mardi 19 octobre 2010

Raffi - Djalaleddine / Jalaleddin

© Taderon Press, 2006

Pourquoi l’on devrait lire…

Djalaleddine de Raffi
(Œuvres choisies, Erevan, 1984, vol. 4, p. 7-63)

par Eddie Arnavoudian

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Le talent littéraire de Raffi est évident dans ce court et tout premier roman, dont Donald Abcarian livrera bientôt, espérons-le, une excellente traduction anglaise (1). Dans Djalaleddine, Raffi se révèle déjà un maître du récit d’aventure, lequel représente en même temps une véritable pièce d’agitprop politique, portée à un haut niveau intellectuel et artistique. Nourri d’action dramatique, l’ouvrage divertit et transporte, mais avec pour but premier d’éduquer son public sur la nécessité et la légitimité de la résistance à l’oppression, par tous les moyens nécessaires – comme l’énoncera un Malcolm X.

Djalaleddine débute par des scènes révoltantes de Djalaleddine, chef d’un clan kurde, faisant à coups de fouet de ses hommes une meute en furie, tandis qu’il prépare une campagne de pillages et de saccage visant des villages arméniens voisins, dans la province d’Albag, occupée par les Ottomans. Pour son expédition, Djalaleddine mobilise non seulement la force militaire, mais aussi l’autorité et la bénédiction de l’élite religieuse dont il est aussi le chef. Raffi ne met pas cependant tous les Kurdes dans le même sac. Bien que parfois sujet à controverse, le roman est exempt de tout chauvinisme anti-kurde. Ainsi, à travers lui, les Kurdes en tant que peuple sont présentés en des termes élogieux. Mais Raffi ne dissimule pas le fait que Djalaleddine et d’autres chefs kurdes opèrent en tant qu’agents de la tyrannie ottomane en Arménie. La population, sur laquelle ils exercent une autorité anarchique, sont les Arméniens, réduits à n’être qu’une masse passive, humiliée, suppliante, inerte, inactive et rétive envers toute initiative indépendante.

Dans cette équation entre cruelle oppression et humble résignation surgit le jeune rebelle Sarhad et sa bande de douze compagnons, rappelant Jésus et ses douze disciples, mais ici Sarhad et ses hommes sont les représentants d’un principe nouveau d’existence, laïc et démocratique. Ils ont compris que l’opprimé doit résister ou mourir, combattre ou être massacré. Ils réalisent que mendier et supplier ne peuvent dompter et apaiser la férocité de l’oppression. Ils savent que des paroles humbles sont interprétées comme des signes de faiblesse et d’impuissance, qui ne servent qu’à aiguiser l’appétit de ce monstre. A l’encontre d’une tradition chrétienne arménienne de soumission silencieuse, ils constituent le noyau conscient de soi, qui, par son exemple et son éducation, contribuera à susciter une tradition nouvelle de défi.

En formulant ces principes, Raffi transforme Sarhad et ses compagnons en porte-paroles d’un mouvement populaire radical. Vus de l’extérieur, ils sont hostiles aux classes dirigeantes arméniennes et à tout ce qu’elles représentent. Sarhad fait l’expérience amère de leur lâcheté. Tandis qu’il les exhorte un jour à imiter des exemples heureux de la résistance armée des Assyriens contre Djalaleddine, il est rejeté comme un dangereux excentrique. La critique des dignitaires locaux et des dirigeants de l’Eglise acquiert une expression brillamment articulée au travers des discours émouvants d’un prêtre défroqué et d’un ancien professeur lesquels, au nom d’un esprit nouveau de liberté, réclament le rejet de toute la tradition chrétienne inculquant passivité et humilité. Loin d’être seuls et isolés, Sarhad et ses compagnons incarnent une génération nouvelle, recrutée à travers tout le pays et prête à sacrifier sa vie pour la liberté du peuple.

Palpitant, ce récit d’aventure de Raffi n’est pas dénué de réalisme. Comme toujours, Raffi démontre une fine compréhension des conséquences sociales et économiques liées à l’oppression et à la résistance. Autour de l’histoire simple d’un jeune rebelle, devenu un bandit politique, en quête de son aimée enlevée, il reconstitue le paysage politique et social dévasté de l’Arménie et relève les obstacles, ainsi que les exigences, d’une émancipation populaire. Parallèlement, il se révèle un profond penseur et un théoricien social et politique de valeur. Sa thèse en faveur d’une résistance populaire armée se tient. Parmi nombre d’observations aiguës, l’une d’elles définit avec perspicacité le banditisme politique comme une « protestation effroyable, terrifiante, contre une société qui n’est pas organisée en accord avec un régime de droit ». Raffi a aussi le génie de communiquer clairement et simplement, tout en faisant montre d’une passion et d’un enthousiasme contagieux. Présentant les problèmes de l’oppression avec profondeur, avec un sens aigu des espérances des hommes et des femmes de tous les jours, de leurs forces et de leurs faiblesses, le tableau qu’il livre du peuple arménien opprimé saisit une part de l’expérience de tous les opprimés ici-bas.

Djalaleddine est un roman politique empreint de finesse artistique. Il n’a rien de cette rhétorique boursouflée si commune aux romans historiques arméniens. Comme figure patriotique, Sarhad n’est pas une icône abstraite. Contrairement à certaines caricatures en carton pâte, il ne devient pas nationaliste et révolutionnaire via quelque sagesse idéologique intérieure, ou d’inspiration divine, mais de par son expérience personnelle. Garçon récalcitrant par nature, son expérience de la vie le conduit à se révolter contre l’autorité humiliante de sa communauté. C’est un véritable être humain avec ses propres souffrances qu’il ne peut aisément oublier, fût-ce au beau milieu de son combat à la vie à la mort contre l’injustice sociale. Profondément angoissé qu’il est par l’enlèvement de son aimée, sa force de caractère lui permet de rester conscient de la souffrance de sa communauté et des abus dont sont victimes toutes les Arméniennes.

Une approche véritablement artistique de ce roman et de l’œuvre romanesque de Raffi dans son ensemble n’est possible que si l’on évite toute tentative vaine de faire rentrer ses romans dans les catégories toutes faites et inadaptées du roman européen romantique ou réaliste. Raffi développa son style propre de récit épique populaire, au service de son ambition personnelle. C'était un artiste, mais de ceux qui écrivent avec un message pour les masses. C’est pour elles qu’il écrit, et non pour le divertissement futile d’une élite arménienne éduquée à l’européenne. Sa forme romanesque d’élection reflète donc cette ambition. Afin de s’assurer le succès et d’être compris, il employa un style narratif développé à partir d’une tradition populaire, déjà existante parmi le peuple. Tradition à laquelle Raffi adapta la forme du roman européen. Les lecteurs peuvent avoir un aperçu intéressant concernant la technique romanesque de Raffi grâce à un excellent essai du romancier Terenig Demirjian sur la combinaison, chez Khatchatour Abovian, du folklore populaire, du roman réaliste, de la chanson et de la poésie, dans son célèbre poème Verk Hayastani [Les Plaies de l’Arménie] (Terenig Demirjian, Œuvres choisies, vol. 8).

NdT

1. Raffi [Hagop Melik Hakopian], Jalaleddin, translated from Armenian by Donald Abcarian. Londres – Reading : Taderon Press, 2006, 64 p. – ISBN : 978-1-903656-62-1. Une traduction française est parue dans Nouvelles d’Arménie Magazine (Paris), n° 148 (janvier 2009), 150 (mars 2009), 151 (avril 2009), 152 (mai 2009), 153 (juin 2009), 155 (septembre 2009).

Eddie Arnavoudian est diplômé d’histoire et de sciences politiques de Manchester (Angleterre). Il anime la rubrique de littérature arménienne sur Groong. Ses essais littéraires et politiques paraissent aussi dans Haratch (Paris), Naïri (Beyrouth) et Open Letter (Los Angeles).

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Source : http://www.groong.com/tcc/tcc-20050810.html
Article publié le 10.08.2005.
Traduction : © Georges Festa – 10.2010
Publié avec l'aimable autorisation d'Eddie Arnavoudian.