mercredi 17 novembre 2010

Yeroukhan [Yervant Srmakechkhanlian, 1870-1915]

Yeroukhan [Yervant Srmakechkhanlian, 1870-1915]


Yeroukhan – Œuvres choisies
Antélias, Liban, 1993, 464 p.

par Eddie Arnavoudian

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L’abus du terme « chef-d’œuvre » est des plus banal dans la critique contemporaine, conditionnée comme elle est afin de vendre, au lieu d’apprécier les œuvres littéraires. Or l’expression est appropriée, lorsqu’on l’applique au roman La Fille de l’amira, de Yeroukhan, écrit en 1904. Avec un don remarquable pour la satire et un souci du détail précis, Yeroukhan donne vie à la communauté arménienne de Constantinople d’avant 1915, avec toutes ses classes, ses personnalités et ses institutions nationales. Véritable témoignage de son talent littéraire, ce monde, disparu désormais sans laisser la moindre trace, est reconstitué pour nous avec force à travers les activités et les relations d’un groupe de personnages bien campés, ciblés et situés avec netteté.

L’univers de La Fille de l’amira, que reconstitue Yeroukhan, n’est pas une simple reproduction photographique d’apparences en surface. Nombre de descriptions de lieux, de scènes et d’événements en cours, admirablement détaillés, révèlent des aspects secrets, plus sombres, de la vie dans les faubourgs arméniens de Constantinople. Montrant, en particulier, combien les classes « respectables », sous leurs habits élégamment coupés de vertu publique, sont déchirées par la corruption, la cupidité et le vice. Des phares de la communauté, en apparence d’humbles serviteurs du peuple, se révèlent être des prédateurs, experts dans l’art de vivre aux dépens de la communauté ou d’autrui.

Au centre de cet univers se trouve Madame Margossian et son fils Arshak. Ils font partie des derniers vestiges des amiras, ces familles jadis opulentes, dont les fortunes furent bâties sur des monopoles économiques accordés par les sultans ottomans successifs. Le père de Madame Margossian, Amira Margossian, est « un exemple typique de cette classe. Un voleur fourbe et rapace. » Mais cela ne dissuade pas les « bons à rien du cru, serviles et obséquieux, qui se rassemblent, telle une volée de corbeaux, pour faire bombance à sa table. » Or, lorsqu’un revers de fortune provoque la chute et l’emprisonnement de l’amira, ces derniers se dispersent aussi rapidement qu’ils étaient apparus. « La fille de l’amira chercha désespérément de l’aide et du soutien auprès de ceux qui se proclamaient loyaux, désintéressés, nobles et altruistes. Mais elle ne découvrit que néant. Le néant. »

Néanmoins, grâce aux efforts de Madame Margossian, la richesse familiale se rétablit en partie. Inévitablement, la volée de corbeaux est de retour, espérant à nouveau « manger gratuitement à sa table, même s’il ne restait que des miettes de sa générosité d’antan. Mais qu’importait cela, puisque même ces miettes étaient encore bien beurrées. » Parmi eux, figurent quelques fripouilles dépeintes avec brio, comme Tateos Mergherian, le trésorier du conseil local, qui « ayant levé son nez, gros comme une tomate, du sein de la communauté, s’invite pour le fourrer dans les monceaux de nourriture, à la table de Madame Margossian. » Tout aussi haut en couleur, Partogh Agha, dont « la profession est aussi grotesque que son physique ». Tout en faisant clandestinement la chasse aux chiens errants pour en vendre la viande aux pauvres, Partogh Agha « s’était construit une réputation honnête et respectable », sur le dos de laquelle il avait emporté le poste de comptable de la famille de Madame Margossian, « découvrant ainsi de nouvelles sphères pour son enrichissement personnel ». Abkar Gostanian illustre à la perfection l’escroc. Ce « natif du Karabagh, déguisé en spécialiste de la pédagogie, se jeta sur le monde encore inexploité » d’une Constantinople assoiffée d’enseignement. Grâce à d’enthousiastes souscriptions populaires, il accumule des sommes énormes pour bâtir une école basée sur les « principes pédagogiques les plus modernes », puis se hâte de gagner les repaires européens du jeu.

Ce type de gens ne s’attaquent pas seulement au monde de la richesse privée. Ils en viennent à dominer de nombreux secteurs de la vie communautaire. Des personnages secondaires, certains à peine esquissés, mais des plus convaincants, apparaissent dans la presse locale, les écoles, les conseils communautaires locaux, les organisations de bienfaisance, les professions médicales et l’Eglise. A certains égards, la force durable du roman réside dans les parasites sociaux, les hédonistes décadents et les escrocs, à la résonance universelle, de Yeroukhan. Et qui tiennent le haut du pavé dans nos métropoles. Seule leur tenue a changé pour s’adapter aux modes actuelles.

Yeroukhan nous ouvre aussi les portes de la vie privée de certains de ses héros. Là aussi, d’autres individus, bien que proches, ne sont que des instruments au service de l’égoïsme d’untel. La fille de l’amira a des grandes ambitions pour son fils. Mais seulement à condition qu’il puisse rehausser sa position sociale. Elle satisfait chaque caprice et chaque fantaisie d’Arshak, car elle voit en lui « un instrument qui rétablira le renom et le respect sans bornes de jadis. Il serait le phénix destiné à restaurer sa gloire passée. » Peu importe que respect et estime ne soient que servile obséquiosité en quête de profit personnel. Mais Arshak n’est pas enclin à réaliser les ambitions de sa mère. « Loin d’une espièglerie enfantine, il se transforma en une brute égoïste, toute de rancune et de cruauté. » A l’instar de « certaines âmes insensées, il se prête à tous les vices », gaspillant ce qui reste des richesses de sa mère, suite aux déprédations de Partogh Agha. La grossièreté d’Arshak révèle son pire aspect dans ses relations avec Sophie, la fille d’une lavandière locale. Sophie se rend à ses avances dans l’espoir de s’assurer un mariage qui l’affranchira d’une misère écrasante. Or, pour Arshak, les femmes, en particulier celles issues de la classe ouvrière, ne sont que des objets de plaisir, dont il convient de se défaire, une fois leur office satisfait.

En contrepoint à ce monde obsédé par l’argent et égoïste, Yeroukhan décrit maints aspects de l’existence des classes humbles – la mère de Sophie, ses voisins, les pêcheurs, les employés, les artisans et Hampig le douloureux, mais toujours plein d’espoir, dont l’amour pour Sophie n’est pas payé de retour. D’un côté, l’argent et l’intérêt personnel déterminent toutes les relations humaines, de l’autre la solidarité sociale et individuelle, les qualités humaines et l’altruisme sont des valeurs courantes de la vie quotidienne.

La Fille de l’amira n’est cependant pas dénué d’imperfections. L’intrigue est souvent pesante et certains personnages manquent de profondeur et de consistance. Chez des auteurs moins doués, ce genre de faiblesses condamnerait l’ouvrage. Chez Yeroukhan, elles mettent en lumière sa prouesse. A cet égard, le cas de Sophie est instructif. Sophie apparaît fréquemment comme un personnage mal construit et contradictoire, combinant deux personnalités discrètes – l’une totalement irréelle, l’autre parfaite sur le plan littéraire.

Balzac note que « dans la mythologie catholique le chérubin possède une tête et rien d’autre ». Tel est le cas de la description des femmes dans une grande part de la littérature arménienne. Apparaissant souvent comme des créatures sans vie, des mères et des épouses chrétiennes idéalisées, dépourvues de toute sensualité, de sexualité, d’ambition personnelle, d’émois et de conflits intérieurs. En différentes occasions, Sophie semble être « une âme intacte », éloignée de « toute haine, de la jalousie, de toutes motivations grossières et secrètes ». Elle est fréquemment présentée comme étant « pareille à la neige qui vient de tomber, blanche et pure […], un défi naturel, libre et non prémédité, à la beauté. » Livrer ce portrait ridicule laisse cependant intacte cette même Sophie, un être de chair et d’os, capable de ressentir et de souffrir, habité par le désir sexuel et l’ambition de s’enrichir. La véritable Sophie pressent « instinctivement que les lumières et le confort du palais de l’amira doivent lui revenir ». Elle est prête à user de ses charmes physiques pour gravir l’échelle sociale. Pour se faire bien voir de Madame Margossian, elle en adopte les manières et les caprices, malmenant sa mère sincère et aimante. Mais elle demeure la jeune fille naïve, issue de la classe ouvrière, victime d’un dandy riche et répugnant. Sans être un ange, c’est un personnage profondément humain, qui traverse un conflit émotionnel intense, tout en essayant d’équilibrer son sens de la moralité entre la promesse de s’enrichir avec un Arshak, qui finit par tomber le masque, et les appels éplorés du toujours aussi aimant Hampig.

Si Yeroukhan avait eu le temps ou la volonté de publier ce roman, il nous eût laissé, sans exagération, un chef-d’œuvre. Néanmoins, ce que nous possédons est un merveilleux récit, foisonnant de personnages marquants, qui nous renseignent sur les effets corrosifs et tragiques d’une société sans moralité. La Fille de l’amira est supérieur aux Riches s’amusent de Muratzan, qui aborde un thème similaire, inspiré de la communauté arménienne de Tbilissi. Tous deux sont bien écrits et peuvent être lus, avec plaisir qui plus est, comme un témoignage historique précis sur cette époque. Or les personnages de Muratzan manquent de la profondeur et de la complexité psychologique, qui confèrent au roman de Yeroukhan un aspect universel et qui en font une réussite artistique.

Une œuvre de fiction est parfois un meilleur guide au regard de l’histoire sociale et politique d’une période donnée que nombre d’ouvrages historiques. Tel est le cas de La Fille de l’amira. En le lisant, l’on peut visualiser pourquoi l’élite arménienne de Constantinople fut incapable de produire un groupe dirigeant intègre et efficace, et pourquoi la crème de l’intelligentsia arménienne insista pour qu’une véritable renaissance nationale surgît hors de Constantinople, dans la patrie historique.

Lorsque Yeroukhan fut arrêté et assassiné en 1915, à l’âge de 45 ans, il était déjà parti à Kharpert, où il accumulait des matériaux pour un nouveau roman consacré à la vie des Arméniens en Arménie proprement dite.

Qu’il est pénible de se représenter cette perte.


[Eddie Arnavoudian est diplômé d’histoire et de sciences politiques de Manchester, Angleterre. Il écrit des essais littéraires et politiques pour Haratch (Paris) et Naïri (Beyrouth). Ses articles ont aussi été publiés dans Open Letter (Los Angeles).]

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Source : http://groong.usc.edu/tcc/tcc-20000113.html
Article paru le 13.01.2000
Avec l’aimable autorisation d’Eddie Arnavoudian.