lundi 6 décembre 2010

Financer la révolution arménienne / Financing the Armenian revolution

Sebastatsi Murad [Murad Khrimian] (1874-1918)
© maps.thefullwiki.org

Hovik Grigorian
Les problèmes liés à l’armement et au financement du combat pour la libération de l’Arménie
Erevan, 2004, 113 p. [en arménien]

par Eddie Arnavoudian

www.groong.org


Financer la révolution arménienne


Bien que son titre suggère une approche globale, l’essai important d’Hovik Grigorian sur Les problèmes liés à l’armement et au financement du combat pour la libération de l’Arménie (Erevan, 2004, 113 p.) s’intéresse principalement à l’entreprise des plus controversée de collecte de fonds qu’entreprit le Mouvement de Libération Nationale Arménien (MLNA). Afin de financer la défense militaire et politique des paysans et artisans arméniens, lesquels faisaient l’objet de cruelles attaques dans l’Arménie historique occupée par les Ottomans, le MLNA recourut à un programme d’imposition forcée d’élites arméniennes réticentes, confortablement installées en diaspora, loin de la misère du peuple dans leur mère patrie.

Grigorian aborde cette question sensible avec assurance et intelligence. Sans glorifier, ni ostraciser. Ni passer sous silence menaces, violence, terreur et exécutions perpétrées, ou encore ce fléau de criminels qui, sous couvert de MLNA, volèrent pour leur profit personnel. Néanmoins, il parvient à convaincre le lecteur que le recours à cette forme hors norme de financement était dicté par des circonstances objectives et mis en œuvre, du moins dans le cas des dirigeants de la Fédération Révolutionnaire Arménienne (FRA), en dernier ressort. Face aux attaques de plus en plus destructrices des Ottomans contre la population arménienne en Arménie historique, l’acquisition rapide de fonds afin de payer des armes défensives, des munitions et leur acheminement, était une question de vie et de mort. Les méthodes habituelles s’étant avérées largement inadaptées. D’où pouvait-on donc obtenir des ressources ?

Estimant représenter les intérêts de la nation dans son ensemble, toutes classes confondues, le Mouvement de Libération Nationale Arménien se tourna vers ceux qui avaient les moyens, vers les élites arméniennes d’Istanbul, de Smyrne, de Tbilissi, de Bakou et ailleurs. S’inspirant de l’exemple des mouvements de libération balkaniques, soutenus par des « représentants tout dévoués et patriotes », issus des « couches prospères de la société », le mouvement arménien, « dès ses débuts », note Grigorian, nourrit lui aussi « de grandes attentes auprès des Arméniens aisés ». Or, ces espérances arméniennes allaient être rapidement et rudement mises en pièces. S’agissant du financement, et pas seulement du financement, de la lutte arménienne de libération au sein de la patrie, les riches de la diaspora s’avérèrent d’obstinés refuzniks. Estimant, en général, n’avoir rien en commun avec la population ordinaire vivant en Arménie.

De grandes figures, membres de la Fédération Révolutionnaire Arménienne (FRA) et du parti social-démocrate hentchak (PSDH), témoignent de cette pitoyable indifférence des élites. Kristapor Mikaelyan, théoricien et membre fondateur de la FRA, se montre particulièrement cinglant :

« Pourquoi n’enrager que contre la seule indifférence de l’Europe ? Durant toute cette année, qu’ont fait les Arméniens ? […] Ils ont entendu les cris de ceux qui meurent de faim, les gémissements des orphelins, les appels de leurs frères pour avoir des armes et du pain. Qu’ont donc fait les bourgeois arméniens, la jeunesse arménienne, l’intelligentsia et tous ceux qui pensent au sein du peuple arménien ? » (p. 41)

Malgré « ses coffres vides », l’Etat turc s’assure encore les moyens de financer le « stationnement de [ses] forces armées » dans les centres mêmes de la résistance arménienne, à Van, Zeïtoun et Sassoun. A l’opposé, les Arméniens riches et privilégiés ne donnent rien, « non parce qu’ils ne le peuvent pas », mais « parce qu’ils ne le veulent pas » (p. 42). Grigorian ajoute qu’en fait de « résistance coordonnée » aux demandes d’aide financière de la part du MLNA, les Arméniens riches « trahirent les révolutionnaires » à plusieurs reprises auprès des polices ottomane et tsariste et de leurs sbires.

Le MLNA n’avait pas pris en compte l’aspect diasporique des élites arméniennes. Les racines de la parcimonie de ces élites résidaient dans l’absence d’une relation structurale décisive entre ces dernières, d’une part, et la patrie arménienne, avec sa classe paysanne et artisanale, d’autre part. L’emplacement de ces élites, leurs sources de richesse, leurs besoins et leurs intérêts étaient situés et conditionnés par les puissances impérialistes étrangères et leurs réseaux commerciaux. Etant quasiment absentes ou n’ayant aucun intérêt dans leur patrie, elles n’avaient rien à y défendre et ne développèrent ainsi aucun instinct ou raison de se préoccuper des souffrances de la population ordinaire opprimée, habitant ces territoires.

Quant aux inquiétudes vis-à-vis de l’Arménie proprement dite, les Arméniens riches n’éprouvaient aucun besoin d’ouvrir leur bourse. Les vicissitudes du petit peuple dans leur patrie les concernaient moins que jamais. Au mieux, la patrie constituait un terrain aisément accessible pour une main d’œuvre bon marché, au profit des affaires de ces mêmes élites à Bakou, Tbilissi ou Constantinople.

Là où les élites arméniennes possédaient des intérêts directs, qui se trouvaient menacés, comme c’était le cas au Caucase, la situation était toute différente. Tbilissi et Bakou, avec leurs nombreuses communautés arméniennes, fourmillaient d’hôtels particuliers, d’entrepôts de commerce et de champs de pétrole appartenant à de riches Arméniens. C’est là que, durant les affrontements arméno-azéris de 1905, les élites arméniennes recoururent volontiers aux capacités défensives du MLNA, finançant si nécessaire et ce, sans états d’âme. Les « riches Arméniens de l’Est , écrit Grigorian, se révélèrent relativement généreux dans leurs contributions à la défense des Arméniens dans le Caucase ». Ce qui, ajoute-t-il, « était presque naturel », du fait de la prise de conscience par ces élites qu’elles « défendaient aussi leur existence et leur richesse (basées en diaspora) ».

Historiquement parlant, rien d’étonnant, donc, à ce que les élites arméniennes, essentiellement basées en diaspora, se soient régulièrement opposées aux besoins de leurs compatriotes vivant dans la mère patrie. De fait, les marchands et négociants de la diaspora ne constituaient pas une classe nationale ou, si tel était le cas, d’une manière faussée et biaisée, un fait que notait dès les années 1850 Mikael Nalpantian. La classe des marchands et négociants arméniens, écrit-il :

« ne représente rien de national et n’a absolument rien à voir avec l’intérêt national de l’Arménie […]. Les marchands arméniens sont essentiellement au service des puissances européennes […] et, pour le dire franchement, ces gens que l’on nomme marchands ne sont en réalité que des intermédiaires au service d’autrui, plutôt que de leur propre peuple. »

Or, à mesure que la situation dans la mère patrie se dégradait, le mouvement révolutionnaire n’eut d’autre choix que de pressurer les riches Arméniens de la diaspora. D’après Grigorian, il semble qu’ils y soient parvenus, non sans succès. A en juger d’après les chiffres qu’il cite, des sommes substantielles furent ainsi garanties et envoyées dans les régions qui en avaient grand besoin. S’agissant d’une campagne d’imposition forcée, l’on pourrait soutenir que, par l’entremise du MLNA, le petit peuple imposa par la force ses intérêts à une élite réticente de la diaspora. L’on pourrait même suggérer qu’indirectement, cela représentait une forme de lutte des classes, du fait qu’au moyen de la force, le MLNA s’appropria une partie des profits des élites de la diaspora afin de payer pour la défense des intérêts non de ces élites, mais du petit peuple.

A l’instar de nombreux mouvements de libération nationale, le MLNA ne parvint naturellement à représenter directement la majorité de la population que dans une certaine mesure. Historiquement, il tomba lui aussi sous l’emprise des élites nationales et s’avéra incapable de s’élever au-dessus des effets déformants de la configuration diasporique de ces mêmes élites. A telle enseigne qu’au cœur même de la vision et de la stratégie politique dominante du MLNA, se manifestait une dépendance, un rapport d’inféodation et de soumission aux Etats impérialistes, emblématiques des élites de la diaspora. De même que les élites arméniennes, l’aide dominante du MLNA n’éprouva lui aussi aucune nécessité d’action politique indépendante.

Après les massacres de 1895-96, qui portèrent un nouveau coup dévastateur aux fondements sociaux et économiques du développement national dans l’Arménie historique, la dépendance à l’égard des puissances étrangères se renforça et obnubila le MLNA, de préférence à l’organisation et à la défense des masses dans la mère patrie. Cette dépendance aux conséquences désastreuses alla jusqu’à une alliance avec les Jeunes-Turcs, les représentants les plus pernicieux du pire aspect du nationalisme impérialiste turc.

Contextualisant ce débat, Grigorian polémique avec force contre un axe important de la falsification de l’histoire du MLNA par l’Etat turc. A l’aide de citations pertinentes, il montre que le MLNA ne reçut aucune aide financière de quelque puissance impérialiste que ce soit, qui cherchaient alors à se frayer une voie dans l’empire ottoman déclinant. Contrairement aux mouvements de libération dans les Balkans, qui s’assurèrent une aide matérielle, politique et militaire, de la part de la Russie tsariste en particulier, leur homologue arménien ne reçut rien et fut en outre sans cesse miné, évité et trahi. Dans un développement important, Grigorian montre aussi qu’aux yeux du MLNA, il importait de consacrer des ressources pour contrer la lucrative campagne de propagande anti-arménienne, financée par l’Etat ottoman. En Europe, Abd ul-Hamid II, le Sultan rouge, dépensa ainsi des millions pour alimenter des calomnies mensongères. Ce même Etat turc, finançant sans relâche la falsification, perdure à ce jour. Honte à l’Etat arménien et aux élites qui n’agissent pas efficacement pour s’opposer à cela.


[Eddie Arnavoudian est diplômé d’histoire et de sciences politiques de Manchester, Angleterre. Il anime la rubrique de littérature arménienne dans Groong. Ses études littéraires et politiques paraissent aussi dans Haratch (Paris), Naïri (Beyrouth) et Open Letter (Los Angeles).]

___________

Source : http://groong.usc.edu/tcc/tcc-20100908.html
Article publié le 08.09.2010
Traduction : © Georges Festa – Tous droits réservés.
Avec l’aimable autorisation d’Eddie Arnavoudian.