vendredi 5 novembre 2010

Raffi / Murad A. Meneshian

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Murad A. Meneshian
Raffi : The Prophet from Payajuk
Glenview, Illinois, 2010

par Nanore Barsoumian

www.armenianweekly.com


La nouvelle biographie de Murad Meneshian, Raffi : The Prophet from Payajuk [Raffi, le prophète de Payadjouk], présente au lectorat anglophone un des plus grands écrivains d’Arménie. Les minutieuses recherches de l’A. sont présentées dans une langue simple et accessible. Ses interrogations aboutissent souvent à d’intéressants débats historiques. L’information contenue dans ce volume répond à la portée et à la remarquable ampleur du travail effectué.

Grâce à cet ouvrage, non seulement l’on se familiarise avec la vie d’une des plus grandes figures littéraires arméniennes – Raffi, né Hagop Melik-Hagopian (1835-1888) -, mais aussi avec ses contemporains et les mouvements culturels et politiques qui balayaient alors la région. Nous y rencontrons Khatchatour Abovian, Mesrop Taghiadiants, Mikayel Nalbandian, Alexandre Shirvanzade, parmi tant d’autres.

Nous faisons la connaissance de Sara, la jeune fille que Raffi – ou Hagop, ainsi qu’il est présenté dans le livre – aima dans sa jeunesse et qui fut contrainte d’épouser le fils d’un homme riche, tandis que Raffi poursuivait au loin ses études, et qui prit du poison et mourut juste avant la cérémonie du mariage. Ce qui, naturellement, affecta profondément Raffi, qui écrivit le poème Sara en mémoire d’elle.

« Plusieurs années ensuite, lorsque Raffi écrivit Kaytser [Etincelles], il reprit dans le roman plusieurs épisodes, ainsi que les idées qu’il avait développées dans Sara. Hagop y décrit la vie au village avec ses traditions et ses coutumes, ses préjugés et ses superstitions, ses persécutions et ses exploitations, sa misère et sa servilité, l’avilissement des femmes, l’intolérance religieuse, les pratiques et les amours frauduleuses, l’analphabétisme, l’ignorance et l’arriération. Le poème est une compilation métaphorique du triste spectacle dont fut témoin Hagop et qu’il abhorrait, telle la coutume sociale oppressive consistant à contraindre une jeune fille à épouser un homme qu’elle n’aime pas, ainsi que la pratique religieuse, absurdement cruelle et inhumaine, du refus par l’Eglise d’enterrer un suicidé au cimetière. Ces thèmes relatifs à des coutumes déshumanisantes apparaissent aussi dans le roman Khente [Le Fou] », écrit Meneshian.

Peu après Kaytser, parut sa suite Khatchagoghi Hishatakarane [Mémoires d’un voleur de croix]. Il s’agit là d’un genre d’ouvrages entièrement nouveaux dans la tradition littéraire arménienne, s’intéressant à la corruption et à l’injustice au sein de la société. « Raffi demeure le premier et le seul à avoir adopté cette forme nouvelle », écrit l’A.

Suite à la publication de Khatchagoghi Hishatakarane, Raffi fut la cible de critiques émanant des dirigeants de la communauté et de l’Eglise, en particulier d’attaques venimeuses de la part de « groupes conservateurs et rétrogrades ». Un de ses « ennemis », Haykuni, rédigea « une critique au vitriol de Kaytser […], comparant les héros du roman aux trois assassins du tsar Alexandre II. Cette attaque malveillante n’était rien moins qu’un acte pervers visant à faire arrêter Raffi par les autorités russes », note Meneshian.

Raffi fut accusé de détruire les valeurs familiales traditionnelles et de présenter les Arméniens comme corrompus. De même, son ouvrage fut traduit en farsi et présenté au gouvernement local et aux autorités religieuses. « On m’accuse d’être un criminel politique opposé au gouvernement et de blasphémer la religion musulmane. Le chef religieux a publié un décret de mort contre moi… Le gouverneur d’Atrpatakan, Sahab Divan, a étudié ces accusations et a découvert qu’elles sont l’œuvre d’une poignée d’Arméniens, et rien d’autre », note Raffi dans un article. Après avoir caché Raffi durant une semaine dans sa propre demeure, le gouverneur lui procura des gardes du corps pour qu’il puisse quitter la Perse.

Attaques, arrestations et enquêtes ne semblent pas briser l’esprit de Raffi. Soulagé à la pensée que de précédentes figures littéraires connurent un destin semblable, il écrit : « Je suis un écrivain insignifiant d’une petite nation, mais ce genre de persécutions sont advenues au sein de nations plus vastes et contre de grands écrivains. Un temps, la France exila Victor Hugo, et maintenant elle lui voue un culte. La prison, l’exil et les persécutions furent le lot de tant d’écrivains célèbres et là réside leur gloire. »

Outre un plaidoyer pour de nécessaires réformes sociales, les romans de Raffi se proposent aussi d’éveiller chez le peuple le désir de rejoindre le combat pour la libération. A cette fin, « Raffi estimait nécessaire de montrer au peuple que les Arméniens constituaient une nation, non seulement dans le passé, mais aussi quelques décennies plus tôt, relève Meneshian. Partez à la recherche des antiquités d’une nation et en une nuit, son âme ensommeillée s’éveillera. » C’est avec cet état d’esprit que ses romans historiques furent écrits.

Raffi fit face à nombre d’oppositions, de haines et d’attaques. Sa situation financière était si pathétique que la rumeur prétend qu’il ne possédait même pas de chemise blanche propre, lors de son enterrement. Après sa mort, lorsque la nouvelle de sa disparition parvint aux oreilles de son ami, le poète et linguiste Rafayel Patkanian [Gamar Katipa], qui se trouvait au Nakhitchevan, ce dernier écrivit : « Ô ingrate communauté arménienne ! Fils de chiens ! Des panégyriques ? Ô suceurs de lait de chienne ! Hypocrites ! Vous lui avez refusé une chemise blanche, alors qu’il était en vie, et maintenant qu’il est mort, vous vous apprêtez à l’enterrer en fanfare et avec la participation du haut clergé. Ô toi, mon sage frère, tel est le sort des écrivains et militants arméniens – une pauvre âme avec un morceau de pain sec et une chemise sale ! »

Le volume inclut des notes, une annexe, une bibliographie et un index. Il comprend 22 chapitres, allant chronologiquement de l’enfance de Raffi à sa mort, avec le dernier chapitre « En souvenir de Raffi », compilation d’écrits, de mentions et d’éloges de Raffi par des géants de la nation, tels que Hovhannes Toumanian, Simon Vratsian et Daniel Varoujan.

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Source : http://www.armenianweekly.com/2010/10/29/book-of-the-week-%E2%80%98raffi-the-prophet-from-payajuk%E2%80%99/
Article paru le 29.10.2010.
Traduction : © Georges Festa – 11.2010
Publié avec l'aimable autorisation de Khatchig Mouradian, rédacteur en chef de The Armenian Weekly.