vendredi 5 novembre 2010

Seren Yüce - Çoğunluk

© Yeni Sinemacilik, 2010

Seren Yüce dévoile le patriarcat grégaire dans Çoğunluk [La Majorité]

par Emine Yildirim

www.todayszaman.com


Récompensé par le Festival du Film Altın Portakal d’Antalya, le premier film de Seren Yüce, Çoğunluk [La Majorité], est une véritable gifle – à la fois méritée et concise, qui nous rappelle les réalités macrosociales de la société turque à travers le microcosme d’un jeune homme.

Rien d’étonnant à ce que le film ait été porté à l’écran par le collectif de production Yeni Sinemacılar [Nouveaux Cinéastes], un groupe de réalisateurs qui n’ont jamais peur de mettre en question – et d’exposer – les hypocrisies de plusieurs traits socioculturels et économiques dominants en Turquie. Que l’on songe, par exemple, à Gemide [A Bord], réalisé par Serdar Akar (1998), et à Takva [L’Homme qui craint Dieu], d’Özer Kızıltan (2006).

Mertkan (joué par Bartu Küçükçağlayan, dont la prestation lui a valu le prix du meilleur acteur lors du Festival du Film Altın Portakal, la semaine dernière) pourrait être le type même du jeune homme issu de la classe moyenne turque : il adore le football, se tient à l’écart des livres, excepté les encyclopédies sur son étagère, qu’il s’est probablement procuré grâce à des coupons de presse, il aime draguer en voiture, musique techno à fond, en compagnie de ses potes (qui ont tous le même style de coiffure au gel) et n’a pas de véritable communication avec les femmes, excepté sa mère (car les femmes ne sont pour lui que des objets).

Naturellement, le chef incontesté de la famille de Mertkan est son père – un consultant obèse à l’éthique commerciale douteuse, sinon celle qui mène au profit. Mais, bien sûr, il se rend à la mosquée et prie en bon musulman.

Mertkan est peut-être un peu perdu dans cet environnement empreint de machisme, portant en lui un brin de scepticisme, mais il est néanmoins imbu d’un faux patriotisme qui confine au chauvinisme. Nous le voyons tout d’abord comme un jeune enfant, tyrannisant la maisonnée qu’il voudrait voir nettoyée d’un antagonisme absolu avec son existence victimisée, marquée par la pauvreté. Son père (le brillant Settar Tannöğen) est son modèle.

Mais les choses pourraient bien changer pour le froid Mertkan, lorsqu’il rencontre Gül (Esme Madra), une jeune fille d’origine kurde, qui travaille dans un café près de chez lui. Elle est éprise de lui, alors que ses premières intentions sont celles de tout jeune homme aux hormones bouillantes. Ils finissent par s’embarquer dans une romance sans prétention (l’absurdité naïve de leur inexpérience est bien vue), qui se traduit par toute une série d’ennuis pour Mertkan. Ses amis et sa famille désapprouvent catégoriquement sa liaison, en particulier son père, qui déblatère sur « son peuple » prêt à diviser le pays. Et comme le titre du film le précise avec tant de concision, Mertkan est un exemple typique de la « majorité », qui le conduira de passer de garçon sans illusions à l’état de brute à préjugés, sûr de lui, autrement dit l’image de son père.

Cette histoire n’illustre pas seulement la domination d’une classe sociale donnée ; elle reflète à quel point la misogynie patriarcale fait partie intégrante de notre société. Seren Yüce, le réalisateur, nous montre comment les hommes qui entourent Mertkan traitent les femmes et parlent d’elles au sauna, chez eux, au café et en voiture. L’espace public est une scène réservée aux hommes, lesquels cherchent à imposent, exploiter et dominer. La démocratie, l’expression d’opinions différentes, sont ici hors de question. Et pourtant, la scène la plus forte nous est fournie par une femme : nous voyons la mère de Mertkan s’asseyant seule dans la cuisine et murmurant à son fils : « Comment ai-je pu élever de tels enfants ? Comment me suis-je retrouvée parmi des hommes aussi insensibles ? » Ses larmes sont un véritable coup de poing à l’estomac.

Prenant appui sur un scénario bien calculé et réaliste, la réalisation de Yüce est quasiment parfaite, nous donnant à voir lentement, mais sûrement, la progression de la liaison vacillante de Gül et Mertkan et, plus important encore, la métamorphose de Mertkan. Yüce nous livre un aperçu de sa psyché, sans jamais montrer le genre d’intimité qui approuve sa lâcheté ou ses velléités d’aspirations à la masculinité.

La Majorité est l’un des meilleurs films turcs de 2010. Grâce à sa narration sans fioritures et un style aux antipodes de l’absurde, il expose une dure réalité sociale que nous préférons éluder – il est toujours plus facile et plus confortable de faire partie du troupeau le plus nombreux et le plus fort.

____________

Source : http://www.todayszaman.com/tz-web/news-224730-seren-yuce-unveils-the-herds-of-patriarchy-in-cogunluk.html
Article paru le 19.10.2010.
Traduction : © Georges Festa – 11.2010.