jeudi 9 décembre 2010

Arméniens de Singapour et de Malaisie / Armenians in Singapore and Malaysia

Singapour, Eglise arménienne
© en.wikipedia.org


Nadia Wright :
« Donner sens à des mystères historiques est fascinant. »

par Sona Avagyan

Hetq, 06.12.2010


[Une enseignante australienne étudie l’histoire des Arméniens à Singapour et en Malaisie.]

Les Arméniens n’ont jamais totalisé plus d’une centaine de personnes à Singapour, à toutes les époques. Formant un groupe modeste dans l’histoire de cette ville, leur nombre s’élève à 656 individus identifiés entre 1820 et 2002. Sur ces 656 habitants, seuls 184 sont restés à Singapour durant plus de vingt-cinq ans et 12 familles arméniennes seulement ont vu leurs petits-enfants naître à Singapour.

« Le dernier Arménien de l’ancienne communauté de Singapour est mort en 2009. Je dirais qu’il y a moins de 40 Arméniens, y compris les expatriés et ceux en partie Arméniens, qui vivent ici maintenant. Le premier Arménien, venu d’Arménie vivre à Singapour, était un médecin, dont la famille vécut une année dans cette ville en 2002, avant de repartir à Erevan. Je ne connais que quelques Arméniens expatriés vivant en Malaisie », nous explique Nadia Wright.

Nadia Wright est une professeur de l’enseignement secondaire à la retraite, qui occupe ses loisirs à étudier les Arméniens de Singapour et de Malaisie. Elle vit en Australie et achève actuellement un doctorat d’histoire à l’université de Melbourne.

Nadia est née en Nouvelle-Zélande. Sa mère, Varsnik Deukmedjian, était Arménienne. Son père, Jack Meikle, un Néo-Zélandais qui rencontra Varsnik en Egypte. Les grands-parents maternels de Nadia émigrèrent d’Amasia durant le génocide et se retrouvèrent à Alexandrie.

« D’où le fait que j’ai toujours su mon héritage arménien. Mais il y avait si peu d’autres Arméniens en Nouvelle-Zélande que je n’ai jamais appris la langue, mis à part quelques mots. J’ai toujours été curieuse au sujet des Arméniens, car ma mère se montrait réticente pour parler de ce qui était arrivé à sa famille. En fait, je n’ai jamais rencontré un autre Arménien avant l’âge de 16 ans. Ma mère avait lu qu’un Arménien venu de France s’était installé dans une ville voisine et s’empressa de l’inviter chez nous. Aussi, rien d’étonnant, à mon avis, si, me trouvant à Singapour, je me suis demandé pourquoi des Arméniens s’y étaient établis. », précise Nadia Wright.

Elle ne s’est jamais rendu en république d’Arménie. « J’aimerais y aller, mais je suis davantage attirée par Amasia, le lieu de naissance de mes grands-parents », dit-elle.

C’est en 1985 qu’elle décida d’étudier l’histoire des Arméniens de Singapour, lorsque son mari, Peter Wright, y fut nommé. Ses recherches s’étendent à la Malaisie, car les premières connections arméniennes furent des marchands de Malacca et Penang (qui sont des Etats de Malaisie). A partir de ces villes, ainsi que depuis l’Inde et les Indes Orientales Néerlandaises (une colonie hollandaise qui devint l’Indonésie moderne), les Arméniens émigrèrent vers Singapour.

Tous les Arméniens s’établirent à Singapour avant le génocide. Du fait de la présence de communautés arméniennes à Singapour, la presse locale couvrit les génocides des années 1890, de 1909 et 1915 d’une manière très détaillée. Les Arméniens qui s’aventurèrent à Penang et Singapour ne provenaient pas de l’Arménie historique, mais de la Perse, de l’Inde ou de l’île de Java.

Les premiers négociants arméniens se mêlèrent aux communautés européennes de Malacca, Penang et Singapour. Lesquelles étaient colonies britanniques. Les Arméniens se mélangèrent sur le plan social et commercial et, durant le 19ème siècle, il y eut beaucoup de mariages mixtes, principalement avec des Européens. Leurs descendants étaient parfois considérés comme Eurasiens ou Britanniques – en fonction de la race du conjoint et du statut social.

Dans les années 1960, il restait une soixantaine d’Arméniens ou d’Arméniens métissés à Singapour. « J’ai discuté avec des gens qui avaient un grand-parent arménien, mais ils n’en avaient pas connaissance. Aujourd’hui, je dirais que beaucoup de jeunes Singapouriens ignorent ce qu’est un Arménien. Certains soulignent encore qu’ils sont Juifs. Or, du fait d’un intérêt renouvelé pour le patrimoine ancestral des minorités à Singapour, de plus en plus de gens étudient leurs racines et se découvrent des origines arméniennes », note Nadia Wright.

Nadia est l’auteur de plusieurs articles parus dans des périodiques, et est co-auteur du livre Vanda Miss Joaquim : Singapore’s National Flower and the Legacy of Agnes and Ridley (1).

Son autre ouvrage, Respected Citizens : the History of Armenians in Singapore and Malaysia, parut en 2003 (2). D’après ce livre, non seulement les Arméniens devinrent des citoyens respectés, mais quatre personnalités de Singapour leur doivent leur existence.

La fleur nationale de Singapour fut cultivée par Ashkhen Hovakimian

Le premier hybride floral au monde, Vanda, fut cultivé par Ashkhen Hovakimian – en anglais, Agnes Joaquim – dans les années 1880. Ashkhen naquit à Singapour en 1854. Baptisée Vanda Miss Joaquim à sa suite, la fleur est aussi connue comme l’orchidée de Singapour.

Vanda Miss Joaquim devint l’une des orchidées les plus populaires et prolifiques à Singapour, aux Philippines et à Hawaï (intégré depuis aux Etats-Unis). Un lucratif commerce d’exportation se développa avec un nombre croissant de commandes de Vanda Miss Joaquim à destination de l’Europe.

Agnes remporta plusieurs prix pour des orchidées, ainsi que d’autres fleurs et fruits. L’orchidée d’Agnes remporta le 1er prix de l’orchidée la plus rare, lors de l’Exposition Florale de 1899 avec un ensemble de splendides orchidées et Agnes obtint une reconnaissance publique pour cette réussite. Après ce succès, elle mourut en trois mois d’un cancer.

En 1947, Vanda Miss Joaquim fut choisie comme l’emblème le plus approprié du Parti Progressiste émergent. Et en 1981, parmi une quarantaine de concurrentes, Vanda Miss Joaquim fut choisie comme la fleur nationale de Singapour.

Dans son ouvrage, Nadia Write précise que non seulement Agnes produisit le premier hybride Vanda, mais qu’apparemment elle est la première femme au monde à avoir cultivé une orchidée hybride.

Les frères Sarkis et leurs hôtels font désormais partie du folklore singapourien

Aujourd’hui, l’Hôtel Raffles de Singapour fait partie de la grande chaîne internationale des Hôtels Raffles. Cet hôtel ouvrit en 1887, sous la direction de Tigran Sarkies.

Les frères Sarkies – Martin, Tigran, Aviet et Arshak -, venus d’Ispahan en Perse, devinrent des hôteliers de premier plan en Orient. Leurs hôtels à Penang (l’Hôtel de l’Est, l’Hôtel Oriental et l’Hôtel Crag) et Singapour ont dominé l’hôtellerie dans les Détroits (une ancienne colonie britannique intégrée maintenant pour l’essentiel en Malaisie) durant presque cinquante ans, tandis qu’à Rangoon (actuellement la principale métropole du Myanmar) ils géraient le célèbre Hôtel Strand.

Les frères Sarkies baptisèrent leur hôtel du nom de Sir Stanford Raffles, le fondateur de Singapour, dont la statue fut dévoilée lors des fastueuses cérémonies du jubilé de la reine Victoria, au début de cette même année 1887.

La renommée de l’Hôtel Raffles s’amplifia suite à l’inauguration de son nouvel édifice de style Renaissance en 1899. Il fut bientôt surnommé un des « lions » de Singapour, étant décrit comme le plus imposant de ses hôtels, avec le meilleur restaurant d’Asie (The Straits Times, 1900). Les plus grands bals et banquets furent donnés au Raffles, lors du passage de familles royales et de célébrités.

En 1899, non seulement le Raffles était le seul hôtel des Détroits à posséder sa propre turbine à vapeur générant de l’électricité, mais une citerne d’une capacité de près de 38 000 litres assurait un approvisionnement régulier en eau.

En 1931, les frères Sarkies firent faillite et l’Hôtel Raffles fut placé sous administration judiciaire. Mais l’établissement retrouva tout son lustre et continua de faire partie intégrante de la scène sociale de Singapour. Ce qui n’était pas seulement dû aux propriétaires arméniens, mais au nombreux personnel arménien, qui avait bâti la réputation du Raffles.

Le Raffles est présent dans les récits de nombreux voyageurs en Orient, tandis que d’anciens habitants se souviennent d’événements inoubliables dont il fut le théâtre. Les frères Sarkies et leurs hôtels font désormais partie du folklore local.

« L’Hôtel Raffles est aujourd’hui une icône, comme il l’était, il y a plus de cent ans. Déclaré monument national en 1987, l’édifice a été largement restauré et rénové, rouvrant ses portes en 1991 pour reprendre sa place parmi les grands hôtels du monde », note Nadia Wright.

Saint-Grégoire l’Illuminateur, promue parmi les sites touristiques de Singapour

Bâtie en 1835, l’église apostolique arménienne de Saint-Grégoire l’Illuminateur est la plus ancienne église chrétienne existant à Singapour, et l’une des deux seules églises arméniennes restant dans la région (l’autre est l’église apostolique arménienne de Saint-Jean-Baptiste à Rangoon).

Saint-Grégoire l’Illuminateur fut construite sur l’ordre des dix familles arméniennes, qui vivaient à Singapour dans les années 1830. Son coût représenta une dépense conséquente pour cette petite communauté arménienne. Mais les Arméniens de cette ville, et d’autres originaires de l’Inde et de Java, fournirent l’essentiel des fonds. La communauté dut aussi construire un presbytère dans le voisinage de l’église en 1905 et rétribuer un prêtre qui fut envoyé depuis la Nouvelle-Djoulfa.

D’après l’ouvrage de Nadia Wright, si l’on observe l’église de l’extérieur, on remarque peu de traces de ses origines arméniennes. Le dôme originel a été remplacé et des portiques ajoutés sur les trois côtés. Mais le décor intérieur manifeste de nombreux traits distinctifs des églises arméniennes traditionnelles.

L’église Saint-Grégoire est maintenant promue comme l’un des sites touristiques de Singapour. Elle est parfois le lieu d’offices religieux arméniens, constitue un site populaire pour les mariages et accueille des manifestations culturelles.

En mars 2011, l’église célèbrera son 175ème anniversaire.

The Straits Times, un des plus anciens quotidiens anglophones de la région

D’après le site internet du Straits Times, il est le journal le plus lu à Singapour aujourd’hui et l’un des plus anciens quotidiens anglophones de la région. Or le site du journal ne précise pas qui fonda ce périodique.

C’est en 1845 que Catchick Moses [Movsessian], marchand influent et figure de la communauté arménienne, fonda le Straits Times.

Son ami Martyros Apcar commanda le matériel d’impression en Angleterre, mais sa société Apcar and Company fit faillite. Afin de l’aider, Catchick racheta ce matériel et nomma rédacteur Robert Woods.

L’aventure s’avéra toutefois peu rentable et en 1846, Catchick vendit le journal à Robert Woods.

« Donner sens à des mystères historiques et découvrir des informations et des preuves nouvelles est fascinant. Les lettres de remerciements et les éloges de la part de lecteurs concernant mes recherches me font très plaisir. Certaines personnes ignoraient le rôle des Arméniens dans l’histoire de Singapour, tandis que d’autres sont charmés d’apprendre quelque chose sur l’histoire de leur famille », ajoute Nadia Write.

Elle a étudié quelque 44 familles arméniennes à Singapour et en Malaisie.

NdT

1. Johnston H. and N. Wright. Vanda Miss Joaquim: Singapore’s National Flower and the Legacy of Agnes and Ridley. Singapore : Suntree Media Pte Ltd, 2008. 112 p.
2. Nadia H. Wright. Respected Citizens : the History of Armenians in Singapore and Malaysia. Amassia Publishing (Australie), 2003. 350 p.

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Source : http://hetq.am/en/society/nadia-wright/
Traduction : © Georges Festa – 12.2010.