mardi 9 novembre 2010

Şevket Şahintaş

© Şevket Şahintaş, 2009

Récits du côté sombre de la nuit

Exposition Şevket Şahintaş
« L’autre côté de la nuit »

par Özgür Öğret

www.hurriyetdailynews.com


[« L’Autre côté de la nuit » est la première exposition en solo du photographe et chauffeur de taxi Şevket Şahintaş. L’exposition reflète le côté sombre des nuits d’Istanbul à travers les ramasseurs de poubelles, les sans abri, les travailleurs de nuit, les prostituées, les travestis et les animaux errants.]

Il y a l’Istanbul que chacun voit à travers l’objectif de milliers de photographes. Une ville fascinante, qu’elle soit filmée le jour ou la nuit. Mais il n’y a pas de lumière sans ombre.

Derrière les mosquées historiques, les cafés à la mode et les boutiques brillantes, il y a aussi un côté sombre d’Istanbul, où pauvreté et misère existent, comme invisibles aux yeux d’une majorité privilégiée. Şevket Şahintaş connaît bien cette face négligée d’Istanbul, depuis qu’il a commencé à travailler comme chauffeur de taxi, la nuit. Il s’est mis à photographier les gens de la nuit, il y cinq ans à peine, car cela l’intéressait ; ce loisir l’a amené à être reconnu dans le monde de la photographie, ainsi que la presse turque et étrangère.

Şahintaş n’a suivi ni études ni formation dans le domaine de la photographie, avant de se mettre à prendre des clichés dans l’obscurité des nuits stambouliotes. Et il ne connaissait pas le moindre photographe.

« Lorsque j’ai vu des gens dormir dans les rues par de froides nuits d’hiver, j’ai voulu les prendre en photo pour qu’on les entende », précise Şahintaş, ajoutant qu’au début, il ne songeait pas à montrer ses photos dans une exposition. « Je n’avais rien en tête au juste, avec les photos que je prenais. Ça m’a pris du temps pour reconnaître qu’elles étaient plutôt réussies, en fait. »

L’on pourrait penser que Şahintaş a connu bien des mésaventures en prenant des clichés des rues sombres d’Istanbul. Or, dit-il, il n’a jamais eu vraiment de problèmes, car il a le don de communiquer avec les gens. Il ne s’approche jamais de quelqu’un, appareil photo en main ; il parle tout d’abord avec les gens qu’il aimerait photographier.

La plupart des prises exposées dans « L’Autre côté de la nuit », organisée par Manzara Perspectives, ont été réalisées aux alentours de Beyoğlu, en particulier Tarlabaşı. Şahintaş ne sort pas pour trouver des scènes à prendre ; au contraire, il s’agit toutes de rencontres de hasard ou de gens sur lesquels il est tombé tout en conduisant son taxi.

« Impossible de trouver toutes ces choses à saisir, si tu te promènes avec ça en tête, précise-t-il. Les habitués te font entrer dans des rues où tu n’aurais pas l’idée d’aller sinon. » Certaines de ses prises, en particulier celles avec des sans abri aux côtés de panneaux publicitaires rutilants, peuvent sembler avoir été mises en scène, ce que réfute Şahintaş.

« On me pose souvent la question, dit-il. Il y a du contraste partout dans ce monde, si tu le cherches. Tu regardes quelqu’un dormir à un arrêt de bus, prêt d’une affiche disant qu’on serait heureux d’acheter quelque chose ou une publicité pour un prêt promettant une maison. Je cherche quelque chose d’autre lorsque je m’approche d’un sans abri en train de dormir ; s’il y a là un paradoxe, je le saisis. Je ne mets rien en scène. Pas facile d’en trouver, car il n’y en a pas tant que ça, en fait. »

Il ne met pas en scène la misère en vue de choquer ou de provoquer, ce qui était le but des campagnes publicitaires Toscanelli. En fait, Şahintaş veut mettre le doigt sur les scènes véritables qui se déroulent « dans les rues, la nuit », précise le catalogue de promotion.

Une de ses prises représente trois gamins des rues dans un arrêt de bus comportant une publicité, avec une bulle de style bande dessinée au-dessus d’eux. On lit : « J’adore ma maison » et ses trois pointes renvoient toutes à l’un des gamins. Şahintaş note qu’il s’agit en fait d’une série de trois prises et, comme les autres, non mises en scène.

« J’ai vu les trois gamins assis à l’arrêt de bus. J’ai parlé avec eux et je les ai pris en photo. Lorsque je suis passé devant cet arrêt de bus, plus qu’un quart d’heure plus tard, l’un d’eux gisait sur le trottoir. J’ai fait une autre prise. Et puis je suis passé une troisième fois, une heure après environ. Cette fois, ils étaient tous couchés sur le trottoir, en train de dormir. J’ai fait une autre prise. Et à trois reprises, les pointes de la bulle renvoyaient à eux. »

Les clichés des gamins sont parmi les préférés de Şahintaş. Celui d’un homme dormant face à la devanture d’un magasin avec un lit de fortune de l’autre côté de la vitrine, retient l’attention du visiteur. « Celui-là intéresse beaucoup de gens », note Şahintaş, qui ajoute que 50 % des bénéfices de chaque photo est remis en don à l’Association de Soutien à la Vie moderne [ÇYDD], qu’il considère comme une organisation importante.

Bien que « L’Autre côté de la nuit » soit sa première exposition en solo, les œuvres de Şahintaş ont déjà retenu l’attention auparavant. Certains de ses clichés ont été intégrés aux archives de l’Université d’Ankara et il a participé à une exposition collective sur les photographes turcs modernes à Saint-Pétersbourg.

Son œuvre a aussi attiré l’attention du magazine allemand Der Spiegel, dont des journalistes se sont rendus à Istanbul, parcourant les rues et les passages en sa compagnie, avant de publier un article détaillé. Il est aussi au centre d’un documentaire réalisé par Murat Çeliker et Can Ertunas. Le documentaire est prévu pour début 2010, tandis que Şahintaş projette aussi d’achever un livre d’ici la fin de l’année. L’ouvrage reprendra les photographies de « L’Autre côté de la nuit », avec plus d’informations et des aperçus sur le photographe.

Dans la publicité pour « L’Autre côté de la nuit », on lit aussi : « Lors de ses virées nocturnes à travers Istanbul, Şevket Şahintaş saisit dans son objectif des moments, des comportements et des visages qui restent autrement dissimulés dans l’obscurité de la nuit ou le lieu aveugle de l’ignorance. Avec pour toile de fond des panneaux publicitaires rutilants, ces gens ressemblent à des ombres obscures contredisant les campagnes publicitaires. Ce contraste entre un monde illusoire et la réalité ne pourrait être plus cruel ou plus cynique. Quelques rues plus loin, les désirs et les pulsions insatisfaites de la société émergent avec les commerces de la nuit, s’achevant dans les excès, la prostitution et l’agression. »

Exposition ouverte jusqu’au 13 octobre 2009 au 4ème étage du Passage Suriye, 348 avenue İstiklal, Beyoğlu.

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Source : http://www.hurriyetdailynews.com/n.php?n=tales-from-the-darker-side-of-the-night-2009-09-16
Article paru le 20.09.2009
Traduction : © Georges Festa – 11.2010

site de Şevket Şahintaş : www.sevketsahintas.com