dimanche 28 novembre 2010

Çağan Irmak - Interview

© Most Production, 2008

Entretien avec le réalisateur turc Çağan Irmak

par Michael Leader

http://wildtyme.blogspot.com


[Hier soir, j’ai assisté à Londres à la première et au gala d’ouverture d’Issiz Adam [Alone], un film qui a connu un immense succès en Turquie, attirant plus de trois millions de spectateurs. J’ai eu la chance de m’entretenir avec l’auteur et réalisateur Çağan Irmak, qui m’a parlé de ses méthodes de travail, de ses thèmes d’inspiration et de ses intentions concernant le film. Nous avons aussi évoqué la Turquie, la culture turque et sa place dans le monde.]

- Michael Leader : D’où vient Issiz Adam ? Quelle a été ton inspiration ?
- Çağan Irmak : Ces cinq dernières années, j’ai réalisé quelque chose à Istanbul. La solitude existe. C’est quelque chose de nouveau pour la Turquie. Vous connaissez peut-être cette sensation en Angleterre ou dans une métropole, mais pour nous c’est nouveau. Tout le monde fait l’expérience de la solitude… C’est une histoire dans une grande ville ; pour moi, ce n’est pas une histoire d’amour, c’est une histoire sur la solitude, sur un homme seul. Si ce film était une chanson, ce serait du Alan Parsons Project. L’inspiration m’est venue de la rue, de la foule. C’est ma première histoire sur la vie dans les grandes villes, après mon dernier film Ulak [Le Messager] (2008), qui était fantastique et épique, une sorte de conte de fées.

- Michael Leader : Ce n’est pas une simple histoire d’amour, dis-tu ; et pourtant le film a trouvé un large public. A ton avis, pourquoi le film est si populaire ?
- Çağan Irmak : Ça dépend. Je n’avais pas prévu ça. Ce film est venu du cœur. C’est une « lettre à George ». Quand tu es seul, et que tu écris quelque chose pour toi. Comme si ce film me murmurait quelque chose.

- Michael Leader : Le film comporte beaucoup d’éléments spécifiquement turcs, y compris sa bande son contenant des morceaux datant des années 1970 et d’autres périodes. Quels sont ces aspects « turcs » ? Pourrais-tu expliquer pour ceux qui sont étrangers à cette culture ?
- Çağan Irmak : Toutes les chansons contribuent au récit et des récitants figurent dans le film. Ils proviennent de mon enfance – tous les disques que tu vois dans le film proviennent de ma collection. Alper, le personnage principal, est originaire d’une petite ville et il est perdu dans une métropole. Sa mère lui demande : « Pourquoi es-tu aussi malheureux ? » Et lui ne sait pas pourquoi, car il est perdu dans la grande ville.

- Michael Leader : Penses-tu que l’identité réside dans la famille ? Une identité que l’on perd, lorsque quelqu’un part dans une ville ?
- Çağan Irmak : Parfois, la famille peut faire de ta vie un enfer, et parfois elle peut t’apporter un peu de joie et de bonheur. En Turquie, les liens familiaux sont très importants pour nous. On se balade entre notre vie et nos familles. J’ignore laquelle est la « bonne », mais c’est comme cela que nous vivons.

- Michael Leader : De l’autre côté, le personnage féminin principal, Ada, lit Far From the Madding Crowd [Loin de la foule déchaînée] de Thomas Hardy…
- Çağan Irmak : J’adore ce livre ! Dans ce livre la femme est si forte. Pour moi, Ada est une femme forte. Je n’avais pas prévu ça pour le public anglais. Ça s’est trouvé comme ça. Ça aurait pu être House of Mirth [Chez les heureux du monde] d’Edith Wharton ou tout un tas de livres turcs que tu ne connais pas.

- Michael Leader : Dans le film, tu utilises des techniques cinématographiques très particulières pour refléter la tonalité du film, l’idylle. Tu démarres dans la légèreté et la fraîcheur, avec beaucoup de plans rapides, et puis on passe à de lents panoramiques…
- Çağan Irmak : Ça dépend des personnages. Dans mon film, la caméra a le rôle principal. Je dois rendre les choses claires en tant que réalisateur grâce à la caméra – ça c’est pour la narration. Je suis un raconteur d’histoires, avant d’être un réalisateur. Et je voulais ressentir la caméra. Et la caméra dépend de l’humeur des personnages. Mais je ne voudrais pas passer pour un crâneur ou un narcissique !

- Michael Leader : Sur les affiches, le film est présenté comme « polémique ». Il l’est, à ton avis ?
- Çağan Irmak : En fait, je n’avais pas prévu ça. Pour moi, c’est une histoire toute simple… Mais pour la Turquie, c’est une histoire neuve. Les jeunes adorent ce film, parce qu’ils s’y retrouvent, eux et leurs histoires. Ils retrouvent leurs rues, leurs cafés ! Ils se disent : « Je suis comme lui, comme elle. »

- Michael Leader : On sent une vraie authenticité. J’ai lu que tu as filmé dans des lieux réels, des restaurants, des appartements…
- Çağan Irmak : En fait, on a créé les maisons et les costumes à partir de rien. A mon avis, si tu racontes des histoires sur quelqu’un, tu dois les créer de toutes pièces. Tu dois reconstituer sa maison. Ça dépend des personnages – chaque chose compte. Par exemple, Ada est une femme qui crée de l’art. Imagine qu’elle touchait chaque table, chaque mur, chaque surface. Personne ne remarque ça, mais pour moi c’est important. C’est sa manière d’être !

- Michael Leader : Le cinéma turc semble vivre une nouvelle vague en matière de réalisation de films. Que penses-tu de la culture turque en ce moment ?
- Çağan Irmak : Où se situe la Turquie dans le monde ? Même chose pour le cinéma turc. Quelle opinion le monde se fait-il de la Turquie ? Idem pour le cinéma turc. En plus, en Turquie, nous vivons une époque compliquée. Un vrai purgatoire ! Il nous faut sauter de l’autre côté, mais on attend. On cherche à travers les styles, à travers nos histoires et nos existences. Un jour, on fera le saut – j’attends. En Turquie, nous n’avons pas de cinéma « grand public ». Parfois nous faisons des films d’art et d’essai, parfois des superproductions, mais dans le cinéma turc il n’y a pas d’histoires « grand public ». Avec ce film, je voulais réaliser une histoire « grand public » pour les jeunes. Nous en avons besoin.

- Michael Leader : Donc, tu voulais créer une œuvre grand public pour les jeunes en général ?
- Çağan Irmak : Je suis entre les deux. Mais ce n’est pas un problème ! Le côté grand public me satisfait !

_____________

Source : http://wildtyme.blogspot.com/2009/03/159-interview-with-turkish-director.html
Article publié le 13.03.2009
Traduction : © Georges Festa – 11.2010 - Tous droits réservés
Avec l'aimable autorisation de Michael Leader.