dimanche 21 novembre 2010

Pour une arménité humaniste / Quiero una armenidad humanista


Je ne demande ni un radicalisme arménien, ni même un humanisme arménien. Je demande une arménité humaniste.

par Eduardo Dermardirossian

http://caucasoypampa.blogspot.com


Commémorer, c’est « faire œuvre de mémoire ou procéder à une commémoration » ; et la commémoration, dans l’acception première du dictionnaire, équivaut à « la mémoire ou [au] souvenir que l’on célèbre de quelqu’un ou de quelque chose, en particulier si cela est opéré lors d’un acte ou d’une cérémonie » (1). Autrement dit, lorsque nous parlons de commémorer, nous situons presque toujours l’action dans le cadre d’une célébration ou d’une cérémonie.

Je ne prétends pas examiner des questions philologiques, ni restreindre les concepts afin de les faire entrer dans quelque corset lexicographique. Alors que l’on commémore le 90ème anniversaire du génocide arménien, je souhaite réfléchir aux actions qu’il convient de mettre en œuvre pour parvenir à un résultat politique. Et, ce faisant, je me propose de mesurer la distance qui sépare l’activité commémorative et l’élucidation des faits. Tracer la voie que doivent suivre nos institutions, pour contraindre à la reconnaissance du génocide. Tel est l’objet de ces lignes.

Indubitablement, les actes cérémoniels doivent avoir lieu, si l’on veut maintenir vivant le souvenir des faits tragiques de 1915-1923. Mais il faut aussi procéder à des actions de documentation, d’étude et de formation, d’analyse et de comparaison, de diffusion systématique et de communication, à des fins de revendication. Il faut arbitrer des ressources humaines et des flux financiers réguliers.

J’examinerai ici quelques-unes de ces questions.

Je reverrai les choses à partir de ma situation d’Argentino-arménien. Et si je le puis, et si le lecteur me le concède, à partir aussi de ma situation de citoyen d’un monde global. Car notre époque nous impose de considérer le passé et le présent, et de peser l’avenir, d’un point de vue totalisant et dans un esprit universaliste. Tout ce qui se fait aujourd’hui nous incombe à tous : le World Trade Center est tombé sur les Nord-américains et les missiles se sont abattus sur les Afghans et les Irakiens, mais aussi sur l’ensemble des autres nations, touchées par ces faits. La tragédie de Beslan s’est produite dans la lointaine Russie ; or ses effets ont atteint l’humanité tout entière.

Aujourd’hui, être c’est être universel. Voilà pourquoi la question du génocide est un devoir d’une dimension universelle. Comme le Rwanda, comme la Palestine, comme la gabegie pétrolière et le gaspillage des vies en Asie Centrale, comme la dégradation de l’environnement, le sida et le trafic de drogue. Sujets différents, certes, mais qui ont en commun leur dimension planétaire. A cet égard, je ne demande ni un radicalisme arménien, ni même un humanisme arménien. Je demande une arménité humaniste et, pour cela, intégrée et solidaire avec tous les peuples qui demandent justice. Je souhaite voir les Arméniens avec un esprit universaliste, respectueux de toutes les cultures et aussi de leurs propres valeurs.

De sorte que, premier constat, s’impose la nécessité de considérer le génocide arménien comme une question globale, autrement dit, concernant l’humanité dans son ensemble. Une question qui ne peut être examinée du seul point de vue de la nation qui l’a subi, mais en fonction de l’intérêt qu’a l’humanité dans son ensemble à établir la vérité historique, attribuer les responsabilités qui en découlent et exiger la réparation pour le dommage infligé. Et aussi créer des mécanismes qui empêchent à l’avenir la répétition de tels faits.

Il est nécessaire de définir la demande, de catégoriser l’activité, de leur assigner une place dans l’agenda international. Il convient de situer le génocide arménien parmi les exigences relevant des droits de l’homme, afin d’attirer l’attention et l’adhésion de tous les Etats. Il ne s’agit pas là d’une manœuvre opportuniste. Il s’agit d’assigner à cet appel la place privilégiée que lui reconnaît aujourd’hui le droit international et les courants modernes de la pensée politique. Mais à la condition que les demandes des autres nations puissent occuper une place équivalente au sein des communautés arméniennes, car toutes habitent un même univers, à savoir une totalité sans exclusives ni privilèges. Voir les choses comme nous étant propres et que les revendications de telle nation ou groupe humain sont celles de toutes les nations et groupes humains. Voilà quel est l’enjeu.

Cette prétention à universaliser les demandes dérivées du génocide est de longue date dans le combat du peuple arménien. Les années d’oubli soviétique sont maintenant derrière nous et il est de bon augure de voir le gouvernement de la république d’Arménie brandir aujourd’hui ces étendards. Espérons que l’activité politique et l’action diplomatique acquièrent une profondeur suffisante pour emporter l’adhésion des gouvernements. Et aussi pour réveiller les consciences parmi les intellectuels turcs. Car la vocation européenne séculaire de la Turquie ne correspond pas à son négationnisme obstiné. A cet égard, il est impératif d’œuvrer dans le cadre de l’Union Européenne, au delà de la date et de la manière avec laquelle aura lieu l’entrée de la Turquie. Car s’il est difficile de conditionner son entrée à une reconnaissance préalable du génocide, ce le sera moins lorsque cette entrée aura eu lieu.

Pour atteindre cet objectif, je propose d’impulser un mécanisme de dialogue arménien au sein des communautés de la diaspora, avec la participation des politiques et des intellectuels. Il est à souhaiter que ce dialogue soit en conformité avec la politique du gouvernement de l’Arménie, mais il pourra emprunter des modalités particulières, en fonction des particularités de chaque pays. Cette initiative n’exige pas de se substituer aux institutions, ni de biaiser ses objectifs ou ses actions. Elle n’ignore pas non plus l’effort inter-institutionnel qui se déploie chaque année sous les auspices de l’Eglise Apostolique arménienne. Cette initiative fait le pari qu’un effort conjoint et organique puisse servir l’action revendicative, laquelle a pour base le génocide.

Des ateliers dédiés aux thèmes de l’identité et de l’intégration, de l’interculturalité et de la langue (par exemple, un dictionnaire multilingue est une nécessité que l’on diffère étrangement) et autres questions centrales, outre le génocide et les droits de l’homme, peuvent aussi faire l’objet du dialogue arménien.

C’est à dessein que je n’approfondis pas cet exposé, pour que ce soit les acteurs eux-mêmes qui en dessinent l’organigramme, les aspects méthodologiques et l’agenda. Mais il me faut souligner le fait que le dialogue proposé ne doit pas (à vrai dire, ne pourra jamais) rivaliser avec les institutions existantes. Il s’agira, à mes yeux, d’un projet dans lequel les intellectuels et tous ceux qui ont vocation à s’intéresser à ces choses pourront contribuer, grâce à leurs efforts.

Note

1. Diccionario de la Real Academia Española, 22ème éd., 2001.

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Source : http://caucasoypampa.blogspot.com/2008/11/no-quiero-un-radicalismo-armenio-ni_25.html
Article publié en nov. 2008.
Traduction de l’espagnol : © Georges Festa – 11.2010.
Avec l’aimable autorisation d’Eduardo Dermardirossian.