mardi 9 novembre 2010

Moïse de Khorène - Histoire de l'Arménie / Moses of Khoren - The History of the Armenians

© Gallimard, 1993

Movses Khorenatsi [Moïse de Khorene]
Histoire de l’Arménie
Erevan : Bibliothèque de l’Université d’Etat, 1981, 428 p. [en arménien]

par Eddie Arnavoudian

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Les œuvres littéraires anciennes acquièrent le statut de « classiques », à savoir une valeur et une signification durables, lorsqu’elles éclairent les rapports sociaux ou individuels qui distinguent une période donnée des autres ; ou si elles reflètent des traits de l’existence historique récurrentes à travers les âges successifs. C’est en vertu de ce genre de considérations que la sagesse d’époques révolues parvient à intéresser les générations à venir. L’Histoire de l’Arménie, de Moïse de Khorène, probablement écrite aux alentours de la décennie 480-489 de notre ère, est une œuvre de cet ordre.

En dépit de sa genèse ancienne, l’ouvrage est empreint d’une conscience étonnamment précoce, élaborée et, de fait, quasi moderne, du fait national et témoigne de questions liant de petites nations à des puissances impériales, qui, sous des formes diverses, perdurent aujourd’hui. Or, même si nos pontes actuels de la globalisation sonnent avec raison la fin du fait national, ce livre retient l’intérêt, et pas seulement celui des Arméniens. Car, conçu dans le contexte de ses préoccupations nationales, en particulier arméniennes, il propose une réflexion plus profonde sur le patrimoine, les souffrances et les perspectives des peuples issus de petites nations, pris dans la tornade de la politique des grandes puissances. Tout en se focalisant sur la destinée arménienne, il met aussi en relief certains traits essentiels dans l’expérience passée et contemporaine de nombreuses petites nations. Enchâssées dans le récit, se font par ailleurs jour des inquiétudes à l’égard du bien collectif et de la justice sociale, lesquelles distinguent véritablement les grands penseurs de toutes les époques.

Relatant les vicissitudes de la nation arménienne, cette œuvre du 5ème siècle peut aussi se lire comme un rejet des prétentions des super-puissances à représenter des principes de civilisation, de moralité et d’éthique. Dans son Histoire, Khorène entreprend de sauver l’histoire, la culture et la civilisation des Arméniens des effets destructeurs des grandes puissances alors à l’œuvre. Dans son contenu et ses positions centrales, l’Histoire affirme avec force l’humanité, la valeur et la dignité du peuple arménien. Il s’agit d’une défense de leur contribution à la civilisation et à la nature humaine et d’un bastion pour leur avenir contre un processus incessant d’assimilation, d’anéantissement et de génocide.

Voilà pourquoi cette œuvre s’est révélée des plus stimulante aux yeux des intellectuels qui orchestrèrent la renaissance nationale de l’Arménie au 19ème et au début du 20ème siècle. En s’efforçant de démontrer que la liberté et la dignité font partie intégrante de l’expérience d’une nation, fût-elle petite, comme celle des Arméniens, l’entreprise de Khorène nous rappelle celles du même ordre, que traversèrent au 20ème siècle les peuples opposés au colonialisme, dont la propre histoire fut de même éludée ou méprisée par les grandes puissances qui les avaient réduits, eux et leurs terres, en esclavage.

1. L’histoire, ce n’est pas de la foutaise !

Henry Ford, le fondateur de la Compagnie homonyme, avait pour habitude de dire : « L’histoire, c’est de la foutaise ! » Représentant une grande force bâtie sur les ossements des habitants autochtones des Etats-Unis, lesquels furent soumis et marginalisés au moyen d’une guerre génocidaire, son mépris envers l’histoire était évidemment commode. Or, pour les peuples en lutte pour survivre aux assauts d’une puissance impériale, l’histoire revêt une signification tout autre.

Dès les premières pages de son Histoire, Khorène souligne sa conviction que, pour les Arméniens, une connaissance de leur histoire est d’une valeur inestimable. « En commençant mon œuvre, écrit-il, je ne puis passer sous silence le manque répréhensible de sagesse » chez « nos ancêtres », ainsi que nos « dirigeants et seigneurs ». Coupables « du fait de leur indifférence à l’égard du savoir », qui se reflète dans leur échec à « charger des érudits de leur époque de consigner l’histoire de notre terre. » (p. 95). Contrastant avec ce sombre constat, figure le prince Sahak Bagratouni, lequel charge Moïse de Khorène d’écrire son Histoire. A ce titre, Sahak « doit être considéré comme le plus noble parmi tous ses prédécesseurs » et « digne des plus grands éloges ».

Khorène ne rend pas compte, de manière explicite, de son enthousiasme pour l’histoire. Or les raisons en sont manifestes. Khorène n’est ni un érudit réfugié dans sa tour d’ivoire, ni un observateur neutre des événements. Comme presque tous les historiens, philosophes et intellectuels arméniens de jadis, il est politiquement engagé. D’évidence, l’Histoire est rédigée en tant que contribution à la tâche difficile de rétablir la liberté et la dignité d’un Etat arménien alors cerné par des forces extérieures hostiles et miné par des conflits internes. Le fait que tel est son propos est évident, même à travers une lecture des plus superficielle de l’ouvrage.

Dans l’étonnante « Complainte » qui conclut le livre, Khorène détaille l’état sinistre de sa patrie. La corruption se répand dans « toutes les sphères de l’existence ». Les seigneurs sont devenus « rebelles » et les juges « vénaux » ; le clergé est devenu « hypocrite » ; les maîtres « des adorateurs ignorants et dogmatiques du veau d’or », ayant « généralement tous renoncé à l’amour et à la modestie ». Résumant ainsi cette situation critique :

« Je me lamente pour toi, ô Terre d’Arménie ! Je me lamente pour toi, la plus noble des nations du nord, car ton royaume a été chassé, comme l’ont été tes prêtres, tes conseillers et tes maîtres. Ta paix a été rompue, le désordre a pris place, l’orthodoxie a volé en éclats et un culte ignare s’est développé. Désormais, en ton sein naissent des guerres, et du dehors la terreur ; terreur de la part des païens et guerres du fait des dissidents ; et nul conseiller en mesure de guider et préparer à la résistance. » (p. 313-314)

Khorène est persuadé que son Histoire peut être ce « conseiller », capable de « guider » et « préparer » une telle résistance. Dans un des passages les plus cités, il note :

« Bien que nous soyons un petit peuple, limité en nombre et fréquemment opprimé par des souverains étrangers, il n’en reste pas moins que, même dans notre patrie, il y eut de grands actes de courage dignes de mémoire et d’être rapportés. » (p. 96)

Ailleurs, dans ce même ouvrage, Khorène commente la politique génocidaire des grandes puissances, leurs tentatives pour assimiler des nations plus petites et les écarter de l’histoire. Un premier exemple met en scène Ninus, roi des Assyriens. Voulant se venger contre Hayk, le fondateur de la nation arménienne, Ninus projette d’ « anéantir jusqu’au dernier rejeton de la tribu de Hayk » (p. 117). « Homme fier et égoïste », il cherche aussi à « se présenter comme l’unique souverain touché par le courage et la perfection. » (id.) Sous son règne, « les histoires des autres nations n’étaient pas considérées comme importantes ». Il ordonna donc « la destruction d’un grand nombre d’ouvrages qui relataient les exploits des uns et des autres. » (p. 119).

En rappelant la situation désespérée dans laquelle Khorène écrivait, l’on peut deviner pourquoi, à ses yeux, « de grands actes de courage méritent d’être relatés et rassemblés ». La connaissance de l’histoire démontre que les Arméniens, loin d’être des lâches voués à une servitude éternelle, possèdent un fier et valeureux héritage, lequel, à maintes reprises, surmonta avec succès des revers dévastateurs, alors que tout était contre eux. L’histoire montre que les Arméniens ont connu des destinées différentes de celles tracées par les grandes puissances ou des dirigeants locaux décadents. Aussi est-ce avec un enthousiasme effréné et contagieux que Khorène entreprend son périple, afin de retrouver et rebâtir les récits de la résistance passée et mettre au jour des actes de bravoure et de noblesse. Résultat, un livre empreint de contrastes saisissants entre l’ignominie présente et les possibilités de grandeur, que révèle une connaissance cruciale du passé.

2. L’ouvrage

L’Histoire de l’Arménie de Moïse de Khorène livre le tout premier récit chronologique des origines et du développement du peuple arménien et de l’Etat arménien, des temps les plus reculés jusqu’au début du 5ème siècle. Entamant son ouvrage, il rencontra des problèmes énormes. En l’absence de tout témoignage arménien écrit – lesquels avaient été détruits par l’Eglise à laquelle il appartenait -, Khorène dut quasiment partir de zéro. Il commence par rassembler toute une série d’anecdotes et de détails que lui fournissent les historiens étrangers. La chose s’avérant clairement insuffisante, il se tourne aussi vers les mythes et les légendes populaires ayant survécu, déclarant sagement qu’en dépit de l’embellissement populaire à travers les siècles, ces derniers sont susceptibles de « conserver un noyau de développements historiques ».

Le résultat, bien que long de quelques 200 pages seulement, est si vaste par son contenu qu’un bref commentaire ne peut relever que certains des traits qui dénotent son ambition d’ensemble. Le plus frappant est la prise de conscience, chez Khorène, du fait national et son choix de privilégier le bien national collectif, lorsqu’il établit le bilan des souverains et des dirigeants. Allant bien au delà des étroites définitions féodales qui prévalaient alors, ses idées sont quasi modernes. La nation ou la patrie ne saurait se limiter ou se réduire à une identification ou à un loyalisme à l’égard de tel ou tel domaine royal ou princier. Elle cimente tous les domaines féodaux et la population, qui partagent une langue, une culture et une histoire communes, et rehausse tous ceux qui vivent à l’intérieur de ses frontières, qu’ils soient nobles ou serfs.

Dans le cadre de cette conception, Khorène considère comme grandes ces figures historiques qui n’agissent pas pour un étroit profit féodal, personnel ou privé, mais pour le bien de la nation et de la société. Les grands dirigeants ne sont pas intéressés. Leurs réalisations sont principalement jugées en termes de signification sociale, et non personnelle. Dans l’Histoire, les figures véritablement grandes sont habitées d’une passion pour le bien-être de la nation, pour la collectivité, et se consacrent à une idée de justice sociale, quelque historiquement déterminée celle-ci puisse être. Les grands dirigeants servent la « nation » et le « peuple arménien ». « Epris de liberté », ce sont des « patriotes », « prêts à mourir pour la patrie ».

Dès ses débuts, l’Etat arménien est assailli de menaces extérieures et ravagé par des empires dévastateurs. Témoignant de l’importance stratégique des territoires habités par les Arméniens, Khorène montre que cette terre fut fréquemment un champ de bataille pour les superpuissances voisines, désireuses de la contrôler sans délai. Si bien qu’outre le fait de retracer la « généalogie des rois et de la noblesse arménienne » et de relater leurs hauts faits, l’Histoire les montre aussi résistant avec succès aux puissances étrangères, coloniales. A certains égards, l’ouvrage est une histoire de résistance et de construction d’une nation, avec tous les revers de fortune que de telles entreprises comportent.

Hayk, le fondateur de la nation arménienne, combattit pour l’affranchissement et la liberté dans toutes ses actions. Vivant à une époque de violences destructrices mutuelles, où des tyrans cherchaient à étendre leurs frontières, ce « géant parmi les géants » « se révéla courageux et valeureux », lorsqu’il « prit les armes contre la tyrannie de Bel » (p. 116) et « résista contre ceux qui cherchaient à dominer autrui ». Son successeur Aram est glorifié, « grand travailleur et patriote », qui était aussi « prêt à mourir pour sa patrie, plutôt que de la voir foulée aux pieds par des nations étrangères. » (p. 116).

Tigrane II le Grand non seulement libéra l’Arménie de son asservissement à des puissances étrangères, mais il l’éleva à des hauteurs impériales inédites. Il fut en outre « juste et équitable » dans toutes ses actions. Jugeant « tous les hommes à l’aune de son esprit », sans « privilégier le supérieur, ni mépriser l’inférieur. » Bien au contraire, il œuvrait afin de « couvrir de sa sollicitude tous les peuples » (p. 133). Artaxias Ier le Grand apporta la science et l’industrie dans sa patrie et « l’on assure que sous son règne [celle-ci] se développa au point que l’on ne pouvait trouver le moindre espace en friche, que ce soit dans les hautes ou basses terres » (p. 202). Artaxias Ier « développa le transport lacustre et fluvial » et « introduisit de nouvelles techniques d’agriculture et de pêche » (p. 203), jusque là inconnues en Arménie.

Noble et vertueux, Tiridate III, premier roi chrétien, était aussi versé en techniques. Durant son règne, il employa la technologie métallurgique la plus avancée pour bâtir la forteresse de Garni, décorée en outre d’ « admirables sculptures ornementales » (p. 237-8). Dans la somme de Khorène, Nersès le Grand se voit accorder une place particulière, aux côtés des rois païens. Ce grand réformateur de la société est admiré pour avoir suscité un vaste programme d’assistance sociale visant à aider les pauvres et les nécessiteux. Observant qu’il n’existait alors aucun refuge pour les malades et les miséreux, il « ordonna leur construction sur le modèle grec ». Il inspira de même la « construction d’auberges pour accueillir les voyageurs étrangers » et d’ « institutions spécialisées pour s’occuper des orphelins, des personnes âgées et des pauvres » (p. 257-8).

L’Histoire ne comble cependant pas indistinctement d’éloges tous les souverains. Seuls ceux qui agissent pour le bien de l’Etat, pour le bénéfice de la nation, sont glorifiés. Les autres sont vertement critiqués pour leur hédonisme ou leur indifférence à l’égard du bien public. Artavazd, à juste titre ou non, est condamné pour être « esclave de sa panse », si bien que sa seule préoccupation est d’ « agrandir les dépôts d’ordures » (p. 169). Khorène ne romance pas l’histoire de l’Arménie. S’il dépeint des périodes et des dirigeants dignes d’émulation, il relate aussi les reculs misérables et les effondrements, les guerres intestines, les trahisons et les duperies de ceux dont l’exemple doit être évité. Khorène n’est cependant pas chauvin, à l’esprit étroit. Tout en mettant en lumière les grandes réalisations des Arméniens de souche, il fait l’éloge du rôle positif des souverains d’origine étrangère et accueille en son sein des familles telles que les Mamikonian ou les Bagratides qui, selon lui, seraient d’origine chinoise et juive.

Non seulement l’immense effort de Khorène produisit un tableau crucial de l’histoire arménienne, mais il préserva simultanément pour la postérité de précieux exemples de poésie, de littérature et de mythologie pré-chrétienne. Sans Khorène, nous ne possèderions rien de ces récits merveilleux sur le farouche dieu Vahakn naissant à la vie depuis des roseaux en feu, en des temps « où le Paradis souffrait et où la Terre souffrait ». Nous n’aurions aucun souvenir d’Ara le Bel, victime du désir incontrôlé de la reine Shamiram [Sémiramis] d’Assyrie, ni de Dork le Laid [Ankegh], doté d’une force surhumaine, lequel coule des navires à des kilomètres du rivage en projetant sur eux des montagnes entières. Une veine riche, qui inspira tant d’artistes et d’intellectuels et qui aurait été saignée à blanc par le vandalisme chrétien, n’eût été les efforts de ce courageux historien chrétien.

Conforme à son ambition intellectuelle et politique, le style de Khorène est simple et clair, mais non dénué de couleur, d’ornement littéraire et parfois même d’envolées poétiques. Ecrivant alors qu’il était déjà âgé, redoutant une mort prochaine, il révèle un talent brillant pour une expression communicative dans les paragraphes les plus laconiques, tandis qu’il s’efforce d’achever une tâche prodigieuse entre toutes. A travers cet ouvrage, l’on rencontre aussi des dizaines de comparaisons historiques à travers le monde, ainsi que des allusions littéraires, historiques, bibliques et mythologiques, à mesure qu’il précise son argumentation concernant la dignité et la fierté du peuple arménien.

3. La méthode historique

Durant la plus grande partie de sa vie, Khorène fut contraint de vivre dans une misère abjecte, sans cesse persécuté par l’Eglise. Les motifs ne sont pas difficiles à deviner. Quasiment tous les commentaires relatifs à Khorène se réfèrent à sa logique exigeante, son approche critique des preuves, chrétiennes ou non, le tri et la sélection raisonnée qu’il opère parmi des sources contradictoires et son examen méticuleux de la fable et du mythe. De fait, l’Histoire fourmille d’observations par l’A. sur son approche, tandis qu’il cherche à égaler les historiens grecs, qu’il considère comme incarnant les critères d’étude les plus élevés existant alors. Une approche aussi rationnelle et séculière de son sujet était naturellement hostile à la foi ecclésiastique, laquelle exige une soumission aveugle au dogme, en l’absence de preuves.

Mais ce qui distingue Khorène de presque tous les autres historiens classiques arméniens, c’est un rationalisme si conséquent et rigoureux qu’il aboutit à un rejet de toute conception téléologique de l’histoire, chrétienne ou autre. Après avoir lu l’Histoire de Khorène, il est clair que, pour lui, le développement historique n’est pas prédéterminé par un Dieu tout-puissant. La plupart des historiens classiques arméniens, avant lui et après lui, expliquent l’évolution de l’histoire comme une action divine, où la tragédie ou le triomphe des hommes ne sont que punition ou récompense céleste. Tel n’est pas le cas pour Moïse de Khorène. Dans son ouvrage, le rôle de Dieu et la Providence toute-puissante ne jouent un rôle central ni dans les affaires, ni dans les drames, les tragédies et les hauts faits de l’humanité.

Khorène n’est pas un fataliste. L’histoire doit être appréhendée non à travers les actions de la divinité, mais via « le caractère et les actions des hommes ». Le développement historique est une conséquence des attributs humains, des vices et des vertus de l’homme. Ce sont les gens eux-mêmes, et non Dieu, qui façonnent leur propre histoire. Dans l’Histoire, le constat de Khorène montre que la grandeur des figures historiques ne réside pas dans quelque dévotion religieuse, mais dans de grandes réalisations nationales et sociales. Leur mérite et leur moralité ne sont pas rapportés à travers leurs actes de piété, mais via leurs actions qui améliorèrent la vie de l’Etat, de la nation et de son peuple.

Cependant, l’aspect le plus extraordinaire et admirable de la méthode historique de Khorène réside peut-être dans la place de choix qu’il réserve à l’époque païenne de l’histoire de l’Arménie. Bien qu’appartenant à une Eglise encline à détruire tout souvenir de cet âge païen, Khorène examine les preuves et, ce faisant, il le juge comme le plus remarquable, le plus exemplaire dans toute l’histoire arménienne. De fait, Khorène est si transporté par cette période qu’il regrette de ne pas être né alors, pour « profiter du règne » des rois païens véritablement grands (p. 130). D’autre part, notons qu’il affiche une indifférence marquée pour rapporter des légendes chrétiennes, se couvrant au motif que cela a été fait par d’autres. Quel courage une telle approche a dû demander ! Quelle preuve plus convaincante qu’aux yeux de Khorène, les sujets concernant l’intérêt de l’Etat et l’avenir de la nation étaient infiniment plus importants que l’Eglise ou sa théologie obscurantiste.

Soulignant son approche logiquement séculière de l’histoire, Khorène présente ses dirigeants historiques non comme des agents désincarnés et inanimés d’une vertu divine abstraite, mais comme des êtres de chair et de sang. Ce sont de grands acteurs de la scène politique et nationale. Mais ce sont aussi des figures d’une grande beauté physique, empreintes de toutes les passions humaines, y compris les désirs charnels. Hayk est un bel homme aux cheveux bouclés. Tigrane II le Grand est « bien bâti, le dos robuste », son visage respirant la vigueur avec un « regard des plus adorables », tandis que ses « mollets sont puissants et ses pieds admirables ». Il aime manger et boire, quoique « avec modération » et se montre « sensible » en satisfaisant ses désirs physiques (p. 133). Le roi chrétien Tiridate III est lui aussi un homme à la force physique exceptionnelle. Sportif accompli, il fait lui aussi montre d’un talent excellent au combat, au point que Khorène « ne peut décrire la vitesse de ses armes, tandis qu’il ralentit des soldats [ennemis] sans nombre » (p. 230).

4. Une polémique qui s’épuise

Les commentateurs contemporains évoquent élogieusement l’auteur et son livre. Exemple typique, Hrant K. Armen, éminent historien de la diaspora, exprimant un point de vue partagé, lorsqu’il remarque que « nous ne sommes Arméniens que grâce à Moïse de Khorène ». Dit autrement, le critique A. K. Abrahamian, résidant en Arménie, écrit que « le père de l’histoire de l’Arménie a joué un rôle immense en cultivant et en renforçant dans le peuple arménien le sentiment d’identité et de conscience nationale. »

Or l’Histoire de l’Arménie n’a pas échappé à la controverse et aux critiques. A la fin du 19ème siècle et au début du 20ème, plus d’un commentateur met en doute sa datation au 5ème siècle, d’aucuns la situant au 9ème. D’autres reprochent à l’auteur une fantaisie débridée et malhonnête, l’accusant d’un mépris total pour la véracité historique. Moïse de Khorène est ainsi jugé coupable de « sénilité », d’« invention », d’« ignorance », de « plagiat », de « tromperie », de « légèreté » et d’une foule d’autres péchés.

Il est vrai que l’œuvre est à bien des égards inégale. Si l’on tient compte de la portée immense de l’Histoire, de la rareté des sources accessibles à Khorène et de l’isolement intellectuel dans lequel il lui fallut composer son ouvrage, il n’est guère surprenant que le livre renferme plus d’un élément douteux. Une grande partie de sa chronologie et une bonne part des preuves qu’il avance ont été à juste titre mises en doute et reléguées. Il est aussi vrai que les Livres II et III n’offrent pas une lecture aussi aventureuse et stimulante que le premier. Néanmoins, en gardant à l’esprit les circonstances entourant sa création, l’aspect le plus étonnant – quasi miraculeux – de l’œuvre est de montrer combien une part importante résiste à l’examen le plus rigoureux des études les plus récentes et les plus critiques.

Aucun de ses défauts ne diminue ce qui constitue, en réalité, une prouesse extraordinaire. Les polémiques quant aux dates et aux preuves se font insignifiantes, lorsque l’on songe au rôle que cet ouvrage a joué. En préservant d’une éternelle obscurité de vastes pans de l’histoire, de la culture et de la civilisation de l’Arménie, il se dresse, telle une affirmation fière et raisonnée de la civilisation et de la culture des peuples issus des petites nations. Qui oserait contester la valeur d’une telle affirmation au sein de notre monde contemporain ?

[Eddie Arnavoudian est diplômé d’histoire et de sciences politiques de Manchester, en Angleterre. Il anime la rubrique de littérature arménienne dans Groong. Ses essais littéraires et politiques paraissent aussi dans Haratch (Paris), Naïri (Beyrouth) et Open Letter (Los Angeles).]

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Source : http://groong.usc.edu/tcc/tcc-20010312.html
Traduction : © Georges Festa – 11.2010
Avec l'aimable autorisation d'Eddie Arnavoudian.

NdT : Signalons l’édition en ligne, numérisée par Marc Szwajcer, reprise de la Collection des historiens anciens et modernes de l’Arménie, publiée en français sous les auspices de Son Excellence Nubar-Pacha, ministre des Affaires étrangères de S.A. le vice-roi d’Egypte, et avec le concours des membres de l’Académie Arménienne de Saint-Lazare de Venise et des principaux arménistes français et étrangers, par Victor Langlois. Tome II – Première période – Historiens arméniens du cinquième siècle. Paris : Librairie de Firmin Didot frères, fils et Cie, M DCCC LXIX [1869] - http://remacle.org/bloodwolf/historiens/moise/table.htm