samedi 13 novembre 2010

Identité et intégration dans le monde global / Identidad e integración en el mundo global


Identité et intégration dans le monde global

par Eduardo Dermardirossian

http://caucasoypampa.blogspot.com


Il s’agit d’établir si l’insertion au sein d’un nouveau milieu social conspire contre l’identité des communautés venues d’autres latitudes. Si l’adaptation à la culture et aux intérêts des sociétés d’accueil fait perdre aux communautés émigrées leurs traits identitaires. Si de nouvelles pratiques peuvent effacer leurs spécificités. Une autre histoire, une autre langue, d’autres aspirations viennent se confronter à un bagage culturel qui, pour l’aborigène, sera dominant.

Dans des pays comme l’Argentine, qui accueillirent des flots de communautés nationales aux provenances multiples, l’examen de cette question est incontournable. Des Européens de toutes nations et des Asiatiques de différentes régions ont gagné ces terres à la recherche d’un destin meilleur ou en échappant à de multiples vicissitudes, s’imbriquant avec des communautés autochtones et créoles et confrontant leurs cultures. Certains groupes humains ont voulu et atteint une intégration rapide, pendant que d’autres se sont retranchés dans leurs coutumes afin de résister à la perte de leur identité. Parmi ces derniers figurent les Arméniens.

Dans quelle mesure les efforts qui ont abouti à l’intégration et ceux qui lui ont résisté ont été salutaires pour la société d’accueil et pour les groupes immigrés, constitue une question qu’il nous faudra élucider. Il nous faudra aussi examiner si le processus de mondialisation, qui se poursuit de manière irrésistible, tolère ce genre de processus. Et voir si l’identité et l’intégration sont, comme l’on croit, opposées. Tel est l’objet de ma réflexion du jour.

Je n’évoquerai pas les aspects psychologiques du sujet, et je n’ai pas non plus pour intention de comparer les cultures et les apprécier selon des critères qui conduisent toujours à de malsaines discriminations. J’exprimerai mon point de vue en essayant de me départir de conditionnements ataviques, mais en usant du privilège d’être un Argentin de première génération et, en même temps, premier rejeton arménien en terre d’émigration. Soixante années durant, j’ai traversé l’existence en tant qu’Arménien, parlant cette langue, pratiquant ces coutumes et nourrissant des rêves de Caucase ; et soixante années durant, j’ai parcouru la terre argentine, m’imprégnant de la culture locale et échafaudant des projets enracinés sur les rives du Rio de la Plata. D’être issu d’où je viens et de vivre là où je vis me donne suffisamment droit à réfléchir à ces questions. Et la situation de ceux qui lisent maintenant ces lignes n’est guère différente.

L’on conçoit aisément que ceux qui abandonnent leur terre natale, leur foyer et leurs biens, leurs voisins et leurs proches, leur horizon humain, ressentent le déracinement comme un malheur. Ceux qui partent éprouvent le fait que leur identité est en péril et c’est pourquoi ils se regroupent à leur arrivée en terre étrangère, afin de communiquer dans leur langue maternelle, célébrer leurs fêtes au son d’une musique qui les ramène au terroir. Et aussi pour pratiquer leur religion, hisser leur drapeau et revendiquer des droits qui leur sont communs. En se regroupant, ils ont l’impression de protéger leur identité menacée et, dès lors, développent leurs ressources défensives en repoussant la culture du nouveau milieu social. Ils se sentent étrangers, les produits d’une transplantation forcée qui, un jour, reviendra dans ses terres. Ils ignorent si ce sont eux ou leurs enfants qui opèreront ce retour, mais, quoi qu’il en soit, ils veulent être prêts au retour. Aussi préservent-ils leur culture et leurs aspirations dans le milieu culturel autre qui les entoure et qui cherche naturellement à les pénétrer. Ils encouragent un rêve qui deviendra réalité ou qui demeurera une chimère perpétuelle, ils ne savent ; mais ce rêve les protège. Voilà le message que transmit à demi-mot Sa Sainteté Karekine II lors de sa visite à Buenos Aires.

Ce processus fut-il salutaire pour la société d’accueil et pour les groupes immigrés ? Est-il salutaire qu’aujourd’hui, la deuxième et troisième génération des Argentins nés de familles arméniennes persistent dans un tel projet ? Peut-on justifier la défense de son identité, lorsqu’on réside dans un milieu culturel différent, lequel, cependant, ne se montre pas hostile et offre d’égales opportunités à ses nationaux et aux nouveaux venus ? Je me suis exprimé jusqu’ici sans distinguer entre identité nationale et identité culturelle. Or il importe d’opérer ce distinguo. Car si ce qu’il convient de préserver est l’identité nationale, nous parlons d’une nation qui se trouve sur le territoire d’une autre nation, différente. Et si, à l’inverse, il s’agit de préserver l’identité culturelle, nous parlons de deux cultures qui coexistent. La première a des aspects politiques et des implications juridiques, l’autre non ; l’une entraînera sans doute des conflits, l’autre pas nécessairement.

La défense exacerbée de l’identité nationale peut conduire au nationalisme, lequel, pour citer Albert Einstein, « est la maladie infantile de l’humanité ». Une façon de se regarder soi et les siens, qui exclut l’altérité, instaure le conflit et déchaîne la polémique.

Par delà ce que certains postulent, le sentiment d’identité nationale cède le pas à celui d’identité culturelle. Le trait identificateur des communautés humaines acquiert une dimension culturelle grandissante, du fait que les frontières politiques représentent une menace entre des sociétés dont la capacité de destruction réciproque ne cesse de croître. En outre, le marché global qu’impulsent les pays centraux vide de leur contenu les divisions politiques entre territoires et peuples. Et c’est dans ces conditions que se retrouvent les cultures particulières en tant que traits identitaires, lesquels peuvent encore longtemps perdurer. Perdurer en occupant des géographies différentes ou en partageant une même terre, perdurer en se nourrissant de ressources communes et jusqu’à détenir conjointement le pouvoir. Les identités nationales différentes ne tolèrent pas cette aventure humaine, les cultures plurielles oui. L’histoire nous en parle.

De fait, le nationalisme est la maladie infantile de l’humanité. L’homme est si prompt à acquérir une maturité morale qu’il ne verra pas de grandes différences autres que culturelles. Des différences, et non des distances. Car ce qui est différent peut être intégré, peut faire partie d’un seul ciment social. Car les cultures différentes, lorsqu’elles occupent un même espace, proposent ordinairement aux sociétés ce gage de paix qu’il reste à sauver parmi les décombres du nationalisme et des guerres : le métissage.
Je crois que l’histoire remplacera la carte politique du monde par une carte culturelle. Je crois que, ce faisant, cette humanité tourmentée remontera la pente. Je crois que l’économie consumériste de l’Occident, qui pour l’heure marque le rythme des sociétés de l’Orient, s’acheminera vers cet autre genre de consommation, celle culturelle, dont les sources ne se tarissent jamais, qui ne pollue pas, qu’il est difficile de s’accaparer et qui peut atteindre tous les hommes et tous les peuples. S’il est plausible de penser que l’avenir nous réserve une société politique unique, une humanité dépourvue de différences culturelles est néanmoins impensable.

Je crois que la carte culturelle du monde qui arrive, se dessine en même temps. Le développement inéluctable des communications, les formidables bases de données qu’il était jadis impossible de systématiser, les promesses de l’ingénierie biologique, la télétransportation en plein essor (une expérience récente promet d’abolir l’espace et de rendre au temps sa catégorie unidimensionnelle), le remplacement de la main d’œuvre pour la production de biens en tous genres, des plus rudimentaires aux plus sophistiqués, sont en train de dessiner un mode de vie différent pour les humains. Or le mode de vie est de la culture. Une culture qui sera inclusive par définition.

Un monde de ce type nous guette déjà, s’il ne nous a pas déjà dépassés. Deux générations en arrière, en l’espace d’une dizaine d’années seulement, tout cela était impensable. Voilà pourquoi ceux qui gagnèrent les terres d’Amérique jusqu’au milieu du siècle passé ont tenté de protéger leur identité nationale en s’isolant, en se prémunissant contre une société qui se proposait de les assimiler. Aujourd’hui, le monde nous impose l’intégration et, en même temps, nous offre la défense de nos cultures ancestrales.

Le Mahatma Gandhi disait : « Je ne demande pas que ma maison soit fortifiée de tous côtés, ni que mes fenêtres soient scellées. Je demande que les cultures du monde entier soufflent sur ma maison aussi librement que possible. Mais je me refuse à être balayé par l’une d’elles. Je me refuse à vivre dans une maison étrangère comme un intrus, un mendiant ou un esclave. » Il y a ici une formule qui rapproche et intègre les humains sans renoncer à leurs droits. La similitude de chaque homme et de chaque peuple dans le ciment bienfaisant d’une humanité intégrée et, par là même, pacifique et juste.

Sans doute, l’interpénétration culturelle au sein d’un monde globalisé est-elle impérative et c’est pourquoi elle menace certains traits de groupes humains particuliers. Cela est indéniable. Or résister à ce processus est, pour le moins, un effort vain. Certaines langues sont de plus en plus parlées en dehors de leur environnement premier, élargissant leur usage au monde entier ou à de vastes régions. L’anglais et le russe en sont un bon exemple. Certaines habitudes de consommation dépassent leur marché d’origine et occupent les vitrines du monde entier.

Quelle est donc la réponse ? Comment faire pour assimiler cet assaut et ne pas perdre son identité ? Je crois que la réaction salutaire est l’intégration au milieu social à partir de sa propre identité culturelle. Je crois que la réponse ne peut être celle de l’autruche, que la réalité doit être regardée en face et les solutions trouvées à l’aide des ressources du présent et du lieu où se passent les événements. Je crois qu’un processus d’intégration sociale à partir de sa propre culture est bienfaisant, tant pour la société hôte que pour celle qui est accueillie. Enfin, je crois que toute résistance au processus intégrateur engendrera deux phénomènes également pernicieux : la déformation psychosociale de celui qui résiste et une fraction hostile dans la société autochtone.

Evidemment, au point où nous en sommes, impossible de passer sous silence le thème de l’impérialisme culturel. Je parle du désir dominant qu’ont les Etats hégémoniques, qui réagissent d’une manière ambivalente. D’un côté ils tentent d’assimiler, de digérer, de diluer en leur sein – sinon intégrer – certaines communautés qu’ils considèrent comme souhaitables, tandis qu’ils en refusent d’autres, leur fermant les frontières ou en suscitant sous une autre forme. Autant de pratiques discriminatoires que les communautés arméniennes ont parfois subi.

Un autre genre d’impérialisme culturel se produit, lorsque, sans qu’intervienne la volonté politique de la société d’accueil, ses habitants et ses lois sont si hospitalières et son milieu si accueillant que les immigrés s’intègrent d’emblée et se laissent facilement assimiler, perdant ainsi leur identité d’origine. Une ou deux générations suffisent pour que les enfants de ces immigrés affichent des caractéristiques qui ne les distinguent en rien des autochtones. Processus d’assimilation « douce », qu’ont vécu nombre d’Arméniens établis dans les pays d’Europe et d’Amérique.

En examinant ces choses, j’ai cherché à demeurer exhaustif, et parfois délibérément imprécis. Car je cherche à déjouer le prêche intolérant qui nous accompagne encore, je ne veux pas tomber dans le piège de ceux qui s’amourachent de leur propre discours, j’essaie d’attirer l’attention de ceux qui s’intéressent à ces choses et faire honneur à l’enseignement socratique consistant à me savoir et te savoir ignorant. Et, de là, parvenir tous deux à la connaissance.

J’ai observé tout cela en tant qu’observateur partial, nécessairement partial. Je les ai observées en tant que partie intéressée, peut-être aussi comme protagoniste. Et en les observant, j’ai tenté, autant que possible, d’éviter conditionnements et intérêts particuliers pour inviter à la réflexion au profit de la communauté tout entière. Je veux dire, au profit de la communauté des Argentins et des Arméniens – et, si l’on veut, aussi des Argentino-arméniens -, nous qui partageons ces rives atlantiques.

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Source : http://caucasoypampa.blogspot.com/2010/07/identidad-e-integracion-en-el-mundo.html
Article paru le 30.09.2004 in Diario Armenia, n° 13046.
Traduction de l’espagnol : © Georges Festa – 11.2010.
Avec l’aimable autorisation d’Eduardo Dermardirossian.