vendredi 19 novembre 2010

Yeroukhan - Le Fils naturel / Léo - Ani

Yeroukhan (1870-1915) - Léo (1860-1932)


Yeroukhan (1870-1915) – Le Fils naturel / Léo (1860-1932) – Ani

par Eddie Arnavoudian

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1. L’étude d’une haine de soi


Le temps et les circonstances enterrent souvent des œuvres littéraires de valeur qui, même traduites, conservent le pouvoir de combler et d’inspirer, grâce à leur traitement éclairant de l’expérience humaine en bien des aspects. Le Fils naturel, court roman de Yeroukhan [Yervant Srmakechkhanlian, 1870-1915] (in Œuvres choisies, Antélias : Liban, 1992), publié pour la première fois en 1913, est un exemple éloquent. En le lisant, l’on ne peut s’empêcher de penser que, si l’auteur avait vécu au-delà de ses 45 ans seulement, quelques chefs-d’œuvre eussent orné les étagères de plus d’une bibliothèque d’un amoureux des lettres.

Les thèmes du roman sont des plus contemporains. En moins de 100 pages, Yeroukhan restitue l’expérience douloureuse d’un être qui, tout en profitant d’une vie matérielle confortable, n’est pas à l’aise avec lui-même, ne parvient pas à assumer son passé et qui, terrifié à l’idée de la déchéance sociale que ce passé menace de lui faire subir, traverse une terrible crise personnelle. Comme portrait d’un être dont la confiance en soi et l’estime personnelle brisées le conduisent à mettre en doute sa raison même de vivre, l’œuvre est convaincante. L’irrésolution, la haine de soi et le drame psychologique qui en résulte, tandis qu’il lutte pour guérir, sont traduites avec une force étonnante.

Benjamin Parseghian est le fils d’une riche famille arménienne, installée dans l’Istanbul d’avant 1915. Comme de jeunes gens de sa génération, il est envoyé suivre ses études à Paris, où il mène aussi une vie nocturne dissolue et débridée. Mais, à son retour à Istanbul, où il s’installe en tant qu’homme d’affaires respectable et marié, les aventures sexuelles de sa jeunesse reviennent le hanter. Malvine, son épouse, souhaite désespérément avoir des enfants. Or Benjamin est stérile. Lors de son séjour à Paris, il a contracté une maladie vénérienne. Ses relations avec sa femme connaissent donc une crise. En outre, il vit dans une société où la valeur d’un homme, de fait sa masculinité, est amoindrie s’il n’arrive pas à engendrer. Surgissent alors tensions et pressions psychologiques, doutes et perte d’estime de soi, qui finiront par briser l’esprit de Benjamin, jusqu’à sa volonté de vivre.

Afin d’échapper au handicap social et à l’humiliation personnelle, Benjamin demande désespérément conseil à la médecine. Il retourne même à Paris, dépensant force argent pour rétablir sa fertilité. Une courte période de soulagement, une seconde chance inespérée dans sa vie, semblent se manifester avec la grossesse soudaine et inattendue de sa femme et la naissance d’un enfant. Mais il s’agit d’un faux espoir, qui ne fait qu’accélérer et accentuer son délabrement psychologique. Prête à tout pour avoir un enfant, Malvine a une liaison avec Vahé, un ami de la famille, et tombe enceinte de lui. A mesure que cet enfant, Aram, grandit, l’univers de Benjamin est à nouveau fracassé, lorsqu’il réalise, lentement et de façon traumatique, qu’Aram n’est pas, en fait, son propre fils. Le poids de cette douleur est encore aggravé par l’infidélité de son épouse. Ses affres intérieures le tourmentent alors plus que jamais.

Le cycle de crise prend une tournure nouvelle et le conduit à une fin quasi inévitable : le suicide. Grâce à une prose merveilleusement limpide et inventive, Yeroukhan nous emmène au cœur d’une solitude cauchemardesque, tandis que le sentiment de rejet social et d’inutilité personnelle envahit Benjamin. Crise qu’il doit traverser seul. Il éprouve trop de honte pour révéler la vérité sur son état, que ce soit à sa femme ou à ses proches. Dans la société parisienne, des désordres de jeunesse n’eussent pas conduit à une telle crise traumatique personnelle à un âge plus avancé. Mais au sein du monde conservateur, sur le plan moral, de l’Istanbul arménienne, admirablement mis en avant par Ghiragos, le domestique de la famille, issu de Van, une ville provinciale, la crise est inévitable. Benjamin n’a ni les moyens ni la force de défier et d’ignorer les restrictions des codes moraux de la société qui l’entoure. Et, à cause de ses écarts de conduite, la société finit par se venger, pour ainsi dire, en le forçant au suicide.

D’aucuns ont soutenu que le suicide achève de manière artificielle, abrupte et insatisfaisante ce récit. Peu importe. Dans une œuvre qui compte, une conclusion discutable ne diminue pas l’expérience humaine, à laquelle elle donne vie avec tant d’efficacité.


2. Ani – Ce grand œuvre dédié à la civilisation arménienne et humaine


Léo [Arakel Babakhanian, 1860-1932], grand historien arménien, fut un écrivain prolifique, quelque peu spécialiste dans quasiment tous les domaines vers lesquels il tourna son esprit brillant, que ce soit la littérature, la politique, la linguistique, l’architecture ou l’archéologie. Ani, son passionnant récit de voyage, fut écrit peu de temps après sa visite dans les ruines de cette magnifique cité arménienne du Moyen Age. Véritable périple au sein d’un monde sombre et inconnu, illuminé page après page par le tableau fervent que livre Léo du passé de la ville, sa passion évidente pour le bien-être du peuple, sa vaste érudition, son imagination poétique et son arménien remarquablement limpide, aisé et alerte.

Aucun visiteur ne peut parcourir les vestiges de ces ruines grandioses sans être subjugué par leur somptueuse beauté, la qualité magique de leur architecture. Malgré des siècles de destruction et de dégradations, ce qui en reste demeure aussi présent et frappant que si tout cela eût été bâti hier. Ce qui en reste, même s’il ne s’agit que d’une proportion infime de ce qui fut, demeure un témoignage de grandeur, de culture et de beauté. Léo nous emporte par son évocation des grandes heures d’Ani, citant des voyageurs étrangers et leurs développements sur le passé glorieux de la ville et ses merveilles architecturales. Le récit qui suit de ses impressions personnelles, relevé par une quantité étonnante de données historiques de premier ordre, propose une lecture saisissante et instructive. Convenons que l’empressement de Léo à en rajouter au niveau des détails recouvre parfois le fil essentiel du récit, au point d’exaspérer. Mais les lecteurs qui persévèrent ne pourront qu’être récompensés !

Les descriptions de l’environnement naturel, tandis que Léo se rend vers la ville, sont de toute beauté. Les grandioses et imposants monts Aragatz et Massis, ainsi que le cadre naturel luxuriant, mais écrasant, de Lori, prennent vie dans notre imagination. Pourtant, alors qu’il traverse des décors à la beauté naturelle stupéfiante, il ne peut s’empêcher, avec une souffrance sincère, de noter certaines scènes, révélant la misère et l’ignorance des plus effroyable et avilissante, dans lesquelles la population arménienne vivait alors.

Or, note Léo, non loin de là les vestiges d’Ani portent témoignage de la capacité des peuples au regard de la civilisation et de la culture. Pour Léo, comme pour tout intellectuel, historien, artiste ou philosophe qui se respecte, la renaissance du savoir concernant Ani ne répond pas simplement à des fins universitaires. Il ne s’agit pas d’une quelconque mise au jour archéologique désintéressée du passé. Ani peut n’être que ruines, peuplées désormais de bandits et de scorpions. Mais son héritage doit être transformé afin d’inspirer, d’une manière vivante, le présent. La connaissance de ses hauts faits doit être mise au service de l’élimination de cette fausse image convenue selon laquelle les Arméniens seraient par nature essentiellement arriérés, passifs, lâches, dénués de culture et ignares. Ani peut inspirer de la fierté, aider les gens à se retrouver et à reléguer des siècles d’arriération et d’ignorance.

En dépit de l’importance de ce monument pour l’histoire arménienne, les élites corrompues d’alors (singées au détail près par celles que nous connaissons) refusèrent de financer et/ou de soutenir les travaux urgents et nécessaires de restauration des vestiges. Léo dénonce avec force ces élites qui, sous de belles paroles, d’innombrables discours et des monceaux de poésie sentimentale, refusent d’avancer des fonds afin d’aider à la préservation des ruines. La ville se trouve maintenant sous le contrôle de l’Etat turc et a été systématiquement détruite, durant des décennies. Mais il semble que certaines mesures de protection soient actuellement prises. Le lieu peut devenir une attraction touristique, susceptible de procurer à la Turquie quelque échange avec l’étranger. Or les autorités turques n’ont de cesse de supprimer, dans tous les documents publics concernant Ani, toute référence à son patrimoine arménien.


[Eddie Arnavoudian est diplômé d’histoire et de sciences politiques de Manchester, Angleterre. Il anime la rubrique de littérature arménienne dans Groong. Ses essais littéraires et politiques paraissent aussi dans Haratch (Paris), Naïri (Beyrouth) et Open Letter (Los Angeles).]

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Source : http://groong.usc.edu/tcc/tcc-20010223.html
Article paru le 23.01.2001.
Traduction : © Georges Festa – 11.2010.
Avec l’aimable autorisation d’Eddie Arnavoudian.