jeudi 28 octobre 2010

Vassili Grossman - Derniers récits / Vasily Grossman's last stories

© Robert Laffont, 2006

Après Vie et destin : derniers récits de Vassili Grossman

par Robert Chandler

www.opendemocracy.net


Parmi les derniers récits de Grossman, plusieurs peuvent être lus comme une réponse à l’œuvre d’Andreï Platonov, le seul écrivain parmi ses contemporains que Grossman admirait sans réserve. Platonov était plus âgé de six ans que Grossman, mais Grossman était une personnalité plus en vue et, une fois du moins, il parvint à être d’un réel secours pour Platonov ; en 1942, il demanda à David Ortenberg, le rédacteur en chef du quotidien Krasnaïa zvezda [L’Etoile Rouge], de prendre Platonov sous sa protection, lui disant que « cet écrivain de valeur » était « sans défense » et « sans aucune position établie ». Ortenberg s’empressa de prendre Platonov comme correspondant de guerre. Plus tard, Grossman proposa à Platonov de collaborer au Livre Noir (1) ; en 1945, Platonov se vit confier, à un moment donné, la responsabilité de tout le matériau concernant le ghetto de Minsk. (2) Lorsque Platonov était malade à la fin de sa vie, Grossman vint le voir quasiment chaque jour et prononça l’un des discours les plus importants à ses funérailles. Platonov et Grossman étaient à bien des égards très différents. La prose de Platonov confine souvent à la poésie, alors que celle de Grossman est peut-être aussi proche du journalisme que la grande prose peut l’être, tout en demeurant une grande prose. Quoi qu’il en soit, les deux écrivains se découvrirent d’évidence beaucoup de choses en commun. Ortenberg écrit dans ses Mémoires de guerre : « Grossman, comme son ami Andreï Platonov, n’était guère loquace. Tous deux venaient parfois à L’Etoile Rouge, prenant place sur un canapé […] et restaient là toute une heure, sans dire un mot. Sans se parler, ils semblaient rouler une conversation connue d’eux seuls. » Semyon Lipkin, ami de Grossman, décrit Platonov comme « plus indépendant dans ses jugements » et Grossman comme un écrivain « plus traditionnel ». Il relate ensuite comment il avait pour habitude de s’asseoir avec Platonov et Grossman dans la rue, face à l’appartement de Platonov. Les trois hommes se relayaient, échafaudant des histoires sur les passants. Celles de Grossman étaient détaillées et réalistes ; celles de Platonov étaient « décousues », davantage centrées sur la vie intérieure de la personne, « à la fois inhabituelle et simple, comme la vie d’une plante ».

Plus intéressant encore, cependant, la portée avec laquelle Grossman, durant la période allant de la mort de Platonov en 1951 à la sienne en 1964, semble avoir absorbé une part du style et de la vision idiosyncrasiques de Platonov – comme s’il tentait quasiment de maintenir en vie l’esprit de Platonov. La Bâtarde évoque une chienne du nom de Petrouchka – première créature vivante à avoir survécu à un voyage dans l’espace. Par son aptitude au dévouement, sa vie antérieure de chien errant, sans abri, et sa compréhension rapide de la technologie, Petrouchka a beaucoup à voir avec les héros paysans de Platonov. Dans un autre récit, La Route, Grossman semble plus platonovien que Platonov lui-même. Platonov nous montre souvent des gens sans éducation aux prises avec de difficiles problèmes philosophiques ; Grossman nous donne à voir une mule qui non seulement résout le dilemme d’Hamlet – être ou ne pas être -, mais parvient même au concept d’infini.

Comme Platonov, Grossman se meut librement entre des idées abstraites et une matérialité vigoureuse. Le tableau, à la fin de A Kislovodsk, d’un mari baisant les sous-vêtements et les pantoufles de sa femme est une réminiscence d’un passage de Moscou heureuse : « Elle lui donna ses chaussures à porter. Sans qu’elle le remarquât, il les renifla, les effleurant même de sa langue ; désormais, ni la personne de Moscow Chestnova, ni quoi que ce soit d’elle, fût-il sale, n’eûssent pu donner la nausée à Sartorius et il eût considéré les déchets de son corps avec le plus grand intérêt, puisqu’ils avaient appartenu, il y a peu, à cette créature splendide. » Plus platonovien encore, le moment, dans Tiergarten, où un gardien de zoo misanthrope embrasse sur les lèvres son gorille adoré.

Grossman et Platonov ont une admiration commune pour le peuple ouvrier, simple, non intellectuel. Lipkin a proposé que, dans le cas de Grossman, cela puisse provenir des croyances populistes qu’il avait assimilées de ses parents, alors que dans le cas de Platonov, cela faisait simplement partie d’une vénération panthéiste de la vie dans toutes ses manifestations. Vers la fin de la carrière de Grossman, cette distinction cessa néanmoins d’opérer ; ses derniers récits sont empreints d’un culte panthéiste très proche de celui de Platonov.

Il existe une autre similitude, assez étonnante, entre Platonov et Grossman : les deux écrivains furent plus largement lus qu’on ne pourrait le penser. La dernière œuvre, importante entre toutes, de Platonov – les versions émouvantes, spirituelles, de contes populaires russes qu’il composa après la guerre – fut intégrée, sans mention de l’auteur, à des millions (littéralement !) d’exemplaires de manuels scolaires. De même, certaines phrases célèbres, reprises d’un des articles de guerre de Grossman, sont gravées dans le granite, en caractères énormes, sur l’immense mausolée militaire de Stalingrad ; l’une d’elles est même ciselée en or. Or, nulle part dans ce complexe commémoratif, il n’est fait mention de Grossman en tant qu’auteur. Les autorités soviétiques tuèrent ou supprimèrent nombre de leurs meilleurs écrivains, tout en portant aux nues leurs paroles.

L’Avalanche, un récit que Grossman écrivit un an avant sa mort, peut être lu comme une expression de son angoisse quant à ce qui pourrait arriver à son propre héritage. Une vieille femme vient de mourir. Ses enfants et petits-enfants ont des difficultés à se partager ses biens ; les uns sont grossiers et avides, les autres hypocrites. L’histoire s’achève sur une note de grâce inattendue ; Irina, la benjamine des petits-enfants, descend la rue aux premières heures d’une matinée ensoleillée. Quelqu’un, de l’autre côté de la rue, sifflote l’air du Toréador de Carmen ; un homme qui marche à côté d’Irina se joint à lui, fredonnant maladroitement le même air. Les deux hommes se toisent. Irina pense alors : « Qu’il est facile de partager l’héritage de Bizet ! » A l’instar d’Irina, Grossman lui-même peut être vu comme ressentant à la fois envie et admiration pour Bizet. Un compositeur, à certains égards du moins, a plus de chance qu’un romancier. Après tout, un long roman, complexe et subversif, ne saurait se transmettre de personne à personne, à travers une rue.

Trois autres récits des dernières années de Grossman – La Route, La Bâtarde et A Kislovodsk – contiennent tous des répétitions significatives de l’expression « vie et destin ». Les mots sont comme des marqueurs – ou des cloches, rappelant au lecteur à quel point la perte de son roman domine les pensées de Grossman.

La Route (1961-62) peut être lue comme un concentré de Vie et Destin, sa recréation en miniature. Pouvant même représenter une tentative de la part de Grossman de compenser « la mise aux arrêts » de son roman, de retirer le meilleur du désespoir que cela occasionna en lui. Même dans Vie et Destin, il n’évoque pas aussi puissamment l’aspect implacable de cette longue campagne hivernale qui culmina lors de la Bataille de Stalingrad. La peinture des horreurs de la guerre et du miracle de l’amour semble des plus universelle, du fait du point de vue inattendu avec lequel l’histoire est racontée – celui d’une mule originaire d’un régiment d’artillerie italien.

A Kislovodsk – le dernier récit qu’écrivit Grossman – a aussi pour cadre la première année de la guerre. Nikolaï Viktorovitch, un médecin soviétique haut placé, doté d’un amour presque excessif du confort et de la beauté, n’est ni un mauvais homme, ni entièrement égoïste – mais il est toujours trop disposé à faire des compromis. Le récit s’achève sur une note rédemptrice. Requis par les nazis de faciliter le meurtre des soldats soviétiques blessés qui sont ses patients, Nikolaï se suicide. Sa femme se joint à lui. Durant leurs dernières heures, le mari et sa femme, d’habitude d’une élégance impeccable, s’autorisent à se conduire « vulgairement », danser sur une musique « vulgaire », dire adieu à leurs porcelaines adorées qu’ils embrassent et à se dire adieu en s’étreignant comme de jeunes amants.

En réaction aux exigences des nazis, Nikolaï Viktorovitch affiche une force morale dont il n’a jamais fait montre auparavant. Au regard de la plupart des gens, Grossman lui-même démontra une grande force morale durant son existence – mais ses critères étaient stricts et sans nul doute se reprocha-t-il les divers compromis qu’il fit durant toutes ces années. Jusqu’à la « mise aux arrêts » de Vie et Destin, Grossman tenta de travailler dans le cadre du système ; ce n’est que lors de ses trois dernières années qu’il cessa de faire des compromis. Cette intransigeance nouvelle lui coûta beaucoup. En décembre 1962, par exemple, il choisit de ne pas publier La Paix soit avec vous (le récit de son séjour de deux mois en Arménie, fin 1961) (3) dans la revue Novy Mir, plutôt que d’accepter l’omission d’un court paragraphe concernant la Shoah et l’antisémitisme russe. Estimant qu’une nouvelle publication aiderait grandement Grossman, à la fois financièrement et au regard de son image publique, Lipkin lui conseilla de renoncer, mais sans résultat. Grossman estima apparemment qu’il valait mieux devenir un non-être que se trahir et trahir la mémoire de son peuple et de sa mère. La vigueur de la détermination de Grossman à se comporter de manière honorable, et la conscience qu’il avait de la difficulté à ne pas céder aux pressions, sont bien illustrées dans un passage des mémoires d’Anna Berzer, rédactrice à Novy Mir, responsable de la publication de plusieurs de ses récits au début des années 1960. Berzer fut l’une des visiteuses les plus assidues de Grossman, durant ses derniers mois à l’hôpital, et l’une des quatre personnes à qui il montra Tout passe (4). Elle relate comment, un jour, Grossman se réveilla en sa présence. Encore à demi plongé dans ses rêves, il lui déclara : « Ils m’ont emmené pour m’interroger durant la nuit. Je n’ai trahi personne, au moins ? »

[La traduction anglaise de La Route, un recueil de récits et d’articles de Vassili Grossman, par Robert et Elizabeth Chandler, est parue fin octobre 2010 aux éditions MacLehose (GB) et NYRB Classics (USA). Une traduction anglaise nouvelle de La Fouille d’Andreï Platonov, par Robert et Elizabeth Chandler, paraîtra en novembre prochain aux éditions Vintage Classics (GB).]


Notes

1. Ilya Ehrenburg et Vassili Grossman. Le Livre noir. Textes et témoignages traduits du russe par Yves Gauthier, Luba Jurgenson, Michèle Kahn, Paul Lequesne et Carole Moroz sous la direction de Michel Parfenov. Actes Sud, mai 2010, 1136 p. (NdT)
2. Platonov n’est pas ordinairement recensé parmi les 29 contributeurs du Livre noir. Or, Nina Malygina a découvert un document issu des archives du Comité Juif Antifasciste, qui confirme la transmission à Platonov de toute une série de matériaux liés au ghetto de Minsk. Malygina transcrit ce document [GARF, fonds 8114, opis 1, delo 945, p. 164] dans son article « Yevreiskaya tema v tvorchestve Andreya Platonova », paru in Semanticheskaya poetika russkoi literatury. K yubileyu professora Nauma Lazarevicha Leidermana (Iekaterinbourg, 2008), p. 128-39. Une traduction yiddish du récit de Platonov, Le Septième homme [GARF, fonds 8114 (Comité Juif Antifasciste), opis 1, delo 271, p. 383-98], fut proposée à la revue Eynikayt, sans jamais être publiée. L’original russe de ce récit puissant sur un partisan juif de la banlieue de Minsk ne fut publié pour la première fois qu’en 1970. Le thème du récit, et le fait qu’il ait été soumis à Eynikayt, confirme encore que Platonov – du moins, à un certain point – travaillait sur la partie du Livre noir liée à Minsk. Voir aussi Shimon Redlich, War, Holocaust and Stalinism (Harwood Academic Publishers, 1995), p. 353-54.
3. Vassili Semenovitch Grossman. La paix soit avec vous / Notes de voyage en Arménie. Traduit du russe par Nilima Changkakoti. Avec une préface de Shimon Markish. L’Age d’Homme, 2007. 175 p. (NdT)
4. Traduction française par Jacqueline Lafond. L’Age d’Homme, 2001. 234 p. (NdT)

Robert Chandler est poète et traducteur. Parmi ses ouvrages récents, une traduction anglaise de Lady Macbeth du district de Mtensk, de Nikolaï Leskov (rééd. Hesperus Press Ltd, 2003), et du chef-d’œuvre d’Andreï Platonov, La Fouille (Harvill Press, 1996).

___________

Source : http://www.opendemocracy.net/od-russia/robert-chandler/after-life-and-fate-vasily-grossman%E2%80%99s-last-stories
Article publié le 13.10.2010
Traduction : © Georges Festa – 10.2010