mercredi 13 octobre 2010

Nicole Guiraud

© Nicole Guiraud, Kindheit, 2009
Galerie Peter Herrmann, Stuttgart


Nicole Guiraud

Ailleurs / Intérieurs

par Georges Festa


à ma mère,


Comment dire le démembrement, l’arrachement, au sens le plus littéral du terme ? Victime de la violence aveugle – cette guerre d’Algérie, où sombrera le message humaniste du chantre de Tipasa et de Noces -, Nicole Guiraud choisit l’Allemagne, autre terre de convulsions et d’exils où, au fil du temps, s’élabore une œuvre visionnaire, singulière.

De la série « Die Welt im Einmachglas » [Le Monde en bocal] (1975-2005) à sa récente exposition « Archäologie des Erinnerns » [Archéologie de la mémoire], une entreprise d’épuisement des formes et des mythes nous convie à interroger l’émiettement, la nostalgie, le désir d’altérité.

Vitrine. Carte de la Méditerranée ouest. Face à face rivages d’Algérie et de France. Bouteille minérale, étiquette en arabe. D’où fusent fils multicolores, branchages. De chaque côté deux clés. Dont l’une est tordue. Comme brûlée. Coupelles, poteries. Etagère couperet. Amas de coquillages, photographies. Portrait de profil, tendu vers l’absence. La nuit. Jeune fille, de dos. Face à un rivage. Embarquement ou attente ? Sur un arc-en-ciel un petit personnage. Porteur d’étoile. Exhiber les brûlures. Ce qui reste de l’incendie. Béance des continents. Les objets que l’on a tenus dans sa paume. Ne pas être au monde. Ecran blanc.
Die Hoffnung / L’Espérance / The Aspiration. Collection privée, 1978-1998. Vitrine n° 5. Matériaux divers.

Femme voilée de blanc. Portant sur sa tête une corbeille. Fruits d’été ou de révoltes ? De sa veste jaune safran. Les mouvements d’une danse. Retenue, lourde. De sa main droite elle tient une rose. Morceau de chair, amas de pétales gonflés. Juchée sur un gazon de pacotille. Souvenir asphyxié, suffocation. Dans cette immobilité factice lire le souvenir mat. Inexpliqué. Tout autour ce verre, conjurant l’usure, la disparition. Comme surgie de légendes, la marchande improvisée. D’images. Interdites, vaines. Le mouvement s’est arrêté. Il s’agit de conserver, mettre en boite. Pour mieux exhiber. L’obscène. La perte. La déchirure.
La Rose de Blida - série Die Welt im Einmachglas. Exposition Thanks for inspiration avec Marie Pittroff et Jean-Luc Cornec, 2002

Totem humain ocre. Aux quatre bras. SNOW. Les quatre postulations géographiques. Aux quatre visages. Regardant de toutes part. De ses yeux absents. Homme rougi de soleils. Gagné de mousse et d’ombre. Campé telle une girouette. Sur ces étendues minuscules. Royaume dérisoire ou bouteille à la mer. Homme phare. Nos caps de désespérance. Lames grises et vertes. De l’Eden au signe. Proclamer, nommer. Les corps de Babel. Signaler l’inutile. Dresser une ultime barrière. Comme si les mondes n’étaient pas interchangeables. Conjurer les glissements. Bientôt ce galet. Verre en fusion. Rameau d’or. Métamorphose à venir.
Odyssée - série Die Welt im Einmachglas.

Huit personnages. En toile de fond, le sentier rocailleux, la montagne proche, portique d’un lieu saint. Arcades blanches sur la droite, qui s’opposent à l’éboulis, à la désagrégation, sur la partie gauche. Découpe régulière, contrastée, d’une architecture, d’un décor. Exotisme des années 1920. Etre ailleurs et pourtant là. Burnous et années folles. Les utopies éphémères. Après les massacres, chercher l’étourdissement. Se perdre. Conjuguer les formules oubliées. De part et d’autre les veilleurs. Encadrant la scène. Attendant. Ce que l’histoire va lacérer. Au-dessous, la carte, les noms, les fleuves. Oran-Alger-Constantine-Sahara. Basculements.
Le Marabout – série Sécurisation des éléments de preuve dans une langue étrangère / Archéologie de la mémoire, 2009. Film plastique.

Dans ce jardin flou, luxuriant. Au croisement de Matisse ou Bonnard. Les Orients d’enfance. Initiations, vertiges. Au carrefour des langues. Tandis que les ombres gagnent. Inexorablement. Avant-scène. Tout était donné. Trop pleins. Les saturations. Même si cela te constitue, te porte. Bientôt tout va s’effacer, vaciller. Arrêt sur image. Décrypter. Les signes avant-coureurs. Symptômes, stigmates. Ramures fertiles. Mousson des senteurs. Etourdissements. D’avoir touché au paradis. Andalousies ressuscitées, mille fois inventées. Et puis la nuit. Qui étend sa main. Cendres familières. Dysjonctions. Atopie. Se laver le sang.
Kindheit – série Spurensicherung in der Fremde / Archäologie des Erinnerns, 2009.

© georges festa - 10.2010