vendredi 31 décembre 2010

Gabriel Soundoukian - Bebo / Derenik Demirdjian - Nazar le brave

Arthur Sarkissian, 13 Colour Scriptums, huile sur toile, 2009, 80x110 cm
© http://arthursarkissian.com


Gabriel Soundoukian, Bebo / Derenik Demirdjian, Nazar le brave

par Eddie Arnavoudian

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I. Bebo de Gabriel Soundoukian et l’affirmation de la dignité humaine


Ecrite en 1857, Bebo, comédie en trois actes de Gabriel Soundoukian (1825-1912) (in Œuvres Choisies, Erevan, 1973, vol. 2), est le première de ces contributions à la tradition dramatique arménienne moderne, qui gardent à ce jour leur valeur. Affirmation passionnée de la dignité de tous les hommes et femmes, elle légitime l’honneur et l’égalité comme conditions pour des relations humaines honnêtes. Montrant aussi combien celles-ci sont piétinées par les hommes de pouvoir dans leurs rapports avec ceux qu’ils estiment être leurs inférieurs et combien l’argent exerce un rôle brutal dans ce processus. Soundoukian excelle en cela, car il n’écrit pas en vue de quelque dessein moral a priori. Le drame émerge à partir de soucis quotidiens, des espoirs et des malheurs de gens ordinaires, dont il façonne avec art les personnages.

Le désastre se profile à l’horizon dans la famille du pêcheur Bebo. Le fiancé de sa sœur menace d’annuler leur mariage, à moins que Bebo ne s’acquitte immédiatement de la dot promise. Le mariage de Gezel devait être une occasion de réjouissances pour la famille, ainsi que l’affirmation publique de son intégrité et de son honneur personnel. Le mariage a été annoncé et les deux tourtereaux se sont même embrassés en public. Pour le fiancé, se rétracter maintenant serait catastrophique. Le résultat serait considéré comme la preuve d’une affreuse méprise, un manque impardonnable de caractère et de moralité, mais non bien sûr du point de vue du mari, mais de Gezel, la promise. Une humiliation publique et une souffrance intérieure sont inévitables. Bebo ne peut payer la dot, qui devait provenir d’une dette que le marchand Haroutioun a envers lui. Le récépissé du débiteur a été égaré et, saisissant cette opportunité, ce dernier refuse d’admettre la chose, et encore moins de payer.

Elle n’a transgressé aucun code de la morale humaine et pourtant, se soumettant à l’esprit du temps, la famille de Bebo accepte le droit de la société de la juger et de la condamner au nom d’une tradition sociale clairement arriérée. Elle se sent donc profondément humiliée et honteuse. Or, ce sentiment est lié à un noyau profondément sincère et moral. Elle l’éprouve comme un échec du devoir familial, l’impossibilité d’empêcher un autre être humain, leur Gezel bien-aimée, de devenir un objet de calomnie et d’ostracisme. Bebo ressent cela comme s’il échouait à honorer une promesse. Bien que ce soit le fiancé qui menace de susciter déshonneur et humiliation sur Bebo et sa famille, Soundoukian situe les racines plus profondes de leur infortune dans leur impuissance sociale. Ce qui émerge en particulier dans des scènes où Gezel et sa mère, Shushan, maudissent leur sort, tandis qu’elles cousent pour un salaire de misère, afin de joindre les deux bouts. Victimes toutes deux du puissant qui les dupe, les escroque et les réduit à une misère et une dépendance abjectes. La prise de conscience de leur pauvreté semble parfois forcée, pas assez néanmoins pour anéantir le flux naturel d’un dialogue libre de toute préoccupation didactique d’auteur et enrichi par des merveilles de sagesse populaire, de la part de Shushan en particulier.

L’acte II nous transporte chez le marchand Haroutioun, où le contraste avec la demeure de Bebo est frappant, mais pas à première vue en raison des disparités de richesse matérielle. Au sein de la famille de Bebo existe une morale, un sens de l’honneur et du devoir, ainsi que l’amour. Dans le foyer d’Haroutioun prévalent vacuité, consommation voyante, mépris, vanité et mensonge éhonté, tout en vivant de gains mal acquis. Pour compenser sa cinquantaine décrépite, Haroutioun peut se permettre de teindre ses cheveux et de s’acheter une nouvelle jeune épouse. Par sa vanité et son narcissisme il est d’une vérité et d’une modernité totales, de même que son épouse, Ephemia, qui s’épuise dans des achats incessants. Créature dépensière, sans cœur, emplie de mépris pour ses domestiques, elle est aussi empreinte d’une profonde aversion à l’égard de sa bru. Dans les relations entre ces deux êtres, Soundoukian montre la laideur des mariages sans amour, faits d’argent.

L’entrée à l’improviste et énergique de Bebo au domicile d’Haroutioun met un terme à son aisance auto-satisfaite. Tandis qu’il exige le paiement de sa dette, le sort imminent de sa sœur enflamme son discours d’une passion qui concentre toute l’injustice que ressentent les gens ordinaires aux prises avec des hommes tels qu’Haroutioun. Nous assistons ici à l’une des affirmations artistiques les plus admirables de la dignité des hommes et des femmes et de la nécessité d’un noyau moral dans les relations et les actions humaines. Bebo éprouve passionnément son humanité, son sens de la dignité et de sa personnalité. Déboulant dans les lieux, son identité mise en question, il réplique : « Qui suis-je ? Moi ! » Il ne demande pas la charité, mais le respect. A mesure que la scène se déroule, ses monologues mettent l’accent sur la structure corrompue du monde des riches et, à travers sa réaction, Haroutioun dévoile en retour l’angoisse du riche, lorsqu’il est contesté.

L’acte III conclusif laisse une impression indélébile. La tromperie d’Haroutioun est mise au jour. Pour éviter que l’affaire aille en justice, il propose de s’acquitter de sa dette avec intérêts à la clé. Mais, concernant le tort causé à Gezel et sa crapule de fiancé, qui cherche ailleurs une dot et une servante à domicile, sa chute est sans appel. Sa réputation ne peut en renaître et aucun homme ne l’épousera. Aussi Bebo refuse-t-il la proposition d’Haroutioun, espérant l’exposer publiquement dans un tribunal, pas seulement au nom de sa sœur. Dans un des discours de clôture, il se présente comme un vengeur prêt à terrasser les Haroutiouns de ce monde, qui dépouillent les miséreux de leur humanité. « Tu en as abusé bien d’autres de la même façon que tu as tenté de nous tromper, tu t’es prêté à ce jeu avec bien d’autres, tu as saigné bien des gorges et je ne serais pas Bebo, si je ne les vengeais tous ! »

Cet affrontement, que Soundoukian dépeint de manière si aiguisée, reste un tableau inspiré des conséquences du pourrissement moral au cœur de l’ordre social, qui aujourd’hui encore fait des millions de victimes. Tous ceux qui pensent que le drame de Bebo n’a qu’un intérêt historique, devraient interroger les 25 000 paysans indiens sans terre et appauvris qui, en octobre 2007, organisèrent une marche, un mois durant, sur Delhi, la capitale de l’Inde. Ils marchèrent pour exiger des droits fonciers de la part des grands propriétaires qui les expulsaient de la terre qu’ils avaient labourée durant des générations, mais pour laquelle ils ne pouvaient produire le moindre document officiel !


II. Nazar le brave, de Derenik Demirdjian


Nazar le brave, conte comique en cinq actes de Derenik Demirdjian (1877-1956) (in Œuvres Choisies, Erevan, 1973, vol. 5), constitue une satire brillante et inventive sur la politique tyrannique et les ambitions des grandes puissances, leur mépris à l’égard des intérêts des petites nations, de la démocratie et de la morale.

Tel est le jugement de Hrant Tamrazian sur ce qu’il considérait comme la plus remarquable de toutes les adaptations modernes de ce conte populaire rural arménien, un classique, que Demirdjian écrivit en 1924. Compte rendu difficile à contester. Nazar le brave est d’un art accompli, réunissant dans un seul ensemble un conte populaire classique et la vision moderne de la politique mondiale par l’A., une vision qui conserve son intérêt aujourd’hui encore. Nazar est un personnage justifiant toute la dérision dont les esprits les plus acerbes et les intelligences les plus cruelles sont capables de l’accabler. Sa bravoure pompeuse, ses déclamations vides et son comportement grotesque sont admirablement présentées. Nazar est un bon à rien paresseux, fainéant, ignare, déplaisant, grossier et brutal. L’Andy Capp arménien, pour ceux qui connaissent ce pitre des dessins animés anglais ! Il est aussi l’incarnation de la lâcheté grotesque, craintive de toute chose, tremblant face au plus petit mouvement inconnu, redoutant même de sortir dans l’obscurité de son jardin sans sa femme. Et pourtant c’est en même temps un être fantasque, se donnant une image d’homme au courage à toute épreuve, prêt à combattre et à vaincre des malfrats locaux, devant lesquels tous les autres s’enfuient. S’imaginant comme le courageux défenseur de la communauté ployant sous l’ennemi le plus puissant et profitant de toute la gloire et de la situation qui en résultent.

Comme parfois dans les contes, la fortune lui sourit et de grande façon. Par un étrange retour de circonstances, Nazar s’acquiert une réputation de bravoure, ainsi que la fortune et le trône d’un monarque. Fuyant craintivement deux lâches également peureux, il se retrouve célébré en héros dans une lointaine principauté, auprès de laquelle il a cherché refuge, et se prépare alors à vivre en grand seigneur, aux dépens de tout un chacun. C’est ainsi que dans l’acte II, Nazar en vient à se pavaner comme un chef d’Etat, un roi vénéré, incarnant aussi une politique dégénérée. D’une manière typiquement impériale, il engage le combat contre chaque nation qui a le cran de refuser une humble soumission. Le tableau de ses protestations indignées face à ceux qui refusent de céder leurs terres est d’une drôlerie grotesque, tout en constituant une représentation des plus précise de l’histoire de la conquête coloniale.

Tandis que Nazar conspire à l’aide de ses troupes, d’une manière qui rappelle volontiers un club de grandes puissances complotant afin de se partager le monde, nous assistons à une transition burlesque, allant de la farce à la satire politique. Des scènes d’un comique inénarrable racontent des vérités universelles sur les élites qui nous gouvernent. Les traits personnels de Nazar – ignorant, paresseux, grossier et brutal – émergent comme l’incarnation des élites inhumaines, sans cœur, cruelles et violentes, au pouvoir dans chaque recoin de ce monde. Toujours prêt à massacrer des civils innocents venus de l’étranger, Nazar utilise son propre peuple pour perpétrer combats et tueries, tandis que lui et ses complices festoient dans le luxe.

A cet égard, une manifestation significative du déclin de la critique contemporaine surgit lors d’un commentaire rédigé par David Gasparian sur cette pièce de Demirdjian et publié en 2002 dans son ouvrage La littérature arménienne. Guidé par un besoin irraisonné de présenter d’importants artistes arméniens comme fondamentalement hostiles au socialisme, à la révolution russe de 1917 et à la soviétisation de l’Arménie, Gasparian, parmi nombre de points éclairants, soutient aussi bizarrement que Nazar le brave, par son exposé de l’abus du pouvoir politique, fut essentiellement écrit comme une critique des autorités soviétiques d’alors. Ne disposant d’aucune preuve textuelle à l’appui de cet argument, l’A. attribue allègrement un sens explicitement opposé à la preuve explicite. Il écrit :

« Désireux de prévenir d’intempestives migraines, Demirdjian indique dans ses notes que les sources de ses personnages proviennent de régimes politiques révolus ou se situent à l’étranger, alors même qu’il est pleinement conscient de ce dont il parle et du pays où il vit. Tout le monde écrit à propos de son époque et a en tête les cibles spécifiques de la vie politique de son temps. Or, pour sa propre sécurité, l’on prétend que l’on écrit sur d’autres époques que la sienne. »

Une approche aussi arbitraire, subjective et artificielle ne rehausse en rien notre appréciation de la pièce, tout en caricaturant grossièrement l’esprit et l’ambition de son auteur. Or la pièce fut écrite et publiée en 1924, au moment même où une grande partie de l’intelligentsia arménienne, dont Demirdjian, ainsi que Tcharents, Mahari, Bakounts, Naïri Zarian et beaucoup d’autres, témoignèrent un enthousiasme et un espoir sans bornes pour le nouvel Etat arménien soviétique.

Nazar le brave n’a rien à voir avec le slogan, la vocifération, la platitude ou le cliché. La réussite de Demirdjian réside dans la perfection de ces transitions allant de la farce à la polémique politique. Les outrances de Nazar en chef d’Etat corroborent totalement sa personnalité scandaleuse et toutes deux sont convaincantes. Son action politique, à la fois dangereuse, fruste et grossière, portées à l’extrême, procède logiquement des traits de son caractère personnel. Cette cohérence, qui mêle farce comique et formulation politique, empêche le politique d’apparaître envahissant ou de confiner à la propagande. La pièce est rehaussée par une direction d’auteur inhabituellement importante, tant pour la mise en scène que pour les mouvements des personnages. Le geste physique, les expressions faciales et les relations physiques entre les protagonistes contribuent grandement à l’élaboration et au développement du personnage, de l’intrigue, de la comédie et de la satire.

Bien qu’une légère lassitude puisse résulter de quelques aspects répétitifs et déclamatoires, ces imperfections sont aisément ignorées à mesure que l’aventure s’approche de son terme motivant. En revenant à son point de départ, nous assistons une fois encore à une querelle grossière entre Nazar et sa femme, devenue reine entre temps. Cet affrontement est déclenché par la tentative de Nazar de divorcer d’elle pour une reine captive, plus jeune, plus belle, au sang noble ! Or, tandis qu’ils laissent libre cours à leurs débordements, le peuple commence à se révolter. Pendant ce temps, les troupes de Nazar, réalisant enfin qu’il n’est qu’un lâche, commencent à saccager son palais.

[Eddie Arnavoudian est diplômé d’histoire et de sciences politiques de Manchester, Angleterre. Il anime la rubriue de littérature arménienne de Groong. Ses essais littéraires et politiques paraissent aussi dans Haratch (Paris), Naïri (Beyrouth) et Open Letter (Los Angeles).]

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Source : http://www.groong.com/tcc/tcc-20080721.html
Traduction : © Georges Festa – 12.2010 – Tous droits réservés.
Avec l’aimable autorisation d’Eddie Arnavoudian.