jeudi 4 novembre 2010

Père Komitas - Sayat Nova

Père Komitas (Soghomon Gevorki Soghomonian) (1869-1935) – Sayat Nova (1712-1795) / Sergueï Paradjanov, La Couleur de la grenade, 1968
© www.musicarmenie.com / anthologyfilmarchives.org


Père Komitas : Correspondance - Henrik Baghchinian : Sayat Nova

par Eddie Arnavoudian

1. Le sauvetage d’une authentique tradition musicale arménienne


Ce recueil de 160 lettres de Komitas, éditées et présentées par Ophelia Garabedian et Tzoghig Pekarian (Erevan, Musée de Littérature et d’Art, 2000, 224 p.) [en arménien], nourries autant d’esprit et d’humour que de passion et de colère, livre un aperçu fascinant et éclairant sur ses ambitions de sauver et développer une authentique tradition musicale arménienne. Parouir Sevak comparait Komitas, musicologue, compositeur et chanteur, au génial Mesrop Machtots, qui fonda au 5ème siècle l’alphabet arménien. A juste titre. Tous deux contribuèrent à assurer à l’avenir une dimension déterminante de l’identité culturelle arménienne. Mesrop Machtots jeta les bases de l’épanouissement d’une culture écrite. Quelque 1 500 ans plus tard, Komitas joua un rôle semblable dans le monde de la musique et du chant arménien.

Komitas (1869-1935) appartient à l’élite de ce groupe d’éminents intellectuels et artistes arméniens qui, au tournant du 20ème siècle, consacrèrent leur talent à mettre au jour, préserver et enrichir un riche patrimoine culturel arménien, lequel, recouvert par les influences des puissances conquérantes successives, était menacé d’une perte irréparable. Fil commun de cette entreprise, le recueil et l’étude de l’art populaire, de l’épopée, de la musique, du chant, de la poésie, de la fable et du mythe, chacun d’eux conservant les étincelles et les échos d’une tradition culturelle arménienne remontant à des siècles, touchant même à l’ère pré-chrétienne.

Lorsque Komitas s’embarqua dans ce projet, il ressentait le fait que l’existence même d’une authentique musique arménienne était en question. « Durant les vingt ou trente dernières années, écrit-il, nous avons assisté au déclin constant de notre musique religieuse […]. » La masse des Arméniens « n’est maintenant guère plus qu’un assemblage confus et désordonné de sonorités turques, persanes et arabes », sans « la moindre trace d’un accent arménien » ou d’une « versification arménienne ». La musique « simple et noble » des charakan (psaumes arméniens), « à la chaleur solaire », « à la clarté aérienne » et « à la fraîcheur de l’onde », tombait elle aussi en désuétude et disparaissait. Ces « miroirs reflétant l’esprit de nos ancêtres » étaient alors « traités avec mépris ». Si « cette ultime lueur venait à cesser, nous assisterions de nos propres yeux à la mise au tombeau de notre âme et à l’extinction de la flamme de notre existence. »

Débordant d’enthousiasme, d’énergie et de passion, Komitas s’attelle ainsi à retrouver, préserver et systématiser une musique, qui inscrivait dans le son une tradition culturelle arménienne unique. Il est infatigable, reconnaissant « avoir la capacité de travailler, travailler et travailler encore. » Il est aussi obstiné et inébranlable, visitant des dizaines de monastères, villages et villes arméniennes, se rendant ensuite à Tiflis, Bolis [Istanbul] et au Caire, puis en France, en Suisse et en Allemagne, et faisant ensuite le chemin inverse. Partout, il cherche des bibliothèques, passant des heures et des jours à décrypter d’anciens manuscrits pouvant fournir une clé au déchiffrement de la notation en musique classique arménienne, laquelle recèle le battement d’un « cœur pareil à nul autre, sensible, vital et noble. » Il recueille dans les villages arméniens autant de chants populaires arméniens que possible, car ces airs « toujours frais », « simples et nobles, riants et pleurants », « constituent une source seconde, mais néanmoins fondamentale » de la musique arménienne authentique.

Afin de rehausser l’image de la musique arménienne et créer une base vivante pour son développement à venir, il donne sans cesse des conférences et des spectacles chez lui et à l’étranger, il écrit des articles et publie ses découvertes. L’œil expert pour apprécier le talent et détecter la paresse, il forme aussi des dizaines d’étudiants prometteurs, met sur pied une impressionnante chorale arménienne et se soucie de fonder un conservatoire professionnel de musique arménienne.

Komitas chérissait la musique arménienne pour sa splendeur esthétique. En elle, il « trouvait paix et calme » et, grâce à elle, il parvenait parfois à « fuir l’injustice du monde ». Mais il la chérissait pour d’autres raisons encore. A ses yeux, la musique constituait l’arme suprême de la renaissance et de l’indépendance nationale. La culture et, en particulier, la musique, pensait-il, sont plus bien puissantes que des armes « faites de bois ou d’acier ». Convaincu que leurs fusils ne pouvaient rivaliser avec ceux de leurs adversaires, Komitas se montrait sceptique à l’égard des révolutionnaires armés. Mais la culture, elle, peut « conquérir les esprits comme les cœurs » et « faire la preuve que les Arméniens sont une composante indispensable de l’humanité ». Il s’en fait donc « le soldat ». Komitas n’était cependant pas dépourvu d’une vision politique, quelque discutable que celle-ci pût être. Tout en reconnaissant la nécessité ultime d’une indépendance de l’Arménie, il considérait l’intégration de l’ensemble de l’Arménie dans l’empire tsariste comme une première étape essentielle. Par la suite, grâce au progrès économique et social et à l’aide des forces de la révolution russe, les Arméniens prendraient naturellement le chemin de la liberté.

A l’instar des meilleurs et plus clairvoyants représentants du mouvement national arménien du 19ème et du début du 20ème siècles, Komitas rencontra lui aussi l’hostilité, l’étroitesse d’esprit et l’opposition des élites arméniennes. De nombreuses lettres s’en font l’écho, ainsi que du malheur personnel et de la misère matérielle qui en résultèrent, le réduisant à « de la peau sur les os » et le conduisant souvent au bord du désespoir. Les dirigeants de l’Eglise semblent particulièrement ignares et décadents, avec un clergé davantage intéressé par l’argent que par tout ce qui concerne la renaissance arménienne. Bien qu’occupant « des églises et des monastères nouvellement bâtis », leur « vie intérieure n’est que ruines », « leurs esprits épuisés », leurs « passions sans contrôle ». Tel ecclésiastique persistant à refuser de prêter à Komitas non pas l’original, mais seulement une copie, d’un important manuscrit, lui proposant à l’inverse de vendre l’original appartenant à l’Eglise pour une somme tout à fait princière – 300 roubles.

Komitas garda foi en sa mission, demeura inébranlable et produisit une œuvre qui font de lui une figure incontournable de la culture arménienne et internationale. Même s’il ne fut pas physiquement tué, il fut lui aussi une victime du génocide de 1915. Le traumatisme des massacres bloqua et paralysa son âme et son esprit. Plus jamais il ne put travailler. Mais ce qu’il avait déjà réalisé était monumental et destiné à durer. Et ce qu’il eût pu réaliser surpasse l’imagination.


2. Sayat Nova – Un poète et un musicien du monde


Si la musique de Sayat Nova est relativement bien connue, l’homme et le poète souffrent encore d’une obscurité imméritée. La biographie d’Henrik Baghchinian, Sayat Nova, se propose d’expliquer pourquoi il devrait bénéficier d’une place davantage éminente sur la scène arménienne et internationale.

Sayat Nova naquit à Tiflis, la capitale de la Géorgie, en 1722. Période où le royaume géorgien, récemment unifié, tentait de s’affranchir des chaînes de la domination persane et turque. Le roi Héraclius Ier s’efforça par tous les moyens de réduire l’influence culturelle de l’islam qui, s’étant propagé lors des siècles précédents, avait conduit à la conversion une grande partie de la noblesse géorgienne. Le persan était devenu la langue de la Cour et les influences persane et turque dominaient dans la littérature, la musique et la poésie. La renaissance culturelle nationale s’accompagna d’un développement économique, qui transforma Tiflis, la capitale, en un point de transit important pour le commerce international et en un foyer de production artisanale. Bénéficiant d’une prospérité, d’une paix et d’une stabilité sans précédent, la ville acquit une vitalité et une énergie qui allaient produire des chants et une poésie célébrant les joies de l’existence. Parmi les artistes qui y contribuèrent, figure l’Arménien Sayat Nova.

Pour expliquer la présence d’un aussi grand poète et compositeur de langue arménienne en Géorgie, Baghchinian retrace la longue présence des communautés arméniennes dans le pays. Renforcés à travers les siècles par des flots de réfugiés arméniens, en particulier après la chute d’Ani, les Arméniens constituèrent, dès le 16ème et 17ème siècles, la majorité de la population de Tiflis, une situation qui perdura jusque dans les années 1920. Ils formaient une proportion importante de la noblesse urbaine et de la classe marchande de cette ville. Les artisans, les marchands et les négociants arméniens graissaient les roues de l’économie locale, tandis que les artistes et les intellectuels, les poètes et les chanteurs arméniens étaient au service de la Cour du roi. Dont Sayat Nova, qui y officia de 1741 à 1754. Chassé suite à un complot intérieur, il fut contraint d’entrer dans les ordres et exerça comme prêtre dans différentes paroisses arméniennes jusqu’en 1795, date à laquelle il fut assassiné lors du pillage de Tiflis par les Perses.

D’évidence, Sayat Nova fut un être, un poète et un musicien d’exception. Véritablement universaliste, c’était un artiste qui dépassait l’individualisme national, sans toutefois faire table rase de la couleur locale. Homme de toutes les saisons, il fut aussi un homme de toutes les nations, jouissant à juste titre d’une renommée allant bien au-delà du Caucase. Parlant couramment l’arménien, le géorgien et le turc, il écrivit et composa des chefs-d’œuvre dans ces trois langues, tout en ayant une connaissance approfondie du persan et de l’arabe. Né de parents arméniens, son langage ordinaire était le géorgien, mais il écrivait surtout en turc. Inspirée essentiellement par un riche patrimoine culturel arménien, son imagination fut aussi fertilisée par des emprunts aux cultures géorgienne, azérie, persane et arabe.

Que ce soit en arménien ou non, la poésie et la musique de Sayat Nova scintille de reflets raffinés du folklore, de la chanson, de la sagesse populaire et de la philosophie arméniennes, révélant une continuité avec Nagash Hovnatan, son prédécesseur arménien immédiat, ainsi que l’influence de poètes arméniens du Moyen Age, tels que Nahabed Koutchak, Gostantin Yerzngatzi, Grégoire de Narek et d’autres. Les allusions à la Bible abondent de même dans sa poésie, intégrant des éléments de l’arménien classique dans le dialecte de Tiflis qu’il utilisait. Outre cette inspiration arménienne, Nova élabora aussi une grande variété de récits orientaux d’amour, d’héroïsme, de courage et de sagesse, contenus dans des poèmes épiques comme Leïla et Madjnoun, Farhad et Shirin, que ce soit dans leurs variantes persane, arabe, arménienne ou géorgienne. Familier des œuvres de Nizami, Firdousi et d’autres poètes classiques de cette région, il utilisa fréquemment leurs héros comme métaphores pour ses chants d’amour et de bravoure. Autant d’éléments qui, nourrissant un esprit et une imagination déjà riches, combinés à un usage adroit des mots et des métaphores, permit à Nova de créer une poésie d’une beauté sans égale, y compris dans le cadre poétique de rigueur, mais contraignant, de son époque.

D’après Baghchinian, la poésie et la musique de Sayat Nova ont aussi contribué à la renaissance nationale de la Géorgie. Etant donné le poids de la présence arménienne en Géorgie, Baghchinian soutient que maintes tentatives de libération nationale furent en fait des entreprises conjointes arméno-géorgiennes. Il affirme qu’un aspect important du développement culturel géorgien, qui ouvrit une voie affranchie des influences persane et arabe, fut la traduction en géorgien de textes religieux, philosophiques et historiques arméniens majeurs. Auparavant, les Arméniens, comme les autres nationalités en Géorgie et dans la région, s’exprimaient et écrivaient en turc ou en persan. Tel était aussi le cas de Sayat Nova. Mais, expression d’une émancipation nationale, il devint l’un des premiers à défier cette domination et se mit aussi à composer en géorgien et en arménien.

Malheureusement, cet ouvrage est empreint d’un défaut commun aux études arméniennes de l’époque soviétique, lesquelles visaient, sans qu’il fût nécessaire, à proclamer la supériorité de la culture arménienne sur celle de ses voisins, afin de souligner les réalisations des Arméniens. Baghchinian suggère, par exemple, que la musique turque ottomane n’était fondée que sur des emprunts étrangers. Si tel était le cas, cette thèse mettrait en cause le but entier de l’œuvre de Komitas : mettre au jour une musique authentiquement arménienne, submergée par des influences étrangères, notamment turque. Baghchinian accorde aussi davantage de valeur à l’influence chrétienne arménienne chez Sayat Nova, par opposition à une influence musulmane, censée être davantage mystique. Pour appuyer ses dires, il établit une référence douteuse au rapport des Arméniens avec la pensée occidentale, comme si cette dernière était en soi supérieure à la pensée orientale. Par bonheur, ce genre d’assertions n’affecte pas le portrait capital de Nova, que nous livre Baghchinian.


Eddie Arnavoudian est diplômé d’histoire et de sciences politiques de Manchester, Angleterre. Il anime la rubrique de littérature arménienne dans Groong. Ses essais littéraires et politiques paraissent aussi dans Haratch (Paris), Naïri (Beyrouth) et Open Letter (Los Angeles).

___________

Source : http://www.groong.com/tcc/tcc-20030421.html
Article paru le 21.04.2003.
Traduction : © Georges Festa – 10.2010.