jeudi 25 novembre 2010

Body Truth / Vérité du corps

© www.accea.info

Vérité du corps

par David Kareyan

Hetq, 06.11.2010


Ce que nous haïssons est en réalité l'objet de notre amour.
Nietzsche


Souvent l’art emprunte des formes à la vie, tandis que, parfois, nous rencontrons dans l’art des directions, qui s’opposent à la vie et à ses aléas pour mieux s’y substituer. De nouvelles formes d’art démystifient des pans entiers de morale publique, lesquelles devraient évoluer, mais au contraire perdurent à travers une mentalité stéréotypée.

Cette section de l’exposition intitulée « Le Corps : nouvel art figuratif en Arménie » montre des œuvres qui réfléchissent à l’axe corps-art-société, lequel a suscité un grand intérêt dans la scène culturelle arménienne ces dix dernières années. Elle contient des matériaux documentaires, jetant un regard rétrospectif sur les nouvelles formes de perception du corps dans l’Arménie post-soviétique. Les notions de spiritualité et de corporéité ont changé parallèlement à la mutation de la morale publique durant le 20ème siècle. Percevoir le corps humain dans le cadre d’un discours culturel est la fonction exclusive du processus culturel post-idéologique que nous connaissons aujourd’hui. Par manque d’espace, il est presque impossible de présenter ici de manière exhaustive les spécificités de ce mouvement culturel, qu’il est convenu de nommer « l’art de résistance », bien que l’existence de plusieurs dizaines d’œuvres d’art et d’essais critiques impressionnants permettent de le percevoir et de le présenter en tant que processus culturel spécifique.

En octobre 1999, une exposition s’ouvrit à l’ACCEA (NPAK) (1), intitulée « La Crise », qui coïncida avec l’attaque terroriste au sein du Parlement de la république. Le choc émotionnel conduisit un groupe d’artistes à revenir à des moyens extrêmes d’expression, afin de saisir l’horreur de la guerre, de la famine et du chaos, constituant davantage une prémonition de l’avenir qu’une réminiscence du passé. Le climat d’actualité de l’exposition frappa le public, en particulier les journalistes.

Nombre d’expositions, tel le tank en carton, grandeur nature, réalisé par Tigran Khachatryan, devinrent des icônes durant la décennie suivante, pour un mouvement émergent de résistance, lequel exhibait la libération du corps en tant que combat contre la répression hiérarchique. Une autre exposition, en 2000, intitulée « Insurrection citoyenne », réunissant beaux-arts, cinéma, théâtre, musique, etc., se transforma en un véritable mouvement, dans lequel la parole de la jeunesse se fit entendre au sein de la république d’Arménie, nouvellement indépendante.

Lors de cette exposition, le groupe de rock Incest se produisit sur scène pour la première fois. Ce projet, conduit par plusieurs jeunes filles (Tsomak, Nata,, Nara, Asia), fit davantage songer à un acte protestataire qu’à un concert. Choisissant l’inceste (institutionnalisé à l’aube de la civilisation et s'imposant à l’esprit humain) comme nom de groupe, elles voulaient révulser le public, lui faisant expérimenter jusqu’à saturation les fruits amers d’une hallucination physiologique. Il s’avéra que le fait même de penser les origines de la civilisation pouvait susciter la nausée. Alors que, pour s’assurer une digestion quotidienne, un consommateur moyen n’a besoin que de s’abstenir de penser à la vérité, sans parler des origines de la civilisation. Dès leur prime enfance, les gens sont conditionnés à vivre sans penser ; un impact aussi stupéfiant, par exemple, est obtenu grâce à la plupart des comptines dans les crèches.

Lorsque Nata, la chanteuse phare d’Incest, émaille d’une vie crue les vers idylliques d’une comptine pour enfants, le tout culmine en vomissant, affirmant par là que la vérité est préjudiciable à la digestion. Les rôles et les scénarios nous contraignant à travers les contes de fées et les comptines pour enfants ne cessent de nous conduire à des impasses, à la stagnation et, en fin de compte, à une panique outrancière.

Voir dans le charnel le spirituel revêt un rôle et une signification importante dans le processus de libéralisation. Percevoir la culture comme un système de communication, plutôt qu’un « butin », fut de façon prédominante la contribution d’artistes femmes. En 2001, Sonia Balassanian organisa une exposition intitulée « Effondrement des illusions », unique par son format et qui se distinguait, du fait de la prédominance d’une sélection avertie d’œuvres de qualité.

Cela ressemblait à une grande fête théâtrale, où le spectateur semblait se mouvoir sur scène, d’une performance à l’autre, devenant acteur dans ce processus. Ce mélange d’installations, de vidéos et de performances touchait une corde sensible, non tant à cause de sa réussite formelle novatrice, que grâce au fait de réunir plusieurs artistes, leur accordant l’expérience exceptionnelle de travailler ensemble. La vidéo-performance « No Return », exposée lors de la Biennale internationale de Gumri en 2003, est le résultat de cette expérience. Le métrage est de moi, Yeva Khachatryan apporta la bande-son et le projet fut conçu par nous avec un groupe d’artistes.

Nous voulions saisir dans cette œuvre les efforts de l’homme moderne pour revenir à une société traditionnelle et l’impossibilité d’y parvenir. Cette vidéo-performance présentait les contradictions et la confusion, qui régnaient dans la société post-soviétique. Construites à partir d’images juxtaposées : le présent et l’avenir, la culture et la violence, l’individu et la société, etc. Le pivot de tous ces phénomènes est l’homme : projeté dans l’avenir, se retrouvant dans le passé et renonçant au présent.

Dans quasiment toutes mes œuvres et celles de mes amis, entre 1999 et 2005, se manifeste la tentative d’extérioriser des désirs interdits. Des désirs qui sont transfigurés, méconnaissables, souvent même innommés, pouvant être perçus comme non existants. Le désir humain est contradictoire par nature, bien que nous le percevions souvent comme transgressant les frontières de l’acceptable. Nous tentions de comprendre l’homme. Est-il possible ou non de vivre sans violence, quel est l’habitat autochtone de l’homme ? Pourquoi la culture, tout en étant clairement un mécanisme compensateur, n’arrive-t-elle toujours pas à clarifier le périmètre à l’intérieur duquel l’homme peut admettre vivre dans son milieu naturel ? Pourquoi les hommes croient-ils que les forêts ou l’océan soient ses alliés naturels ? Nous tentions de soulever ces questions parmi le public, revenant à des contrepoints esthétiques et psychologiques.

En 2005, j’ai mis en place un projet intitulé « Resistance Through Art », lors de la 51ème Biennale internationale de Venise, impliquant Diana Hakobyan, Vahram Aghasyan, Sona Abgaryan et Tigran Khachatryan. Depuis le milieu des années 1990, ces artistes ont participé le plus activement en Arménie à pratiquement toutes les manifestations artistiques de premier plan, en dehors des institutions héritées de l’époque soviétique. Leurs œuvres présentent de la manière la plus percutante la « réhabilitation révolutionnaire » de la culture rurale, les accès hystériques et malsains de masse, émanant de la modernisation industrielle. Autant d’affrontements, que l’on peut observer lorsqu’une idéologie poussant vers un monde unipolaire rencontre la réalité.

Lorsque Diana Hakobyan montre dans sa vidéo les rôles prescrits à une femme à travers les résultats d’enquêtes sociologiques, l’on se demande s’il est possible de se résigner à la cruauté et à l’injustice qui gouvernent ce monde, s’il est possible de créer une société où le narcissisme et le pouvoir ne conduisent pas à un « jeu de dupes ».

Des images, dansant sur un rythme rock’n’roll sur trois écrans, créent une séquence dynamique, rappelant par son impact visuel l’apport des processus d’émancipation des années 1960 et 1970 à la libération de la morale publique. Quelque faibles ou inaperçus qu’aient pu être en Arménie soviétique les effets des processus libertaires du début de l’ère soviétique, l’idée d’une égalité des sexes ne sera plus soumise à un objectif autre, aussi important fût-il.

La libération sexuelle de l’Ouest, à partir des années 1960, permit à la plupart des gens d’éprouver leur pouvoir sur leur propre destin. L’on pouvait changer d’habitations, d’occupations, d’identité sexuelle, de couleur de peau, pratiquement tout. Diana Hakobyan tente de réveiller la mémoire des spectateurs, les plongeant dans le processus de libéralisation des années 1960, un long et sinueux discours, se heurtant sans cesse à des accès de néo-patriarcat justifiant la « logique de pouvoir », l’exploitation et la consommation béates.

La nouvelle vague de résistance survint avec l’émergence, en 2009, du collectif Art Laboratory [Laboratoire d’Art]. Contrairement aux adeptes de l’art physique qui les ont précédé, ces artistes, au lieu d’introduire la politique dans le territoire de l’art, mêlent l’art à la politique. Grâce à leurs performances artistiques, ils brisent des systèmes sociaux clos, tentant de les libéraliser. En 1999, le collectif Art Laboratory inaugura un projet intitulé « Résistance » à l’Institut Mkhitar Sebastasi. Les contributeurs soutenant que le simple fait de présenter l’histoire de la libéralisation dans l’art constituait en soi un acte de résistance.

Les artistes, qui considèrent la vérité du corps comme un combat contre les idéologies, utilisant des contrepoints esthétiques et psychologiques, illustrent la « confrontation du charnel et du spirituel », comme l’écho d’un monde depuis longtemps disparu, lequel peut néanmoins mettre en péril notre propre existence par ses réverbérations.

NdT

1. ACCEA : Armenian Center for Contemporary Experimental Art, Erevan (Arménie) – site internet : http://www.accea.info/

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Source : http://hetq.am/en/home/d-kareyan/
Traduction anglaise de l’arménien : © Artashes Emin.
Traduction française : © Georges Festa – 11.2010

site internet de David Kareyan : www.davidkareyan.com