jeudi 11 novembre 2010

Arandzar - Berdj Brochian

Arandzar, Vshti Tsitsagh [Le Rire du chagrin],
Abril Bookstore & Publishing / Beyrouth : Varuzhan Hergelian, 1988


Arandzar (1877-1913) – Berdj Brochian (1837-1907)

par Eddie Arnavoudian

www.groong.org


I. Arandzar – Une étoile dans la littérature mondiale ?


Arandzar, dont le nom réel est Missak Kouyoumjian, est un autre nouvelliste des plus intéressant, bien qu’aujourd’hui quasi oublié. Il naquit en 1877 en Arménie Occidentale et mourut à Adana en 1913. De fait, un bon écrivain n’a nul besoin d’être affublé d’étiquettes du genre « génial », « doué », « brillant », et ainsi de suite, pour être lisible après son époque. Tel est le cas d’Arandzar, surtout connu, quand c’est le cas, pour Le Rire du chagrin, qui décrit un épisode de souffrances humaines à grande échelle, lors des sanguinaires ravages de l’Arménie par Tamerlan [Timur Leng] et qui figure dans nombre d’anthologies littéraires.

Or Arandzar gagnerait à être davantage reconnu, pas seulement dans la littérature arménienne, mais dans celle du monde entier pour son ouvrage De la potence au mariage, qui renferme l’une des références les plus précoces, dans l’écriture romanesque, à la manière avec laquelle les élites au pouvoir mettront le progrès industriel et technologique au service du massacre de masse scientifiquement organisé et du génocide :

« Notre civilisation moderne, écrit-il, parmi bien d’autres choses, a aussi grandement facilité l’œuvre de massacre. D’entre ses quatre murs, un câble électrique, tel la main invisible de la mort, va communiquer en une fraction de seconde des ordres émanant de l’exécuteur en chef. Et presque immédiatement, au moment où elles s’y attendent le moins, ses victimes seront ensanglantées et abattues. Des villages et des villes, encore debout aux aurores, ne connaîtront pas le crépuscule. Grâce au progrès du savoir, de nouvelles découvertes vont encore perfectionner ce système à l’avenir. Mais ne nous égarons pas […] »

Mon commerce de coton rehausse encore sa réputation car, outre le fait de détailler avec force la corruption de l’appareil d’Etat ottoman du sommet aux provinces les plus reculées, il fait état des massacres de 1895-96, révélant en particulier de quelle manière les négociants et marchands arméniens furent ciblés. Un témoignage essentiel sur la stratégie ottomane dominante visant à briser le développement économique des Arméniens dans l’Arménie historique.

Arandzar n’écrivit guère. Mais certaines de ses pages livrent d’excellents aperçus sur la vie arménienne à Istanbul et dans l’Arménie Occidentale, occupée par les Ottomans, avant le génocide, couvrant en fait la période allant de 1890 à 1908. Non sans charme et avec intelligence, Arandzar crée des personnages chaleureux et vivants, pour lesquels l’on ne peut qu’éprouver de la sympathie. Des mortels ordinaires comme vous et moi, tentant de vivre leur vie du mieux qu’ils peuvent. Pourtant, à chaque étape, leur vie se transforme en souffrance ou en cauchemar, terrifiante ou mortelle, car ils vivent dans le cadre d’une communauté opprimée au sein de l’empire ottoman. Ils existent en tant que citoyens de seconde zone, victimes de discriminations, considérés comme inférieurs et traités de manière inégale, avec mépris, et bien sûr humiliés. Autant d’éléments que mettent en lumière les récits d’Arandzar, montrant ce que des hommes et des femmes peuvent éprouver, lorsqu’ils sont traités de cette manière.

Bien que chargés du poids de l’oppression, les récits d’Arandzar l’emportent par l’absence de tout nationalisme sentimental ou de tout patriotisme déclamatoire. Ce ne sont pas des slogans que nous entendons retentir, mais un cri de douleur. Pour ce qui est de l’écriture d’Arandzar, la qualité de son art est l’humour, sa capacité à raconter une histoire, en mettant l’accent sur tel détail en particulier ou telle phrase expressive du type de personnage mis en scène.

Déployant son esprit aiguisé, Arandzar fustige aussi vertement la médiocrité de l’intelligentsia et des artistes arméniens d’Istanbul. Son Bref récit d’une nouvelle est une critique littéraire sous la forme d’une fiction, qui règle son compte à ce quarteron d’écrivains et de la littérature arménienne qui singeaient et copiaient alors artificiellement des marques de fabrique française, produisant des fadaises dupliquées à la chaîne. Arandzar s’en prend aussi à la presse contemporaine qui encourage et livre un écrin à ce genre de médiocrité. Combien sied aux intellectuels décadents de notre époque le ridicule, dont frappe Arandzar le langage prétentieux, pompeux, se parant d’emprunts sans nombre au français, afin de couvrir leur vacuité au moyen d’une phraséologie incompréhensible ! Ses flèches s’adressent en outre à cette couche d’étudiants prétentieux, imbus d’eux-mêmes, bien qu’inutiles à la société, qui, tout en s’affichant comme de grands travailleurs en Europe, aspirant à l’excellence universitaire, vivent dans un hédonisme égoïste, tout en profitant des aides pour couvrir leurs dépenses.

Quel dommage, vraiment, qu’Arandzar ait aussi peu écrit et renoncé à son art, bien avant sa mort précoce à l’âge de 36 ans.


2. Berdj Brochian (1837-1907) – Un artiste et un militant pour aujourd’hui


Romancier et pédagogue du 19ème siècle, Berdj Brochian est aujourd’hui injustement négligé. Ignorés et même raillés, ses romans relégués comme une littérature de troisième rayon, bien qu’on leur reconnaisse un intérêt ethnographique, son œuvre de pédagogue est elle aussi quasi oubliée. Sa courte et admirable biographie par Manoukian (Erevan, 1964, 198 p.) constitue un défi bienvenu contre ce genre d’évaluations ineptes. Dans cet essai attachant, Brochian apparaît comme un être d’une nécessité cruciale dans l’Arménie contemporaine, dont la population est trompée et abusée par des élites corrompues, totalement indifférentes au sort du peuple.

Prodigieusement doué, Brochian possédait une mémoire phénoménale – à 15 ans, il pouvait réciter tout Grégoire de Narek, ainsi que les œuvres de Moïse de Khorène, Khazar Barpetsi et d’autres historiens du 5ème siècle et classiques. Il fut aussi en mesure de prendre des initiatives courageuses et risquées et de les soutenir avec l’obstination de la mule la plus entêtée. Brillant et talentueux, Brochian aurait pu, s’il l’avait voulu, s’assurer une existence privilégiée. Or il préféra se consacrer au progrès de l’éducation et de la culture du peuple.

Parmi les forces cléricales réactionnaires qui étouffaient l’enseignement arménien, Brochian fut une lumière et son œuvre dans ce domaine est aussi précieuse, sinon plus, que son héritage littéraire pour lequel il est mieux connu et que peut-être il lui préférait. En 1861, Brochian crée la toute première école pour filles à Tbilissi. Par la suite, durant sa carrière d’enseignant, il crée en 1866 une autre école à Erevan et, deux ans après, une troisième à Akoulis. Considérant le théâtre comme faisant partie de l’éducation populaire, il contribue en 1863 à la formation de la première compagnie professionnelle de théâtre arménien à Tbilissi.

Inspiré par l’exemple de Khatchatour Abovian, Brochian s’efforça d’introduire des méthodes éducatives modernes dans les écoles arméniennes et de mettre fin au fouet qui tenait lieu de discipline. Il s’opposa à la violence et à la brutalité d’un clergé, lequel insufflait un dogme et une superstition inutiles auprès d’élèves qui avaient souvent froid et faim. Voilà pourquoi il fut vilipendé et sans cesse persécuté par le courant réactionnaire dominant de l’Eglise qui, au prix d’efforts multiples, s’assura finalement qu’il soit disqualifié pour enseigner dans les écoles communautaires.

Le grand apport historique du 19ème siècle, sur le plan éducatif, est souvent négligé. Bien qu’il n’y ait guère de traces directes des résultats de l’œuvre pédagogique de Brochian, l’on peut affirmer sans exagération qu’il concourut de manière très significative à la survie de la nation arménienne dans les régions orientales de son territoire historique. Le réseau d’écoles auxquelles appartenait Brochian contribua à inspirer auprès de leurs élèves un sentiment puissant d’identité et de fierté nationales, qui allait servir aux générations à venir dans leurs combats tant contre l’oppression et l’assimilation tsariste que contre l’invasion et le massacre perpétré par les Turcs.

Impliqué dans l’éducation populaire, Brochian, dans le sillage à nouveau d’Abovian, favorisa la littérature dans la langue parlée par le peuple. En 1859, écrivant en dialecte local, âgé seulement de 22 ans, il acheva son premier roman, Sos et Vartiter, que Mikael Nalpantian estime « avoir jeté, avec Les Plaies de l’Arménie d’Abovian, les bases du roman arménien moderne ». Brochian ne pouvait néanmoins se consacrer à l’écriture à temps plein. Les persécutions incessantes de l’Eglise et la fermeture par les Russes des écoles arméniennes ne lui donnèrent pas l’occasion de gagner correctement sa vie grâce à l’enseignement. Si bien qu’il se tourna vers le travail de correcteur, vers la photographie, s’essayant même au négoce de charbon. Le portrait qu’il fit de Raffi reste utilisé à ce jour.

En dépit des obstacles et des épreuves, Brochian parvint à écrire toute une série d’autres romans. Le Front, Shahen, Le Problème du pain, Les Parasites, Pghte, Huno et Vengeance (inédit à ce jour) expriment de manières différentes son aversion à l’égard des élites commerçantes et de l’Eglise arméniennes, leur corruption, leur égoïsme, leur ignorance et leur superstition, ainsi que sa haine envers la rapacité de prêtres et de marchands parasites. Certaines œuvres reflètent aussi une vision des rapports inter-ethniques, le héros de Khetcho intimant à de « cupides Arméniens ou Turcs », lesquels « ont enlevé une tranche de pain de la bouche d’un pauvre homme », de « corriger leurs manières […] ou […] d’aller en enfer », tandis que celui de Huno prend la défense des opprimés de toute nationalité.

Une réfutation du jugement artistique défavorable émis à l’encontre des romans de Brochian attendra une autre occasion. Pour l’instant, une évaluation des Parasites de Brochian par le grand romancier Shirvanzade suffira. Shirvanzade ne se refusait jamais à la critique la plus rude, lorsque celle-ci était nécessaire. Tout en notant certaines faiblesses structurelles des romans de Brochian, ainsi que leurs défauts d’ordre psychologique et linguistique, Shirvanzade ajoute cependant :

« Brochian diffère de nos autres écrivains en ce qu’il connaît bien ce dont il parle. Il saisit de manière authentique l’existence des gens du peuple. Il rend son langage, ses traditions, ses expressions et ses tours de phrase mieux qu’aucun de nos autres auteurs… Les personnages qu’il dépeint, quels que soient leurs imperfections, sont pleins de vie. Et non d’étranges constructions, produites artificiellement par l’auteur. »

Outre son œuvre pédagogique et littéraire, Brochian se distingue encore dans le journalisme. Dans ses mémoires, il voit dans la destruction en 1865 des bureaux de la mairie de Tbilissi par des travailleurs en révolte « un phénomène très naturel », une « expression du principe sacré d’autodéfense ». Quelques années plus tard, dans ses Lettres d’Erevan, il critique l’exploitation de la paysannerie dans l’Arménie rurale où, « malgré une terre riche, la population autochtone vit dans la misère la plus noire, pendant que d’autres profitent. »

Comment alors expliquer la relégation absurde de Brochian dans les poubelles du conservatisme ? Son refus de rejoindre l’influent Krikor Ardzrouni dans un accueil passif du développement capitaliste offrit peut-être à ses opposants idéologiques des armes pour le dépeindre comme une sorte de féodaliste. Le laïc intransigeant qu’était Ardzrouni et ses disciples, qui dominaient alors la vie publique arménienne, exigèrent peut-être de Brochian qu’il s’engageât dans une séparation complète de l’Eglise et de l’enseignement, ce qu’il ne pouvait accepter. Conscient d’un courant éclairé au sein de l’Eglise, Brochian chercha à collaborer avec lui dans le cadre de ses ambitions pédagogiques. Quels que soient les motifs qui président à cette étiquette de conservateur, aucune ne tient la route.

Berdj Brochian n’était ni un révolutionnaire, ni un réactionnaire. Il appartient à la tradition artistique et intellectuelle, à la fois démocratique et populaire, d’un Toumanian, d’un Shirvanzade, d’un Aghayan et de quelques autres. De fait, en tant qu’intellectuels, artistes et personnalités publiques qui se vouèrent au bien de la nation et du peuple, tous, y compris Brochian le méprisé, peuvent servir de modèles pour la vie publique en Arménie de nos jours.

[Eddie Arnavoudian est diplômé d’histoire et de sciences politiques de Manchester, Angleterre. Il anime la rubrique de littérature arménienne dans Groong. Ses essais littéraires et politiques paraissent aussi dans Haratch (Paris), Naïri (Beyrouth) et Open Letter (Los Angeles).]

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Source : http://groong.usc.edu/tcc/tcc-20100517.html
Article paru le 17.05.2010.
Traduction : © Georges Festa – 11.2010.
Avec l'aimable autorisation d'Eddie Arnavoudian.