dimanche 17 octobre 2010

Vivre une vie de chien en Arménie / Living a Dog's Life in Armenia

© www.savetheanimals.am

Vivre une vie de chien en Arménie
Le refuge « Sauvez les chiens » de Nune Mehrabyan

par Sona Krikorian

Hetq, 11.10.2010


Nune Mehrabyans accourt vers nous, tandis que nous l’attendons à l’angle des avenues Toumanian et Nalbandian. Une femme menue. En y regardant de plus près, l’on pourrait craindre de la briser en la serrant trop fort dans nos bras – pourtant, embrassez-la, vous devez le faire.

Elle tente de réaliser l’impossible ici, en Arménie, et le fait avec une énergie d’acier, qui contredit son apparence physique : Nune est l’une des deux jeunes femmes qui dirigent l’unique refuge pour chiens en Arménie.

En Arménie, posséder un chien ne fait tout simplement pas partie d’une vie normale. La disparité des revenus entre ici en jeu : la majorité des gens ne peut se permettre d’acheter les chiens qu’ils découvrent au Vernissage (un marché public), tandis que les 4 % des revenus les plus hauts d’Arménie (les oligarques, comme on les appelle) achètent leurs chiens par centaines de dollars, les important de leurs pays d’origine (Allemagne, Russie, etc).

Ces chiens de prix sont gardés dans des enclos et utilisés principalement pour des combats de chiens ou les loisirs de leurs propriétaires. Quel que soit le niveau social, l’opinion arménienne estime à tort que les chiens sont porteurs de maladies qu’ils peuvent transmettre aux humains, et qu’ils sont enclins à attaquer violemment leurs maîtres ou n’importe qui. L’idée de garder un chien chez soi, ou comme compagnon, est inexistante, encore moins l’idée d’en adopter un dans un refuge pour chiens.

Mes contacts avec Nune ne remontent qu’au milieu de l’été dernier, lorsque j’ai eu connaissance de traitements cruels et de méthodes irresponsables de reproduction canine dans mon voisinage. Ma collègue Vika l’appela, s’écriant : « Si quelqu’un peut t’aider, c’est bien elle ! » Quelques heures après, Nune était chez moi et, après lui avoir raconté la situation de ces chiens dans mon quartier, cette femme fragile, que je redoutais voir brisée en réaction à mon récit, rassembla son courage et se dirigea vers mon voisin, une brochure à la main, demanda à voir les locaux et… chacun connaît l’histoire.

166 dollars par jour pour nourrir 220 chiens

Armés d’un photographe et d’un vidéaste, nous rencontrons Nune dans la rue, tandis qu’elle part chercher un taxi. Nous nous entassons dans le véhicule et entamons notre périple. Nous nous arrêtons tout d’abord dans une rue bordée de boucheries en plein air. Nous découvrons là un des postes budgétaires les plus élevés du refuge pour chiens. Pour nourrir les 220 chiens du refuge « Sauvons les chiens », elle doit acheter plus de 70 kilos de viande chaque jour, à raison de 800 drams (2 dollars US) le kilo de viande.

Elle doit aussi acheter pour environ 5 000 drams (14 dollars US) de riz et 2 000 drams (5 dollars US) de persil pour les chiens : cela aide les chiens à digérer et, dit-elle, en esquissant un sourire : « Ça enlève l’odeur de la viande de leur nourriture ; ils adorent ! » Un arrêt de plus à la pharmacie, où elle part acheter les produits à base de micro-organismes pour les chiens qui en ont besoin, encore 1 000 drams (2,50 dollars US), et nous voilà repartis. Coût total pour nourrir les chiens ce jour-là : près de 60 000 drams (166 dollars US).

Notre taxi nous emmène hors de la ville, dans une zone qui comptait autrefois des usines. Nous nous arrêtons devant une barrière fermée, où nous accueille un chien errant, assis devant l’enclos. Nune nous apprend qu’elle n’a tout simplement pas de place pour le garder. Alors elle se contente de faire un petit tour, de le nourrir et de s’occuper de lui autant qu’elle le peut. Un chien adorable, qui nous accueille craintivement. Nous le caressons. Apparemment, il ne sait comment réagir. Nous passons devant lui et sommes accueillis par un groupe de chiens des plus adorables, des plus affectueux, qui ont malheureusement été victimes de mauvais traitements, avant d’être recueillis par l’association « Sauvez les animaux ». Bien qu’efflanqués, ayant connu de tristes et cruels moments dans leurs vies, ces chiens ont oublié leur passé et sont tout simplement heureux de voir Nune, curieux des nouveaux arrivants qui l’accompagnent.

Un refuge pour chiens aménagé dans une ancienne usine

L’emplacement du refuge pour chiens est une ancienne scierie. Une âme charitable, émue par la souffrance des animaux en Arménie, en fit don à l’association « Sauvez les animaux ». Il abrite actuellement 220 chiens et est dirigé par une équipe de six personnes : deux pour nourrir et faire courir les chiens (ils sont nourris et entraînés de façon à éviter tout désordre) ; deux autres pour le toilettage ; un gardien (qui s’est révélé nécessaire) et un gestionnaire.

La viande crue, le riz et le persil sont emmenés dans l’usine, tandis que nous déambulons au dehors avec Nune, un de ses aides et les chiens. A l’extérieur, dans la chaleur de l’été arménien, parmi les chiens qui courent, ceux qui sont au dehors, ceux qui prennent place autour de nous, poussant nos mains pour que nous leur caressions la tête et nous regardant de loin avec crainte, Nune nous fait le récit de la souffrance des chiens en Arménie.

Il existe de nombreux programmes, internationaux et locaux, en Arménie, qui tentent d’améliorer la situation des chiens en Arménie, nous précise-t-elle, tandis qu’elle épuce un de ses chiens. Nous découvrons ainsi que le gouvernement arménien consacre 80 millions de drams (222 000 dollars US) à des programmes de stérilisation des animaux ; or, au lieu de les stériliser, l’Etat se contente de rafler les chiens errants dans les rues et de les abattre. Outre cet aspect inhumain, cela ne contribue pas à régler le problème croissant en Arménie des chiens errants, qui se multiplient.

Des organisation internationales se sont efforcées de promouvoir l’idée d’une approche positive de ce problème de la surpopulation des animaux, au lieu de réagir de façon meurtrière.

Le 1er congrès sur les animaux errants dans le Caucase s’est tenu à Erevan en juillet dernier. Cette manifestation était organisée en collaboration avec le Pro Paws Charity, le Centre Acopian pour l’Environnement (ACE), la Fondation pour la protection de la vie sauvage et des sites culturels (FPWC) et l’Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe (OSCE), en partenariat avec la Société Mondiale de Protection des Animaux (WSPA), l’ONG Dogs Trust, le Wildlife Volunteer Corps (WVC), etc. Un représentant régional du Conseil municipal d’Erevan était présent et fit ce commentaire : « La question du bien-être des chiens est sans précédent en Arménie et nécessitera un certain temps pour se traduire en termes politiques. »

L’Arménie manque d’une politique cohérente concernant les animaux errants

Le principal problème pour les chiens errants en Arménie, à l’heure actuelle, réside dans le fait qu’il n’existe pas de politique cohérente. En fait, il n’y a aucune politique véritable. N’importe qui peut appeler et porter plainte contre un chien du voisinage, parfois sans raison aucune – « Et si le chien nous mord ? » ou du fait de la gêne occasionnée – « Le chien aboie trop ! ». La police réagit habituellement en abattant les chiens sur place. Or, si la pratique, et la politique, normales, consistant à attraper ces chiens, les stériliser, puis les relâcher, était suivie, non seulement le problème des chiens errants serait réduit de façon drastique, mais la question de la domination territoriale par ces animaux serait aussi réglée.

Suite à l’installation de vétérinaires travaillant dans des officines privées (ces deux dernières années), la stérilisation des chiens a subi un impact important : le coût moyen de cette opération à Erevan est de 20 000 drams (55 dollars US) (pour le refuge, non pour les propriétaires privés). Pour un pays qui peine à se frayer un chemin parmi les nations développées, il est certain que le coût d’un tel programme peut paraître exorbitant, sauf si l’on considère le budget fédéral déjà consacré actuellement, censé traiter ce problème précis.

Tout en caressant les chiens qui s’approchent d’elle, Nune nous explique la logique d’une campagne de stérilisation en Arménie. « Si les autorités avaient simplement suivi l’évolution des choses, on ne connaîtrait pas une situation de ce genre. Deux chiens donnent naissance au minimum à 5 chiots. Ces chiots grandissent et donnent naissance à leurs progéniture… La population augmente de façon exponentielle. »

Plus tard, lors de notre entretien, nous demandons à Nune : « De quoi as-tu vraiment besoin, en dehors du soutien financier ? » Ses réponses sont modestes : du fil chirurgical, lorsqu’elle doit soigner les chiens qu’elle recueille et qu’elle ne peut se permettre de les emmener chez le vétérinaire ; de la nourriture pour chiens, au prix de 25 000 drams (69 dollars US), qui devient impossible à trouver ; de l’herbe pour l’emplacement que ses chiens utilisent pour leurs exercices quotidiens ; et du béton pour construire plus de chenils pour le nombre croissant de chiens qu’elle recueille. En l’absence de changement dans la politique fédérale de l’Arménie, et dans la perception des Arméniens à l’égard des chiens recueillis, il est certain que ces besoins ne seront pas comblés par les ressources dont elle dispose actuellement.

A notre départ, l’immensité de ses efforts nous frappe, tandis que le chien qui nous avait accueillis au portail est rejoint par un autre chien, qui se sent plus en sécurité devant l’entrée, sous l’ardent soleil d’Erevan, que partout ailleurs.

En Amérique ou en Europe, ces chiens seraient choyés dans des familles : nourris, lavés et bien traités. A l’inverse, en Arménie, ils se contentent de chercher un lieu sûr où trouver quelque repos. Nourrir un chien par mois coûte à l’association « Save the Animals » 10 dollars US. Le budget consacré par l’Arménie à la stérilisation des animaux équivaut à nourrir 1 850 chiens chaque mois ou à 370 stérilisations par mois. « Save the Animals » héberge actuellement 280 chiens. Cette absence de logique me révolte.

Gandhi a dit un jour : « On reconnaît la grandeur et la valeur d’une nation à la façon dont celle-ci traite ses animaux. »

Si tel est le cas, la dignité de l’Arménie n’est préservée que par des êtres tels que Nune. Le gouvernement arménien y trouverait peut-être une leçon d’humanité.

Tandis qu’un Gago Tsarukyan se divertit dans le Kotayk à livrer un âne vivant à ses lions, le reste du monde observe l’Arménie et se demande si elle rejoindra un jour les nations civilisées.

Pour plus d’information, http://www.savetheanimals.am/index.htm.

___________

Source : http://hetq.am/en/society/save-the-dogs/
Traduction : © Georges Festa – 10.2010.