubis – semblent incarner un style que j’ai longtemps adopté comme étant mien. Ces ceintures, ces croix en argent ciselé, ces objets précieux révèlent un sens décoratif, un raffinement, un artisanat et un amour des animaux et de la nature que j’ai toujours ressentis d’instinct comme étant « arméniens ». Le style intemporel de ces trésors parle à mes sens. Il me semble que ces dessins ne reflètent pas seulement mes préférences personnelles, mais sont emblématiques d’un caractère national, propre à notre peuple et quelque part inscrits génétiquement en moi.

Le caractère arménien : Bourdj Hammoud et Andjar

Dans de tels environnements, je fais ce qui se présente naturellement – parler avec mes compagnons de voyage, ainsi qu’avec les Arméniens que nous rencontrons, presque exclusivement en dialecte arménien occidental. C’est notre langue maternelle et commune à tous, même si sa pratique se fait moins fréquente dans le creuset fédérateur de l’Amérique.

Tandis que nous poursuivons notre périple, je suis distraite par Aroussiak, une femme qui, lorsque les situations s’y prêtent, rappelle un proverbe arménien approprié, hilarant. Et sur le siège avant est assise Azadouhi, dont la famille, comme une partie de la mienne, est originaire de Tigranakert en Arménie – l’actuelle Diyarbakir, en Turquie. Elle connaît mon intérêt pour le dialecte de Tigranakert, menacé de disparition, et me nourrit de remarques et d’expressions, chaque fois qu’elle voit quelque chose sur notre route, dont elle connaît le terme. Autant ce pèlerinage représente pour moi un périple empreint de solennité, autant des moments comme ceux-ci, lorsque s’élèvent les flammes de notre langue et de notre culture, suscitent en moi joie et célébration. Avant que je ne le sache, entourés de montagnes majestueuses conduisant aux magnifiques grottes libanaises de Jeita, le vicaire et moi entonnons le Lerner Hayreni [Monts de ma patrie], un chant d’exil arménien. Sans cesse, je me lève dans les couloirs du bus, tendant le cou pour voir et revoir les sites. Manifestement, ces terres m’appellent : « Nous approchons de là d’où tu viens. »

Notre groupe passe un après-midi à Bourdj Hammoud, un faubourg de Beyrouth comptant une nombreuse population arménienne. Durant les années qui suivirent le génocide, les survivants de Deir-es-Zor, qui parvinrent au Liban, furent autorisés à bâtir des cabanes dans ce qui n’était alors qu’un marécage.

Aujourd’hui, Bourdj Hammoud est l’une des régions les plus densément peuplées au Moyen-Orient. Grouillant de coiffeurs, cordonniers et vendeurs de nourriture, de vêtements, de musique, de livres et de souvenirs – presque tous Arméniens. Nous découvrons là des églises, des associations compatriotiques, des organisations sportives et culturelles, des salles de réunion arméniennes, ainsi que les bureaux des journaux et stations de radio locales arméniennes. Lors de la guerre civile libanaise, la communauté arménienne est restée neutre. Résultat, certains secteurs de Bourdj Hammoud – maintenant restaurés, pour la plupart – ont subi des bombardements répétés de la part de ceux que contrariait cette neutralité.

Pour ceux qui vivent à BH, le diminutif en usage, il est naturel d’entendre parler arménien dans les rues et jouer de la musique arménienne à l’extérieur. Pour des Arméniens qui arrivent de l’étranger, mis à part l’Arménie (ou, peut-être, Glendale en Californie), c’est une expérience étonnante. Des enseignes de magasins fleurissent en arabe, en arménien, en anglais ou en français. Des rues portent des noms de villes d’Arménie Occidentale, comme Adana, Marash et Sis. Le plus amusant, peut-être, pour un étranger : ces cohortes de jeunes Arméniens, vêtus à l’identique - tee-shirts et jeans de marque, lunettes de soleil noires et barbes d’un jour -, se faufilant à travers le trafic dense sur leurs motos.

En entrant dans la vallée de la Bekaa, à 50 kilomètres au nord-est de Beyrouth, une pancarte annonce : « Bienvenue à Andjar » en arabe, en arménien et en anglais. Andjar est peuplée de descendants d’Arméniens de la région méditerranéenne de Musa Dagh (actuellement en Turquie), qui survécurent aux assauts meurtriers de l’armée turque en 1915. Ce mouvement de défense arménien devint un symbole global de résistance, immortalisé par Franz Werfel dans son célèbre ouvrage, Les Quarante Jours de Musa Dagh. En 1939, Andjar fut offert aux Arméniens rescapés de Musa Dagh, leur permettant de refaire leur vie. Tandis que notre groupe est présenté à la communauté d’Andjar, qui s’accroche aujourd’hui avec ténacité à son histoire et son identité empreintes de fierté, je suis stupéfaite de voir qu’un fragment de l’Arménie Occidentale en péril – Musa Dagh – ait été, au sens littéral, déplacé et préservé à cet endroit. Lors d’une conversation avec le remarquable Révérend Père Ashod Karakashian, je lui expose ma tristesse au sujet de notre situation, en tant qu’Arméniens. Sa réponse est inspirée : « Les héros de Sassoun [autre région arménienne qui subit les assauts des Turcs] étaient surpassés en nombre et repoussèrent les Turcs grâce à leur volonté farouche de survivre et de vivre dignement sur leur terre natale. Où en serions-nous, si ces Arméniens avaient cédé au premier signe de contrainte ? »

Haleb

Tandis que notre bus touristique traverse une autoroute en direction d’Alep, je reconnais un arbre devant moi : une plante vivace élancée, qui est représentée sur les tableaux accrochés dans les foyers arméniens à travers le monde. Dans ces tableaux, deux de ces arbres se dressent tout droit, au premier plan des cimes jumelles du Mont Ararat – le symbole universel de l’Arménie, même s’il se trouve que la montagne est située aujourd’hui à l’intérieur des frontières de la Turquie. Cet arbre est le cyprès de Méditerranée, planté il y a des siècles par les conquérants romains étendant leur empire. Je ne peux m’empêcher de songer à l’Arménie, en voyant ces arbres par milliers durant nos pérégrinations.

La ville d’« Haleb », ainsi que les Arméniens nomment Alep, au nord-ouest de la Syrie, a quelque chose d’indiscutablement familier : faubourgs densément peuplés, où l’on parle un arménien bien vivant ; églises arméniennes bâties dans notre style architectural traditionnel ; rues étroites, sinueuses, obscures, aux pavés ronds ; motifs structuraux résolument « orientalistes » ; maisons en pierre à la fois anciennes et soucieuses de l’environnement ; climat aride ; vergers, noyers et oliviers ; chameaux, ânes et marchands ambulants – toutes ces choses ont un air familier. L’absence de sur-industrialisation, qui permet à la beauté naturelle du sol de briller au travers et l’absence d’un consumérisme et d’une culture de masse clinquante sont quelques-unes des raisons qui expliquent pourquoi Haleb, en particulier, me semble plus proche de moi que ne le sont le New Jersey ou Boston.

Rien d’étonnant à cela. La toute première présence arménienne à Haleb remonte au 1er siècle avant J.-C., lorsque le roi d’Arménie Tigrane II soumit la Syrie et fit d’Antioche (qui sera ensuite un foyer des débuts du christianisme) l’une de ses quatre capitales. En 301 après J.-C., lorsque le christianisme devint la religion officielle de l’Arménie, Haleb devint un centre important pour les pèlerins arméniens faisant route vers Jérusalem. Et au 12ème siècle, alors que les frontières du royaume arménien de Cilicie n’étaient guère éloignées d’Haleb, des familles et des marchands arméniens s’y établirent en grand nombre, créant leurs propres commerces, habitations, écoles et églises. Je reviens, littéralement, chez moi.

Mes yeux s’écarquillent, tandis que l’on nous conduit au centre de la vieille ville, vers l’une des plus anciennes et plus vastes forteresses au monde : l’extraordinaire citadelle d’Alep, qui surplombe la ville. Il s’avère que les inscriptions en pierre sur cette place fortifiée du Moyen Age nous apprennent en grec que le roi d’Arménie Tigrane II s’en empara, lorsqu’il prit possession d’Haleb.

Comme c’est souvent le cas, lorsque des gens nous entendent parler arménien, ils s’approchent de notre groupe pour simplement nous souhaiter la bienvenue. Cette fois, c’est un touriste arrivé de Barcelone, visitant la citadelle et qui est venu voir en Syrie des parents. Reconnaissant notre idiome, il veut que nous sachions à quel point il est fier que son grand-père ait caché et protégé des Arméniens, durant le génocide. Tandis que nous lui témoignons notre gratitude pour les bonnes actions de son grand-père, il pose pour une photo avec des membres de notre groupe.

L’on raconte que certaines galeries souterraines, construites sous les douves gigantesques entourant la citadelle, conduisent à la cathédrale arménienne des Quarante-Martyrs, distante de plus d’un kilomètre. C’est en visitant cette admirable et envoûtante cathédrale du 15ème siècle que je suis témoin d’une scène des plus édifiante. Durant l’office religieux de l’Eglise arménienne, il est habituel de réciter le Credo de Nicée, appelé aussi « Havadamk » ou « Nous croyons », profession de foi arménienne en la nature indivise du Christ, aux attributs humains et divins. Là, dans la cathédrale, des centaines de fidèles assistant à l’office en plein été se joignent au clergé pour entonner – en arménien, naturellement – ce Credo à l’unisson, dans une mélodie parfaite. J’en ai les bras transis, tandis que je garde le silence, appréciant le sentiment sacré d’une unité commune et spirituelle, qui empreint le lieu. L’Arménie continue ainsi de nous étreindre par échos.

Kessab

La présence arménienne dans la région syrienne de Kessab (à une centaine de kilomètres à l’ouest d’Haleb) est antérieure au Christ. Là, dans le village de Kaladouran, l’air, la terre, le feuillage, les habitations, les gens et leurs traditions sont authentiquement arméniens. Les Arméniens de Kessab, une région aux forêts de conifères face à la Méditerranée, ont enduré des siècles de persécutions et d’attaques de la part des Turcs. Ceux qui ne purent résister furent conduits à la mort vers Deir-es-Zor en 1915. Durant l’entre-deux-guerres, Kessab subit de nouvelles attaques de la part de la Turquie. En 1939, la Turquie annexa illégalement une partie du massif du Mont Cassius de Kessab. Incluant le monastère arménien de Barlum, des fermes, des champs, des propriétés, des forêts de lauriers et des pâturages qui appartenaient aux Arméniens autochtones. Les habitants affirment que, lors de cette annexion, la Turquie réussit à s’approprier suffisamment de terres pour s’assurer la possession des plages édéniques, sablonneuses, entourant la région de Kessab, et non celles rocheuses, qui furent abandonnées à la Syrie.

Ce n’est que grâce aux efforts et à la persévérance du Patriarche catholique arménien, le cardinal Krikor Aghajanian, et Rémi Leprert, représentant du Pape en Syrie et au Liban, que Kessab demeura sous juridiction syrienne. De Kessab, la Turquie n’est qu’à 3 kilomètres au nord, et Musa Dagh, 50. Eclat de lumière dans les annales de l’histoire arménienne, le fait qu’un style de vie arménien occidental, bien vivant, et le dialecte arménien unique de Kessab, continuent de s’épanouir dans cette ville côtière et les villages environnants. Réjouissons-nous que des Arméniens vivent librement et prospèrent dans ce vestige des terres majestueuses du royaume arménien de Cilicie.

Revoir Kessab la magnifique fut comme des retrouvailles. Vingt ans plus tôt, jeune étudiante, j’obtins l’autorisation de venir à Kessab rebâtir la chapelle Sourp Stepanos, alors quasiment disparue, avec l’association Yerkir yev Meshagouyt [Terre et Culture]. Aujourd’hui, tandis que je sors de notre bus, que j’entre dans le sanctuaire achevé, m’émerveillant de sa beauté rustique, je n’agenouille, je prie, puis j’embrasse les poutres de la chapelle, heureuse d’être témoin d’un miracle : un fragment restauré de l’Arménie Occidentale, que j’ai, avec d’autres, quelque part, aidé à concrétiser.

Pourtant, dans un moment de tristesse, je pleure les fardeaux que nous, les Arméniens, nous portons. Alors, parmi nous, d’une voix résolue, le Révérend Père Datev Mikaelian, d’Alep, nous rassure à nouveau : « Rassemblez vos forces en considérant les montagnes de Kessab, respirez profondément ! Pensez à tous nos compatriotes qui ont résisté, sacrifié leurs vies et sont enterrés dans ces montagnes ! Nous n’avons pas le droit de faiblir ! »

Deir-es-Zor : les lieux du massacre

A mesure que nous nous rapprochons de Deir-es-Zor, et avec chaque communauté que nous visitons, nous allons de plus en plus loin dans notre conscience arménienne. Mi-août, nous atteignons l’épicentre – vers lequel, par centaines de milliers, des Arméniens déracinés furent conduits à la mort.

Debout, sur les sables du désert blanchi de Deir-es-Zor, sans rien de visible autour de nous. Chaque fait, chaque chiffre que j’ai lus, appris et mémorisés au sujet du génocide arménien semblent s’évanouir. Je songe seulement à la désolation, à l’aridité, au soleil aveuglant et à la chaleur brûlante d’août – et comment des êtres sensibles furent délibérément conduits dans ce néant infernal pour y souffrir et exhaler leur dernier souffle.

Tandis que je me tiens à part, l’atmosphère se charge d’une signification transcendante. Nous avons l’opportunité rare d’éprouver viscéralement la soif, la faim et l’agonie que nos martyrs et survivants ont enduré. Le respect que j’éprouve pour les âmes suppliciées qui connurent ici leur ultime libération, me fait oublier l’inconfort matériel du moment. En fait, nous arrivons juste 95 ans, plus deux jours, après que le vicomte Bryce, homme d’Etat britannique, ait signalé que des convois d’Arméniens commencent à arriver à Deir-es-Zor.

De nos jours, de nombreux voyageurs grattent et dégagent la terre en surface de Deir-es-Zor, découvrant les crânes et les os des Arméniens massacrés. Aujourd’hui encore, le sol est nu et inoccupé en surface, tandis que la douleur semble se cramponner à l’air sec et chaud. Je songe aux corps suppliciés de nos ancêtres, qui trouvèrent ici un repos éternel, contrairement à leurs âmes. Je contemple le sable et, à travers mes larmes, j’entonne en silence le « Hahnk-jeh-tsek » ou « Puissiez-vous reposer en paix », le repos arméniens des âmes. La Turquie continue à prétendre qu’elle a simplement « déplacé » les Arméniens à Deir-es-Zor. Or qui pouvait survivre dans ce lieu épouvantable ? Déplacement signifiait mort, ce que voulait la Turquie. Avant de remonter dans le bus, je ramasse du sable et des amarantes pour que mes contemporains, restés en Amérique, puissent se rappeler de Deir-es-Zor d’une façon tangible.

Fantômes de l’Euphrate

A plusieurs kilomètres du désert de Deir-es-Zor, notre groupe se rassemble sur un pont suspendu, au-dessus de l’Euphrate, où tant d’Arméniens connurent leur fin. Une dizaine de gamins syriens, voulant apparemment se distraire et oublier la chaleur, sont perchés à 25 mètres au-dessus de l’eau, sur les rampes et les câbles du pont. Tandis que nous jetons cérémonieusement des fleurs dans l’Euphrate, ces gamins se jettent dans le fleuve. Ce qui nous rappelle ces Arméniennes qui, lors du génocide, se suicidaient en se lançant d’elles-mêmes dans ces mêmes eaux pour éviter d’être violées et enlevées par les Turcs. En me souvenant de cela et en voyant sauter les gamins, je n’arrive pas à trouver mes mots, tandis que le vicaire entonne avec nous :

Gooys aghcheegner
Eeraroo tzerk purnetzeen
Eerenk, zeerenk
Yeprad Kedn nedetzeen

Jeunes Arméniennes
Se tenant par la main
A l’unisson
Se jetant dans l’Euphrate

Ces gamins, dont les plus âgés sont à peine adolescents, ont-ils conscience de ce qu’ils font ? Ou n’est-ce qu’un hasard ? Au grand regret de leurs familles et des autorités locales, plusieurs sont morts, ces dernières années, en exécutant ces sauts hors norme. Ces morceaux de bravoure veulent-ils honorer nos morts ou ne sont-ils que des bravades de jeunesse ? Ce dont nous sommes témoins me met trop mal à l’aise pour que j’interroge plus d’une poignée de gens, qui ne savent pas.

Afin d’atténuer en quelque sorte mon chagrin, au vu d’un tel spectacle, je me promène sur le pont, serrant mes bras en guise de réconfort. Tandis que je me penche pour regarder à travers mes larmes le fleuve en dessous, des cartes postales de trésors d’Arménie sauvés de Cilicie tombent de mon carnet et atterrissent dans l’Euphrate. A ce moment-là, j’ai l’impression de joncher involontairement le fleuve. Mais, plus tard, il me semble que ces cartes postales ont suivi leur impulsion, cherchant à retrouver et rassurer les âmes qui ne furent pas sauvées.

Selon un proverbe, l’Euphrate semble clair et brillant à tous, sauf aux Arméniens qui, lorsqu’ils le regardent, ne voient que des verts et des bruns sombres. En tant qu’Arménienne qui se trouve ici, à ce moment-là, je puis m’en porter garante. Plus encore, je suppose que je devrais être reconnaissante à l’Euphrate de ne pas s’écouler, rougi du sang des innocents assassinés, jetés là lors de notre supplice.

Ce n’est que beaucoup plus tard que mes pensées reviennent à mes liens personnels avec Deir-es-Zor : jeune fille, ma grand-mère maternelle, Armaveni, enterra sa propre mère dans ces sables. Et ma grand-mère paternelle, Lucia, vit, impuissante, ses deux petites filles mourir dans cette terre vaine.

Durant les jours qui suivent notre pèlerinage, je rassemble peu à peu mes pensées à propos de tout ce que nous avons vu. Je réalise que l’Arménie de nos ancêtres est présente tout autour de nous au Levant. Deux des régions que nous avons visitées en Syrie – Kessab et Haleb [Alep] – comptent des communautés arméniennes anciennes, établies là depuis longtemps. Andjar et Bourdj Hammoud, au Liban, constituent des communautés remontant au début du 20ème siècle, bien que des Arméniens aient vécu là depuis des siècles.

A un niveau plus profond, les fragments du puzzle d’une Arménie Occidentale démantelée nous contemplent. A Andjar, je retrouve son âme : le combat des Arméniens pour leur survie et leur dignité. A Haleb et Bourdj Hammoud, je retrouve son esprit : la communauté arménienne vivante, bien vivante. A Kessab, je retrouve son corps : nos patries. Et à Deir-es-Zor, je retrouve son cœur : les restes suppliciés de nos ancêtres.

Foi et renouveau

Maints sites de pèlerinage renferment des lieux saints où des miracles, dit-on, se sont produits. Si quelqu’un me demandait à quels miracles j’ai assisté, je répondrai tout d’abord que ce n’est rien moins qu’un miracle que des Arméniens aient survécu aux marches de mort en direction de Deir-es-Zor. Le second miracle est l’existence d’avant-postes arméniens au Liban et en Syrie, où la culture de l’Arménie Occidentale, pratiquement éteinte, continue d’exister. Porter ce témoignage me conduit à me consacrer de nouveau au combat des Arméniens pour la justice. Et j’ai bon espoir qu’en 2015 – le 100ème anniversaire du génocide arménien – chaque Arménien qui n’y est pas encore allé, fera le pèlerinage à Deir-es-Zor.

Nous, les pèlerins, avons une dette de gratitude envers le peuple du Liban et de la Syrie, qui nous ont accueillis cet été. Leurs gouvernements furent informés de notre pèlerinage et donnèrent leur accord. Nous permettant de voyager librement vers des sites chrétiens sacrés, de prier et de commémorer à notre guise. Nous avons eu pleinement accès à nos églises et centres communautaires, qui sont la propriété d’Arméniens. Ces mêmes nations donnèrent refuge aux Arméniens lors du génocide, voici 95 ans. A cette époque, nos exilés se virent accorder de nombreux droits qui leur étaient refusés dans leurs terres d’origine : s’identifier comme Arméniens en toute sécurité, parler librement leur langue d’origine, pratiquer leurs coutumes, honorer leurs morts, gagner leur vie et bâtir maisons, écoles et églises.

Pèlerinage de pacotille

Que pouvons-nous attendre maintenant d’une Turquie qui organise un soi-disant pèlerinage pour les Arméniens à travers le monde, prévu le 19 septembre [2010] ? Un office religieux d’un jour sera autorisé dans l’église arménienne, récemment rénovée, de Sainte-Croix sur l’île d’Akhtamar, dans la région de Van de l’actuelle Turquie.

Afin de promouvoir son image de tolérance envers ses minorités, la Turquie a récemment rouvert cette église sous la forme d’un musée laïc et d’une attraction touristique lucrative. Pour preuve de sa soi-disant intention de « se réconcilier » avec son passé génocidaire, et au lieu de procéder à une justice réparatrice, la Turquie a fait savoir que les Arméniens devront, de fait, payer pour visiter l’église d’Akhtamar qu’elle s’est appropriée sur une terre, qu’elle s’est aussi appropriée.

L’admirable église Sainte-Croix, décorée de bas-reliefs représentant des scènes de la Bible, fut confisquée, lorsque Van fut vidée de ses habitants arméniens lors du génocide. Durant les années qui ont suivi, l’extérieur de l’Eglise fut criblé de balles tirées par des Turcs armés, originaires de la région. Laissée à l’abandon, Sainte-Croix échappa, tant bien que mal, à une destruction totale ou à une conversion en mosquée ou étable pour animaux, comme la plupart des autres églises arméniennes en Turquie.

Van fut jadis la capitale de l’Arménie. L’église Sainte-Croix fut le siège du Patriarcat arménien du 12ème au 19ème siècle. Comme le précise le Mémorial de Deir-es-Zor : « En 1915, la province de Van comptait 197 000 habitants arméniens, 33 monastères, 75 églises et 192 écoles. La ville de Van comptait à elle seule 32 000 habitants arméniens et 8 églises. »

Contrairement à notre récent pèlerinage à Deir-es-Zor et aux églises arméniennes le long de notre route, ce « pèlerinage » que les Turcs ont organisé pour les Arméniens vers notre Akhtamar prisonnière constitue un insulte envers la nation arménienne tout entière, et pas seulement envers ces Arméniens que la Turquie elle-même a anéantis et spoliés.

Dans le sillage de Deir-es-Zor et de nos rêves d’Arménie Occidentale, le vicaire Tanielian résume peut-être le mieux la renaissance et la mission du peuple arménien dans un de ses sermons : « De même qu’avec la mort de Jésus-Christ, les terres et le peuple d’Arménie sont perdus pour nous. Chacun a souffert, fut crucifié et enterré. Mais, à la fin, le Christ et l’Arménie sont tous deux ressuscités ! »

Ainsi se poursuit notre combat.

Lerner Hayreni / Monts de ma patrie

Oh, combien je me languis de vous,
Fiers monts d’Arménie,
Sur vos entrailles j’ai couru à perdre haleine,
Ô monts, ô monts, ô monts de ma patrie !

De vos cimes glissent les nues
Tels des moutons descendant vers la vallée.
Parmi vous je me languis d’être.
Pour vous étreindre à nouveau, ô monts de ma patrie !

Monts d’émeraude, je vous ai laissé mon cœur.
Mais de vos roses j’ai emporté la fragrance.
Dans mes veines coule la force d’une terre maternelle,
Ô monts, ô monts, ô monts de ma patrie !

Musique d’A. Mirankoulian. Paroles de V. Aramouni.

Pour écouter ce chant en arménien par Karnig Sarkissian, cliquer sur :
http://www.azad-hye.net/media/s1/karnig-sarkissian-lerner-hayreni.mp3

Lucine Kasbarian est une écrivaine et caricaturiste arménienne, née aux Etats-Unis, de seconde génération. Elle est l’auteur de Armenia : A Rugged Land, an Enduring People [Arménie : une terre rude, un peuple qui résiste] (Minneapolis, Minnesota, USA : Dillon Press, 1ère éd. 1997, 160 p.). Un conte arménien, raconté par elle, est à paraître en 2011 aux éditions Marshall Cavendish. Pour découvrir d’autres voyages de Lucine Kasbarian au Liban et en Syrie, consulter http://www.armenianprelacy.org/index.php/news/press-releases/121-pr081910b et http://www.armeniapedia.org/index.php?title=The_Lure_of_the_Levant.

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Source : http://www.azad-hye.net/article/article_view.asp?re=833kdz86
Traduction : © Georges Festa – 10.2010.
Avec l’aimable autorisation de Hrach Kalsahakian, rédacteur en chef d’Hazad-Hye.