jeudi 30 décembre 2010

Hrant Dink Spirit Lives / L'esprit vivant de Hrant Dink

Istanbul, avenue Istiklal, juin 2007
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En direct de Turquie : l’esprit vivant de Hrant Dink

par Daphne Abeel

The Armenian Mirror-Spectator, 06.11.2010


ISTANBUL – Je me suis décidée à voyager en Turquie, suite à ma collaboration avec The Armenian Mirror-Spectator, où j’ai travaillé comme rédactrice adjointe huit ans durant et où je continue d’œuvrer en tant qu’essayiste indépendante.
Je suis revenue en Arménie dès 2001 et j’ai lu entre temps d’innombrables articles sur la Turquie dans la presse arménienne et américaine, rencontrant plusieurs chercheurs, écrivains et intellectuels turcs qui ont reconnu le génocide arménien – des gens comme Taner Akçam, Hassan Çemal, Orhan Pamuk et Fatma Muge Goçek. J’ai rendu compte d’ouvrages d’auteurs turcs comme Pamuk et la journaliste Ece Temelkuran. Il était temps, ai-je pensé, de voir la Turquie par moi-même.
J’arrive à Istanbul le 19 septembre [2010], le jour où la communauté arménienne assiste à un office religieux à Akhtamar. Je ne suis pas arrivée à temps pour assister à la cérémonie, mais il en est question le lendemain dans le quotidien anglophone Hürriyet et les gens à Istanbul semblent tout savoir à ce sujet.
Le jeune concierge dans mon petit hôtel du quartier Sultan Ahmet à Istanbul bavarde presque gaiement avec moi à propos de cet événement, sans exprimer la moindre opinion. Et le journal de préciser que la croix n’a pas été érigée, du fait de son poids trop lourd. Apparemment, une façon diplomatique d’arranger les choses. Une semaine plus tard environ, un autre article dans ce quotidien anglophone signale que la population turque locale d’Akhtamar redoutait que le rassemblement d’un millier d’Arméniens, présents lors de la cérémonie, ne se retournât contre elle, lui demandant de restituer maisons et terres.
Ma première impression d’Istanbul, en arrivant de l’aéroport, est celle d’une couche massive d’immeubles de faible hauteur, s’étendant aussi loin que porte le regard, des deux côtés du Bosphore. Aujourd’hui, Istanbul contient plus de 15 millions d’habitants et la ville continue de grandir. Je me demande si j’arriverai à donner sens en l’espace de quelques jours à cette vaste métropole. Le petit hôtel Almina, sur le rivage européen du Bosphore, s’avère bien davantage à l’échelle humaine, situé dans un cul de sac – les rues étroites y conduisant sont bien trop petites et resserrées pour qu’un car de touristes y pénètre, et je vais y découvrir un endroit béni.
Mon premier rendez-vous concerne les rédacteurs d’Agos, le journal de Hrant Dink, situé sur la rive asiatique. Il se trouve à sept ou huit kilomètres de mon hôtel et je n’ose utiliser le système des transports publics, de crainte de me perdre ou de manquer mon rendez-vous. J’ai pris la précaution de taper sur des feuilles de papier les adresses de chaque endroit où je veux me rendre, ce qui s’avère une manœuvre prudente.
Je hèle un taxi et tends l’adresse au chauffeur. Pour arriver à destination, il est important de connaître le quartier de la ville, ainsi que le nom de la rue, et Agos est situé sur la rue principale du quartier de Sisli.
Les conducteurs de taxis à Istanbul constituent un monde intrépide et plein de ressources. Aux prises quotidiennement avec, de fait, des embouteillages permanents. Le dimanche est le seul jour où les rues sont clairsemées, quoique modérément. J’apprends que la situation était bien pire, il y a dix ans, avant que le métro ne soit construit. Quoi qu’il en soit, nous ne cessons de nous arrêter et de redémarrer à travers le Bosphore sur le pont de Galata, où beaucoup d’hommes et quelques rares femmes lancent à l’eau leurs lignes de pêche. Je me demande si les poissons sont suffisamment propres pour être consommés, car j’ai l’impression que le Bosphore est un endroit très animé avec des pétroliers, toutes sortes de cargos, des ferrys publics, des embarcations pour touristes et des bateaux de pêche privés sillonnant vigoureusement les eaux et, sans aucun doute, y déversant toutes sortes de déchets.
Lorsque nous atteignons la rive opposée, mon chauffeur, qui ne parle que quelques mots d’anglais, ne semble pas savoir exactement où aller. « Gerek sormak ! » [il faut demander], lui dis-je dans mon turc des plus rudimentaire. Il bondit hors du taxi et se met à arpenter le trottoir, demandant aux badauds s’ils connaissent l’adresse d’Agos. Pendant ce temps, je songe à l’horreur du meurtre de Dink en plein jour, sur cette même rue très animée. J’essaie d’imaginer la scène, les coups de feu, le jeune assassin, le corps tombé à terre, les témoins, le sang sur le trottoir.
Il revient dans son taxi et me demande de sortir. En fait, nous nous sommes arrêtés juste devant le bon immeuble. Une enseigne orne de vieilles doubles portes en bois, Sebat, ce qui, justement, signifie persévérance en turc. Le chauffeur m’accompagne dans l’ascenseur minuscule, qui peut à peine nous contenir, et nous gagnons les bureaux d’Agos. Seule une petite marque, écrite à la main, sur le montant de la porte, signale la présence du journal. Un réceptionniste, assis à un bureau au bout d’une salle étroite devant laquelle s’alignent de petits bureaux, m’accueille avec méfiance et ne semble pas me laisser entrer, jusqu’à ce que je lâche le nom de la dame que je suis venue voir, Mayda Saris, la directrice artistique du journal. Je présente la feuille de papier, tapée à la machine, avec son nom. C’est alors qu’elle apparaît, assurant le réceptionniste qu’en effet, elle m’attendait.
Bien que je ne l’aie pas rencontrée auparavant, elle est venue aux Etats-Unis, il y a quelques années, et s’est rendue dans les bureaux du Mirror-Spectator à Watertown. Nous parlons en français, le sien étant aisé, grâce à quelques années d’études à Paris, et le mien seulement acceptable. Je lui demande ce qu’est continuer avec le journal, depuis que Dink n’est plus.
« C’est une situation complètement différente, sur un plan psychologique, me répond-elle, mais il faut continuer. C’est sûr, on a le sentiment d’être en danger. »
Saris, une femme active et séduisante, avec une épaisse tignasse blonde, vit avec son mari à quelques pas d’ici et note que, naturellement, les employés vivent avec une sensation accrue de risque, mais que leur sentiment d’engagement envers le journal et sa mission est intact.
Agos emploie 25 personnes et paraît une fois par semaine en 24 pages, 20 en turc et quatre en anglais.
Rapidement, j’engage une conversation avec Aris Naidjihi, qui se qualifie lui-même d’ingénieur d’affaires (rédacteur) d’Agos, mais s’empresse d’ajouter que les membres de l’équipe ont plusieurs casquettes. Il s’exprime en anglais avec aisance et nous pouvons converser librement. Il s’est rendu à Akhtamar pour rendre compte de la cérémonie religieuse. Il précise s’être rendu régulièrement à Van, ces dix dernières années, pour rencontrer la population locale et observer la situation.
« C’était un moment d’émotion incroyable pour les gens qui étaient venus célébrer la messe. On pouvait le ressentir, l’éprouver ! Aujourd’hui, tout le monde veut venir à Istanbul et à Van ils mènent une vie urbaine. Alors, ils viennent à Istanbul », me dit-il.
Il poursuit : « Une des questions auxquelles la communauté arménienne doit faire face ici ce sont les Arméniens convertis à l’islam. Certains veulent revenir sur cette conversion et la question est de savoir comment ils peuvent être intégrés dans la communauté arménienne, qui est restée chrétienne. »
Naidjihi regrette le manque d’ouvrages arméniens dans les écoles : « Le ministre de l’Education ne semble pas savoir qu’il n’existe aucun ouvrage arménien ou grec dans les écoles. Le dernier livre arménien fut publié en 1884. »
Les relations de Naidjihi avec Agos remontent à loin. Jeune trentenaire, il a commencé pour la première fois à travailler pour le journal à 17 ans. Il s’est efforcé personnellement d’emmener des journalistes turcs en Arménie. Il critique aussi ce que la diaspora arménienne d’Amérique a pu réaliser en Arménie.
« Ecoute, me dit-il, le principal acteur en Arménie c’est la Russie. Si la Russie ne souhaite pas que quelque chose arrive, cela n’arrive pas. Gazprom possède plusieurs secteurs énergétiques en Arménie ; la Russie importe plus de l’Arménie et lui vend plus que ne le font les Etats-Unis. »
Il conclut : « Bon, Hrant est parti. Le journal est différent, ce n’est plus le même journal. Hrant ouvrait des portes. Pas facile de continuer. Beaucoup de gens s’attendent à ce que tout reste pareil. L’an dernier, j’ai emmené en Turquie 14 personnes venues des Etats-Unis et d’Iran. Beaucoup avaient peur de venir. Ce que je veux que les gens voient n’a rien à voir avec l’origine ethnique. Cela concerne l’humanité. Comment peut-on dire qu’il est impossible pour un(e) Arménien(ne) d’épouser un(e) Turc(que), alors qu’il n’y a que 50 000 Arméniens à Istanbul ? »
Le lendemain, mon second rendez-vous est avec Hassan Çemal, le petit-fils de Talaat Pacha. Je l’avais rencontré brièvement à l’université de Harvard, alors qu’il donnait une conférence, à l’automne dernier, devant une salle comble d’Arméniens et de Turcs, conférence dans laquelle il expliquait comment il en était venu à reconnaître le génocide arménien.
Çemal est un éditorialiste chevronné de Milliyet, un des plus grands journaux de Turquie, que possède le groupe Dogan Media, un vaste conglomérat propriétaire de plusieurs journaux et chaînes de télévision.
A nouveau, pour me rendre au Milliyet, j’appelle un taxi et nous traversons des kilomètres apparemment sur une grande voie express en dehors du centre d’Istanbul. Après avoir passé la sécurité, je suis conduite dans le bureau de Çemal par son assistant de longue date, Birkan Erk. Comme il convient à un éditorialiste chevronné, Çemal occupe un vaste bureau en angle avec vue, en dehors de la salle de rédaction, aussi moderne que ceux du New York Times, du Boston Globe ou du Washington Post. La pièce est décorée des couvertures de ses nombreuses publications, la plus récente étant une étude sur l’armée turque. Son éditorial paraît six fois par semaine dans Milliyet. Il a commencé sa carrière en tant que journaliste à Ankara en 1969, après s’être diplômé en sciences politiques et avoir étudié un an et demi en Allemagne.
Comme Orhan Pamuk, il a écrit sur le génocide et l’a reconnu, mais contrairement à lui, il continue à vivre à plein temps en Turquie.
« Durant quelque temps, j’ai porté un gilet pare-balles et l’Etat m’avait affecté un garde du corps, dit-il. Et puis tout ça m’a lassé et j’ai arrêté. Je suis venu à la reconnaissance du génocide en lisant les œuvres de gens comme Taner Akçam et Orhan Pamuk. Pamuk a été l’un des premiers grands romanciers à aborder un tabou en Turquie. Et Taner Akçam a été le premier intellectuel à traiter ouvertement du génocide. Pamuk passe encore du temps en Turquie, mais il est prudent et ne fait pas d’apparitions publiques. »
Il continue : « Après l’assassinat de mon cher ami, Hrant Dink, je suis allé à Erevan. C’est sa souffrance qui m’a conduit là-bas. J’ai visité le Mémorial du Génocide à Erevan. » Çemal fait partie du jury de la Fondation Les Amis de Hrant, qui subventionne des journalistes, des réalisateurs de films et autres, promouvant l’esprit de Dink.
Concernant le rôle de la presse en Turquie, Çemal sourit avec regret : « Tout dépend de quel point de vue vous vous situez. Taraf, par exemple, critique souvent le gouvernement et ils abordent les complots militaires qu’aurait ourdis Ergenekon pour renverser le gouvernement. Taraf apporte une grande contribution au rôle du droit dans ce pays. Aucun autre journal n’a entrepris cette tâche. »
Quant à la question de savoir si le parti islamique AKP d’Erdogan rapproche la Turquie d’un Etat musulman religieux, Çemal adopte un ton railleur : « Ces rumeurs d’islamisation du gouvernement, c’est de la foutaise ! On peut critiquer avec raison le gouvernement pour beaucoup de raisons, mais affirmer que la Turquie puisse devenir une autre dictature islamique est tout simplement absurde ! La Turquie est fermement engagée sur la voie de la démocratie en essayant de gérer deux problèmes principaux. L’un d’eux est l’armée. Les militaires doivent rester en dehors de la politique. »
Çemal poursuit : « L’autre grand problème, ce sont les Kurdes. 40 000 personnes environ ont été tués lors d’affrontements entre Turcs et Kurdes. Il est important que les Kurdes bénéficient de leur identité culturelle, de leurs droits culturels, de leur enseignement en kurde. Le vote récent de 26 articles visant à réformer la Constitution est une étape importante dans la bonne direction. »
Çemal se montre rusé, lorsqu’il s’agit de catégoriser quelque segment que ce soit de la politique turque. « Qu’est-ce qu’un libéral ? Qu’est-ce qu’un homme de gauche ? Bon, au Etats-Unis, au Texas, si on est libéral, on peut être taxé de communiste. A New York, on serait qualifié tout autrement. A nouveau, tout dépend d’où l’on vient. »
Mon troisième et dernier entretien est avec la professeure Betel Tonbay, avec qui j’ai été mise en relation par Taner Akçam. Nous nous rencontrons au café ultramoderne du Musée Sabançi. Tonbay est titulaire d’un PhD en mathématiques de l’université de Californie à Berkeley et enseigne dans une université de la région. Femme active et séduisante, elle est aussi membre du conseil d’administration de la fondation Les Amis de Hrant Dink, dont le siège est situé dans le même immeuble qu’Agos. Elle évoque avec émotion comment elle en est venue à reconnaître le génocide arménien. Elle a étudié quelque temps à Paris et est tombée sur les recherches d’Akçam, à l’âge de 17 ans. Elle n’avait jamais entendu parler du génocide, dit-elle, mais après avoir lu l’ouvrage d’Akçam, elle fit d’autres recherches et se convainquit de sa véracité historique et factuelle.
Elle parle du travail de la Fondation Dink, dont le principal objectif, précise-t-elle, est de subventionner des journalistes, des artistes et d’autres professionnels, qui incarnent l’esprit de Dink. Elle mentionne un prix récent décerné à une réalisatrice palestinienne.
J’a l’impression que la Turquie lutte avec énergie pour afficher l’image d’un pays démocratique, qui va de l’avant, moderne. Vingt millions de gens auront visité la Turquie d’ici la fin de cette année, et le gouvernement aimerait porter ce chiffre à trente millions. Ce qui, dans un pays de seulement 72 millions d’habitants, peut être une stratégie visant à diminuer les retours. La majorité des touristes proviennent de Russie et d’Allemagne et, pour l’heure, les Etats-Unis n’en représentent que quelque 600 000.
Néanmoins, avec tous les sites majeurs envahis par les touristes, la rumeur pourrait rapporter que visiter la Turquie relève un peu trop de l’expérience de la foule, du moins lors des pics touristiques mensuels de septembre et d’octobre. Les bateaux de croisière sont, dans une large mesure, critiquables pour cet afflux, amenant deux à trois mille personnes à chaque fois. J’entends dire qu’Istanbul projette de construire une zone portuaire spéciale pour les bateaux de croisière, afin qu’ils n’interrompent pas les autres types de trafic maritime. Beaucoup de ces visiteurs sont regroupés à bord d’autocars en direction des monuments et des musées les plus importants ; impossible de les éviter. Lorsque vous visitez la Mosquée Bleue, Hagia Sophia, le Palais Topkapi, Ephèse, etc., des hordes de touristes vous suivent et d’autres vous précèdent.
La Turquie travaille dur pour mettre à jour et rénover de nombreux hôtels, restaurants et sites remarquables. Les toilettes turques, qui étaient autrefois un objet de dérision à la fin des années 1950 et au début des années 1960, lorsque j’ai commencé à voyager, appartiennent au passé, du moins dans les meilleurs hôtels et dans les stations essence, le long des grands axes routiers. En fait, les rues de Turquie sont plus propres que les nôtres. Il n’y a quasiment ni ordures, ni détritus visibles. Pas le moindre graffiti sur les murs ou les édifices urbains et les conducteurs, en général, respectent les limitations de vitesse.
Quant à l’apparence extérieure des femmes et leur façon de s’habiller, les manifestations couvrent toute la gamme. Dans le quartier universitaire qui longe les rives du Bosphore, au nord du centre-ville, je découvre de jeunes femmes en jeans moulants, portant de minuscules débardeurs, tenant par la main leurs petits amis, et de nombreux couples déambulant dans les rues, bras dessus bras dessous. Ce qui est interdit par la loi islamique. Je vois aussi beaucoup de femmes dans les quartiers d’affaires, ne portant que des vêtements modernes.
Dans les secteurs résidentiels de la ville, aux alentours de mon petit hôtel, par exemple, la plupart des femmes, mais pas toutes, portent le foulard et aussi (d’après moi) un vêtement particulier, semblable à un imperméable, boutonné en bas du devant.
L’hôtel Almina se trouve près de trois mosquées, qui lancent l’appel à la prière trois fois par jour, dès 5 heures 45 du matin. Je dois dire que je n’ai jamais vu quelqu’un se rendre dans une mosquée. Les gens ne détournent même pas la tête lors de l’appel à la prière.
Les mosquées sont omniprésentes en Turquie. Chaque ville, quelle que soit sa dimension, en possède une et, si certaines sont construites par des groupes privés, la plupart le sont par le gouvernement et toutes sont la propriété de ce dernier.
Notre guide est un exemple intéressant de l’aspect multiethnique de la Turquie. Bien qu’il répète sa loyauté envers le gouvernement turc et souligne, à plusieurs reprises, qu’il est un citoyen turc et parle turc, il s’avère qu’il est, en fait, un Arabe de Syrie. Sa famille vit à Antioche, une ville située sur la frontière turco-syrienne, et chez eux ils parlent arabe. Il se réfère en des termes assez vagues à l’espoir que son identité et son groupe ethnique soient pleinement acceptés en Turquie. Mais comme il n’explique pas ce qu’il entend par cela, je ne peux que deviner que, par certains aspects, il ne se sent pas pleinement accepté. Il a étudié à l’université de la ville moderne d’Izmir et précise qu’il a été parfois harcelé par ses condisciples, tout en se présentant comme rebelle et reconnaissant que, lorsqu’il était à l’université, il ne jeûnait pas lors du ramadan.
Concernant l’attitude négative et l’hostilité envers les Arméniens, je n’en ai pas rencontré, excepté une fois. Me trouvant toute seule à Istanbul, j’empruntai un des circuits touristiques autour de la ville. Alors que nous longions le Bosphore, le guide assez âgé, qui parlait un anglais et un allemand médiocres, signala des secteurs de la ville, autrefois identifiés avec différents groupes religieux et ethniques. Il évoqua les quartiers des Grecs, des musulmans orthodoxes et des juifs. Je pris la parole : « Et les Arméniens ? » Sa réponse fut un geste de colère, méprisant. « Ils vivent de l’autre côté », déclara-t-il, indiquant la rive asiatique.
Pour Çemal, comme pour ce guide touristique, les Kurdes occupent de plus en plus un large pourcentage de la population dans tous les secteurs du pays.
« Ils ont beaucoup plus d’enfants que les Turcs, nota notre cicerone. Notre crainte est qu’ils nous dominent progressivement. »
Notre guide se référa à plusieurs reprises aux Arméniens, exposant l’histoire de plusieurs sites, évoquant l’architecte arménien Balian, qui conçut des édifices pour les sultans. Jamais, dans ses développements au micro dans notre bus, il ne se référa au génocide, mais en privé il me confia qu’il pensait que le génocide avait bien eu lieu et qu’à son avis, il devrait être reconnu.
J’ai un aperçu de la véritable Turquie le jour où nous visitons un site connu pour ses liens avec le médecin grec Esculape. Je choisis de ne pas visiter tout le site, qui est très vaste, attendant le reste du groupe près d’une petite baraque qui vendait du miel et des noisettes. La Turquie est un pays très chaud et sec et, cette année, le temps fut particulièrement sec. Toute la récolte de tournesols a été perdue et je remarque des bovins et des moutons brouter des chaumes brunis. Or la seule production qui semble survivre aux conditions climatiques les plus dures ce sont les olives. Les oliviers poussent partout, dans les champs, sur les versants montagneux, et l’on approchait de l’époque de la récolte des olives.
J’observe un homme âgé, plutôt robuste, conduisant un âne très petit par une corde. L’âne est déjà chargé de sacoches emplies d’olives. L’homme et son âne s’arrêtent pratiquement devant moi et l’homme s’apprête à se jucher au dessus de sa minuscule bête de somme. Ah non, me dis-je, ça n’ira pas ! L’âne va s’effondrer. Pas du tout. Une fois l’homme hissé à bord, le petit âne relève la tête et s’éloigne à un rythme rapide, comme s’il n’aimait rien faire d’autre au monde.
Autre aperçu de la véritable Turquie, pour moi, Antalya, une ville attractive et moderne sur la côte, à plusieurs centaines de kilomètres d’Istanbul. Je me trouve à l’extérieur de notre hôtel plutôt cossu, situé dans un quartier aisé en bord de mer, attendant que le circuit démarre. Je vois deux femmes émerger d’une des luxueuses copropriétés attenantes. Chacune tient fermement un enfant par la main et se dirigent vers une fourgonnette privée, garée près du trottoir. Il est évident que les enfants sont conduits à l’école. L’un d’eux, un garçon âgé peut-être de cinq ans, n’en a rien à faire. Il se démène, crie. Sa mère laisse tomber son sac à dos sur le trottoir et il tombe à terre, se cramponnant à son sac, se frappant les jambes et continuant de hurler à pleins poumons. Sa mère l’attrape solidement par le bras et le pousse dans la fourgonnette. Le véhicule ferme ses portes et les deux femmes repartent vers leur immeuble, songeant sans nul doute à une seconde et paisible tasse de café.
Pour moi, la véritable Turquie, je l’ai saisie durant les journées que j’ai passées au petit hôtel Almina du Sultanahmet, lorsque, en fin de journée, après avoir réalisé mes interviews, lutté avec le trafic épouvantable et réussi à atteindre mes buts avec mon stock minuscule de turc, je commandais une bière et m’asseyais dans le jardin en terrasse. Les mouettes pullulent autour de ma tête. Les bateaux au loin, sur la mer de Marmara, déplacent leurs lourdes cargaisons, le cri du muezzin provenant d’une mosquée voisine résonne dans l’air du soir et le petit tramway, qui passe derrière l’hôtel, fait entendre son bruit de ferraille. Oui, à ce moment-là, j’ai vécu un court moment la magie de l’Istanbul d’Orhan Pamuk. Durant ce bref laps de temps, Istanbul fut en paix avec elle-même et avec moi.

[Daphne Abeel, ancienne rédactrice adjointe au Mirror-Spectator s’est rendue en Turquie au début de cet automne.]

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Source : http://www.mirrorspectator.com/pdf/The%20Armenian%20Mirror-Spectator%20November%206,%202010.pdf
Traduction : © Georges Festa – 12.2010.