lundi 22 novembre 2010

Zygmunt Bauman

© Editions de L’Herne, 2010

Au-delà de la bureaucratie et du marché

par Neal Lawson

www.opendemocracy.net


[L’Etat bureaucratique du milieu du 20ème siècle a fait son temps et la tentative de retour à un mythique marché du 19ème siècle ne nous satisfait pas. Le sociologue Zygmunt Bauman nous aide à penser notre avenir au-delà.]

L’impact de Zygmunt Bauman sur moi – et, je pense, beaucoup d’autres – a été profond.

Précisons. Je ne suis ni un universitaire, ni un théoricien, encore moins un sociologue. Je ne puis rivaliser avec son œuvre abondante – mais ce que je veux faire, c’est vous dire pourquoi elle compte à mes yeux – pourquoi ce Polonais octogénaire émigré est aujourd’hui utile pour le monde auquel nous faisons face, pour les espoirs, les rêves et les craintes que nous nourrissons.

Je suis tombé pour la première fois sur l’œuvre de Zygmunt Bauman au milieu des années 1980, alors qu’il écrivait toute une série d’articles importants pour le News Statesman. J’étais alors un jeune étudiant politiquement sous-développé, chevelu, davantage accoutumé à écouter et citer Stanley I. Benn que Bauman – je ne comprenais pas grand chose dans ce qu’il écrivait dans cette série d’articles, mais j’étais sensible non tant à leur signification importante qu’à l’ébullition que ces théories suscitaient en moi.

De Benn je me suis retrouvé avec Blair. Après 18 ans d’exil, le désir de gagner l’a emporté sur celui de bien faire. J’ai travaillé pour Gordon Brown et pour Peter Mandelson au cœur de la machine du New Labour. L’essentiel était de s’atteler à tout. En l’emportant dans tous les domaines, le Labour perdit le contact avec ce pour quoi il voulait l’emporter. Mais quelque chose était en train de ronger. Je n’arrivais pas à me défaire complètement de Benn, ni de ces échos de Bauman. Je croyais naïvement que le New Labour était pragmatique – un idéalisme davantage tempéré par la réalité que simplement jeté aux orties. Et que la tentative de se connecter à nouveau avec l’électorat britannique était telle qu’un nouveau moment social démocrate pouvait finir par naître. J’avais tort. Blair disait : « Nous avons gagné en tant que New Labour ; nous gouvernerons en tant que New Labour. » Avec la confiance d’une maturité plus grande, j’allais apprendre que nous avions gagné parce que nous n’étions pas le gouvernement conservateur haï. Tout était encore possible. Mais alors il était déjà trop tard. L’étiquette New était utilisée pour étiqueter le parti comme Not Labour.

Peu de temps après la victoire des travaillistes en 1998, j’écrivis un article, qui eut aussi la chance de paraître dans le New Statesman, posant la question de savoir si le New Labour faisait vraiment partie du projet social démocrate. Je fus estampillé comme le premier rebelle au sein du New Labour. Dès lors, je me suis révolté.

A la fin des années 1990, je me suis éloigné, non sans agitation, ni hésitations, du New Labour, à mesure que la chasse à l’oie sauvage - la troisième voie – devenait plus apparente. Aux alentours de 2000, deux ouvrages m’ont ouvert les yeux. Le premier fut Left and Right [La Gauche et la droite], de Norberto Bobbios (1), qui m’a réconcilié avec le concept basique, mais fondamental, d’égalité, et le second, celui qui a eu un effet plus profond sur moi, fut Work, Consumerism and the New Poor, de Zygmunt Bauman (2).

En le lisant, je n’ai pas seulement eu l’impression de comprendre beaucoup plus clairement le monde. J’ai éprouvé une sensation de colère en voyant que mon parti prenait part, comme on le verra, à la diabolisation de ceux-là même qu’il prétendait représenter. Et de cette colère est née une décision d’agir dans ce domaine.

Ils disent maintenant : « Ne rencontrez jamais vos héros. » Un bon conseil, je crois. Souvent, ceux-ci ne répondent pas à nos attentes irréalistes. Mais, parfois, les possibilités sont si séduisantes qu’on laisse passer. Un jour, j’ai rencontré mon héros. Un ami commun organisa à mon intention un rendez-vous pour prendre le thé un après-midi avec Zygmunt. Qui s’avéra bien sûr un après-midi à la vodka. Je crois bien que je me suis contenté de m’asseoir et de contempler ce Yoda, tel un personnage dispensant sagesse et d’aimables conseils.

Il me frappa ce jour-là, comme il le fait lors de chaque entretien que j’ai lu auparavant et depuis, comme un homme d’un charme, d’une cordialité et d’une dignité incommensurables, plus qu’humaines. Il écrit sans compter pour un grand nombre de publications et de médias. Il le fait car cela l’intéresse. Il semble être engagé dans une course pour à la fois prodiguer son savoir et ses points de vues, mais aussi suivre les événements. Il continue à prendre le pouls du consommateur moderne et de la culture des célébrités – réglant à la X Factor sa critique du capitalisme actuel.

Or cette volonté de rester en contact, pertinent, est ce qui lui confère sa vitalité. Si bien qu’il continue d’écrire car il est sollicité et recherché, car il est populaire sur les campus à travers le globe, car il propose une vision unique de notre monde – prendre le temps d’écouter entre les deux piliers de l’optimisme et du pessimisme, de l’espoir et du désespoir.

C’est de ces deux piliers que je veux parler. Commençons par le côté sombre – le pessimisme.

Zygmunt ne prend pas de gants pour nous présenter la situation. Décrivant un monde sinistre, composé d’existences gâchées. Un cycle pervers – de croyance et d’influence collective en déclin, conduisant à un plus grand retrait de la scène sociale. Plus nous nous retirons, plus s’affaiblissent nos engagements. Plus nous nous individualisons, plus se resserre le nœud. Dans la description qu’il livre du passage d’un monde défini par les producteurs à un monde défini par la consommation, il révèle un paysage de sables mouvants, avec quelques amis, mais aussi, tragiquement, des ennemis encore plus rares. Les riches n’ont pas à être haïs et rabaissés, mais sont voués au malheur et portés au pinacle pour leurs succès en tant consommateurs.

Bauman recourt beaucoup à la métaphore du sable mouvant. Car il s’agit d’une des meilleures illustrations du monde liquide moderne, dont son œuvre se fait le héraut. Un monde situé entre l’offre solide d’une modernité sous la forme d’un seul travail, d’une seule communauté, d’un Etat tout-puissant et d’une nation fière et indépendante. Et les caprices et le relativisme d’un monde post-moderne. Dans cette modernité liquide, les choses se trouvent dans un flux constant, prenant des formes nouvelles, se métamorphosant. Les nations, les économies, les Etats et les peuples changent constamment de forme.

Dans cette odyssée, qui va de l’analyse du communisme en Pologne à celle du consumérisme à l’Ouest, le jeu ne change pas – il s’agit de contrôle social et de la reproduction systématique de l’autorité et du privilège. La socialisation au moyen de la police secrète se transforme en socialisation au moyen de la séduction. Vous pouvez combattre la police secrète, mais comment, ici bas, combattre la séduction – pourquoi en auriez-vous même envie ? Alors que le capitalisme passe de l’exploitation du territoire matériel vierge d’un empire au territoire émotionnel vierge de nos esprits – l’espace dédié à l’accumulation du profit progresse de façon exponentielle. En lisant Zygmunt, je ne cessais de songer au film Matrix, des frères Warchasky, où les gens sont amenés à croire qu’ils vivent une réalité de consommateur, alors que leurs corps ne sont que des batteries au service d’une machine.

Il existe deux objectifs dans ce monde, où nous sommes avant toute chose des consommateurs – le premier est notre malheur – si nous sommes malheureux, alors nous chercherons un réconfort dans le seul endroit qui nous soit accessible : le marché – littéralement, dans une thérapie de la vente.

Et le second, l’éradication des alternatives. Il n’existe qu’une seule manière d’être – le turbo-consommateur – entraîné et discipliné par le désir urgent de ne pas tomber dans la routine – de rester normal dans la course sans fin visant à forger des identités toujours nouvelles. D’appartenir, d’être différent, d’être unique, d’être le même. Et si nous chutons – lorsque nous connaissons un échec – nous n’avons qu’à nous en prendre qu’à nous-mêmes.

Par conséquent, Bauman parle d’une société en état de siège pour au moins trois raisons. Premièrement, parce que le pouvoir a divorcé de la politique et réside maintenant, comme nous le constations chaque jour, dans le monde des affaires – que ce soit le capitalisme financier, l’or noir ou les médias. Deuxièmement, du fait de la crise de représentation et du déclin de la classe ouvrière, partant du mouvement travailliste. Et, troisièmement, du fait de la sécession du pouvoir hors de l’Etat-nation.

Le New Labour est né de cette conjoncture et de ce profond sentiment de pessimisme et de crise à l’égard de la gauche. Pourquoi aller lutter contre un système qui non seulement se sent invincible, mais peut être présenté comme inévitable et même désirable ? Si l’on ne peut les vaincre, rejoignons-les donc.

Chez Tony Giddens (3), le New Labour a trouvé une rationalité théorique de faire ce qu’il désirait le plus – gagner – grâce à une sociologie dépassant les classes sociales – rendue faisable à ses yeux grâce à la nouvelle économie en état d’apesanteur. Dans le monde allègre de l’Angleterre moyenne, nous pouvons tous être des gagnants – exceptés ceux qui, du fait de leurs actes, ne sont pas arrivés à travailler dur et à respecter les règles. Le passage à un monde au-delà de la gauche et de la droite, au-delà des luttes, est accompli.

Or, en dépit du discours béat d’une Grande-Bretagne nouvelle, il s’agit de la politique la plus sinistre qui soit, car dans sa version du thatchérisme à visage humain, elle enfonça dans notre psyché la notion de TINA – « there is no alternative » [pas d’autre choix possible].

Paradoxalement, Zygmunt fut ignoré, en dépit de quelques tentatives pour introduire ses idées à Downing Street, du fait qu’il ne proposait pas de matériaux à court terme pour le projet du New Labour, son offre n’étant pas la bienvenue. Il était alors considéré comme trop sombre pour un projet qui ne proposait lui-même guère plus qu’une modernisation du néolibéralisme.

Comment eût-il pu en être autrement ? Le New Labour n’arriva pas à proposer le moindre sentiment sincère et sérieux d’une alternative, car, du fait de son adoption du marché comme solution unique à tous nos maux, il perdit de vue un facteur essentiel – notre humanité. Et c’est ainsi que nous revenons à l’optimisme de l’œuvre de Zygmunt.

Le New Labour oublia, comme je l’ai appris à mes dépens, que les fins ne peuvent être séparées des moyens. Si bien que le marché ne peut être utilisé à des fins progressistes. L’efficacité économique n’est qu’une condition nécessaire, mais pas suffisante, de la justice sociale. Les marchés sont là pour le profit, pas pour la population. Et ce parti oublia ou ignora qu’un projet qui n’est pas ancré dans l’humanité – dans une capacité à regarder l’autre en face, à se voir et se savoir, non comme des concurrents, mais comme des co-opérants – est voué à une obscurité bien plus grande que celle que Zygmunt Bauman n’ait jamais évoquée.

Zygmunt nous donne à espérer – pour deux raisons. Premièrement, parce qu’il décrit à quel point sont fortes les chaînes qui nous retiennent sur place, et qu’il nous enseigne ainsi à quel point nos pinces coupantes doivent être puissantes. Et deuxièmement, il nous donne un aperçu d’une liberté bien plus éloquente que celle que nous découvrons en tant que clients sous pression dans la rue. Il identifie une liberté fondée sur le sentiment d’autonomie – la capacité à forger nos existences et notre société, tandis que nous décidons, parce que - et seulement parce que - nous le faisons avec d’autres.

Zygmunt nous oblige à penser la notion d’utopie – ce lieu qui n’existe pas encore -, mais en luttant pour cela, nous découvrons notre objectif. Pour être réalistes, nous devons tout d’abord être visionnaires, et pour être pragmatiques, nous devons savoir à quoi s’applique notre pragmatisme.

Il est critiqué du fait qu’il ne propose guère une feuille de route. En fait, cela nous est impossible. Mais il existe deux concepts pratiques qui, à mon avis, sont importants, et que ne cesse de nous renvoyer Zygmunt.

Le premier est l’idée de l’Etat social, grâce auquel nous pouvons contrebalancer les échecs et les limites de l’Etat bureaucratique de l’après-guerre et son successeur : l’Etat-marché. L’Etat social et démocratique ne concerne pas seulement l’apport du bien-être, mais aussi la création d’un domaine responsable et réactif, dans lequel nous pouvons être des citoyens et pas seulement des consommateurs.

La seconde politique ferme qu’il adopte est celle d’un revenu citoyen (4) ou d’un revenu de base. Autrement dit, une somme versée à chacun dans la société comme moyen à la fois d’établir les ressources nécessaires afin de vivre en liberté et de sauvegarder notre sentiment de citoyenneté partagée. Une idée véritablement novatrice.

En 2005, Zygmunt donna trois conférences à Londres – les conférences Miliband en présence de David et d’Ed Miliband. Ce n’était pas la première fois qu’ils se rencontraient. Ralph (5) amenait déjà le jeune David et Ed, encore plus jeune, assister à des débats politiques à Leeds. D’aucuns appellent maintenant Miliband à devenir le prochain dirigeant du parti travailliste. L’un des deux frères aura-t-il la sagesse de creuser en profondeur pour bâtir en hauteur et se mettra-t-il à lire l’œuvre de Zygmunt Bauman ? S’il le font, ils commenceront à découvrir les causes d’existences à la fois angoissées, mal assurées et épuisées – et pas seulement les symptômes. S’ils ne le font pas, la marche arrière du Labour poursuivra sa course.

Nos rapports avec les dirigeants sont chargées de complexité. Pour reprendre une formule de Gramsci (6), le défi de la modernité liquide consiste à vivre sans illusions, sans pour autant devenir désabusé.

A l’instar des rivières tombant en cascade le long d’une montagne, les dirigeants suivent la voie d’une moindre résistance. L’enjeu est de bâtir des barrages d’idées et les aqueducs d’un mouvement, afin de les canaliser dans une direction qui procurera davantage d’égalité, de consistance et de démocratie.

Voilà la tâche que m’inspire Zygmunt.

J’ai lu à haute voix ces lignes devant 1 500 militants et théoriciens réunis à Londres, en juin dernier [2010], lors du congrès annuel de Compass (7). Compass est une organisation comptant plus de 40 000 adhérents et partisans – des gens issus du Labour, des Verts, des libéraux, d’associations et de groupes de pression, concernés par la triple crise de l’inégalité, de l’économie durable et de la démocratie.

Voici la citation :

« Tel le phénix, le socialisme renaît, de chaque tas de cendres que laissent, jour après jour, nos rêves brûlés et nos espoirs calcinés. Il continuera de ressusciter tant que les rêves seront brûlés et les espoirs calcinés, tant que la vie humaine demeurera privée de la dignité qu’elle mérite et de la noblesse dont elle est capable, si on lui donne la chance de se rassembler. »

La gauche est dans un grand trou noir et ce, depuis quelque temps. La gauche, ce sont ces gens et leurs institutions qui croient en l’humanité, qui font confiance aux gens, qui pensent que nous sommes nés différents, mais égaux, qui savent que les réponses à nos problèmes viendront de la démocratie et non des marchés – des gens qui savent que nous ne vivons que l’ombre de ce qui pourrait être.

Tel est le défi que Zygmunt nous propose. Tracer notre voie hors des ténèbres et vers la lumière.

Quelqu’un m’a dit un jour qu’on ne devrait jamais avoir un emploi, que l’on veut quitter ; Zygmunt Bauman semble occuper cet emploi. Ou plutôt, et mieux encore, il a utilisé sa vie professionnelle, afin de bâtir une plate-forme vouée aux affaires sérieuses durant le reste de son existence. Depuis sa retraite officielle, sa production atteint la moyenne incroyable de deux livres par an environ, ainsi que nombre d’articles, de conférences et d’entretiens.

Je ressens une forte ambivalence vis-à-vis de notre époque – à la fois optimiste et réaliste. Tels des moines dans un monastère durant les âges obscurs, gardons-nous simplement, mais de manière cruciale, la flamme vivante, empêchant les livres d’être brûlés, dans l’attente des lumières ? Ou bien la triple crise de l’inégalité, de l’économie durable et de la démocratie sonne-t-elle le moment d’un progrès novateur ? Nous ne savons. Nous faisons l’histoire – mais pas dans les conditions de notre propre choix.

Nous faisons ce que nous pouvons. Zygmunt a fait plus que nombre d’entre nous. Nous nous appuyons sur les épaules des géants. Le mien s’appelle Zygmunt Bauman. Puisse-t-il encore longtemps écrire, m’inspirer, moi et des milliers d’autres. Puisse-t-il ne jamais prendre sa retraite.

Notes

1. University of Chicago Press, 1997
2. Philadelphia : Open University Press, 1998
3. http://www.les.ac.uk/Depts/global/stafflordgiddens.htm
4. http://www.citizenincome.org
5. Ralph Miliband (1924-1994), philosophe politique marxiste britannique, père de David et Ed Miliband, membres du gouvernement de Gordon Brown (2007-2010) - http://fr.wikipedia.org/wiki/Ralph_Miliband
6. http://www.theory.org.uk/ctr-gram.htm#hege
7. Compass – Direction for the Democratic Left – site web http://www.compassonline.org.uk/ (NdT)

[Neal Lawson est président de Compass et auteur de All Consuming (Penguin, 2009), ouvrage consacré à l’œuvre de Zygmunt Bauman. Il s’agit de la version imprimée d’une conférence plénière, prononcée le 6 septembre 2010 à l’université de Leeds, afin de marquer l’ouverture du nouvel Institut Bauman.]

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Source : http://www.opendemocracy.net/neal-lawson/relevance-of-zygmunt-bauman
Article paru le 22.09.2010
Traduction : © Georges Festa – 11.2010