mercredi 8 décembre 2010

Littérature turque contemporaine : voix nouvelles / Young Voices in Contemporary Turkish Literature

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Jeunes voix de la littérature turque contemporaine : traits caractéristiques, tendances dominantes

par Behçet Çelik

Transcript, n° 32, 2009, « New Prose Fiction from Turkey »
www.transcript-review.org


[Cet essai reprend une conférence prononcée lors du Second Symposium international des traducteurs et éditeurs de la littérature mondiale, organisé à l’Université Boğaziçi, les 29 et 30 mai 2009.]

En Turquie, lorsque l’on parle de « jeunes auteurs », l’on se réfère en général à ceux qui ont autour de 20, 30 ou 40 ans. Bien que les quadragénaires puissent ne pas être considérés comme « particulièrement » jeunes dans la vie de tous les jours, ils le sont dans le champ de la littérature. Naturellement, il n’est guère équitable de ranger des auteurs âgés de 20 ans à peine avec ceux qui approchent de leurs 40 ans, autrement dit, de classer et comparer ceux qui viennent juste d’écrire et de voir leurs œuvres publiées avec ceux qui ont fait plus ou moins leurs preuves en qualité d’auteurs.

Il existe une importance différence entre ces deux groupes de « jeunes » auteurs, s’agissant de leur « visibilité ». Il ne serait pas erroné de présenter les auteurs approchant de leurs 40 ans comme de « jeunes auteurs visibles » et leurs cadets comme des « jeunes auteurs invisibles ». Pour que les auteurs acquièrent une relative visibilité, ils doivent avoir parcouru une longue route dans leurs carrières d’écrivain. Nous ne nous étonnons pas de lire des recensions, dans lesquelles le critique littéraire débute, en parlant d’un auteur qui approche le terme de ses 30 ans, qu’il ou elle a publié dans diverses revues réputées et a vu plusieurs de ses livres édités. « Je n’avais jamais entendu parler de lui / d’elle auparavant » ou bien « Je n’avais jamais lu un livre de lui / d’elle auparavant. » Cela ne nous étonne pas, de même que nous n’y voyons pas la moindre étrangeté. Compte tenu que nous parlons d’un critique littéraire, l’on peut dire alors que, pour qu’un auteur atteigne une « visibilité », il ou elle doit avoir progressé au fil des ans, tout en étant considéré(e) comme jeune en termes biologiques. Exceptés quelques très rares cas particuliers, il est possible pour des auteurs d’intégrer des anthologies ou de voir leurs noms cités dans de grands médias de la scène littéraire, une fois achevé leur cycle de trentenaire. Et même alors, ils ne sont cités qu’à condition de voir leur nom précédé de la mention « jeune auteur ».

En Turquie, les auteurs deviennent visibles grâce, en premier lieu, aux revues littéraires ; c’est là où ils acquièrent une première visibilité. Davantage que les devantures des libraires, la mesure de la visibilité en Turquie réside dans la page « sommaire » des revues littéraires. Ou plutôt, « était la mesure », devrait-on dire, car cette situation a progressivement changé ces dernières années. Avec le déclin de l’influence des revues littéraires et le nombre grandissant d’auteurs préférant entamer leur carrière d’écrivain en écrivant des romans, les devantures des libraires et/ou les suppléments littéraires des journaux ont commencé à remplacer les revues, s’agissant de mesurer la visibilité. Par ailleurs, ces dernières années, des éditeurs en sont venus à faire paraître des publicités dans les suppléments littéraires des journaux, de préférence aux revues littéraires, conduisant ainsi à amoindrir davantage le rôle et l’importance des revues littéraires, pour ce qui est de la « visibilité » d’un auteur. Il n’en demeure pas moins qu’à quelques exceptions près, le monde littéraire fut initié à de jeunes auteurs contemporains (présentés parfois comme de « jeunes maîtres ») grâce à la publication de leurs œuvres dans des revues littéraires. Cela est vrai d’un grand nombre d’auteurs de tout âge, considérés comme incontournables par les principaux éditeurs turcs aujourd’hui.

Bien que cette situation semble changer, autrement dit, bien que les revues semblent moins influentes en que bastions de visibilité qu’elles ne le furent par le passé, elles continuent à conserver un niveau certain, important, d’influence à cet égard. Si l’on considère les revues littéraires, l’on se rend compte que ce sont « les jeunes auteurs ayant acquis une visibilité » (la génération des 30-40 ans), qui constituent leur épine dorsale. Etant donné que les opinions contestataires dans le monde, qui suscitèrent autrefois l’émergence de mouvements littéraires particuliers, ont été largement effacées dans le monde littéraire qui est le nôtre, dans le sillage des années 1990, les revues littéraires ont aujourd’hui des contenus plus diversifiés, incluant des auteurs de toutes générations et appartenant à presque tous les courants littéraires. Des revues, qui se trouvent au cœur du système littéraire en Turquie, sont ouverts à de jeunes et nouveaux auteurs ; or, elles n’arrivent pas à consacrer davantage d’espace aux œuvres de ces mêmes auteurs. En conséquence, les auteurs plus jeunes (« dans leurs 20 ans »), même s’ils apparaissent à l’occasion dans des revues, ne parviennent pas à atteindre une visibilité, au sens où nous l’entendions plus haut.

Durant les années 1990, de nombreuses maisons d’édition en Turquie se sont mises à publier davantage d’œuvres de jeunes auteurs, une pratique qui n’était pas aussi fréquente lors des décennies précédentes. Résultat, quantité de jeunes auteurs, qui n’étaient guère visibles dans les revues, acquirent une visibilité grâce à leurs livres. Néanmoins, lorsque l’industrie de l’édition fut frappée par la récession économique de 2001 et 2008, cela eut malheureusement des répercussions pour les jeunes écrivains, ce qui continue d’être le cas. Aujourd’hui, les maisons d’édition n’ont plus l’audace qu’elles avaient, il y a dix ou quinze ans, s’agissant de publier des œuvres de jeunes auteurs inconnus. En fait, on pourrait même dire qu’elles se montrent franchement timides à ce sujet. Cela dit, l’on peut s’attendre à ce que l’influence des revues littéraires – du moins, en ce qui concerne les jeunes auteurs – augmente à nouveau. L’on peut aussi s’attendre à une contraction du marché, suite à une plus grande sélection de la part des éditeurs ; or, il est à noter que, dans ce genre de situations, c’est souvent le livre « potentiellement best-seller », qui obtient la priorité sur tous les autres critères.

Même s’il est difficile de prendre en considération à la fois les jeunes auteurs d’aujourd’hui, qui sont déjà parvenus à un certain niveau de visibilité, et ceux qui débutent seulement, lorsque l’on examine les caractéristiques qui les distinguent de leurs prédécesseurs, l’on se rend compte qu’ils ont en commun plusieurs points communs. L’on pourrait énumérer, selon moi, au moins quelques spécificités qui différencient les jeunes auteurs de leurs aînés :

1) Les jeunes auteurs n’accordent pas d’importance aux mouvements littéraires. Au lieu de former un mouvement littéraire ou de se concerter avec d’autres écrivains d’une manière ou d’une autre, les jeunes auteurs d’aujourd’hui veulent agir de leur propre chef. Conséquence, les polémiques, qui sont une source de vitalité en littérature, sont extrêmement limitées ou ne restent qu’au niveau d’escarmouches entre personnes. Les jeunes auteurs préfèrent produire des œuvres, plutôt que de s’engager dans des discussions et des débats sur la littérature. L’on pourrait ainsi résumer cette tendance actuelle comme une tendance où les auteurs préfèrent simplement affirmer que leur position ou leur approche, en fait de littérature, réside dans les œuvres qu’ils ou elles produisent.

2) Les jeunes auteurs préfèrent rester en dehors de la politique. Un évitement frappant des questions sociales et politiques se manifeste aujourd’hui dans la littérature turque, de la part des jeunes auteurs. Evitement qui peut s’expliquer d’une part par le fait qu’une grande partie des jeunes auteurs d’aujourd’hui ont vécu leur adolescence au lendemain du coup d’Etat militaire du 12 septembre 1980. Ils ont grandi dans un climat culturel dans lequel les jeunes étaient consciemment et délibérément déconnectés de la politique et dans lequel l’idée que la politique, quelle qu’elle soit, est quelque chose de répugnant, leur fut imposée. L’on découvre ainsi que, dans leurs écrits et interviews, les jeunes auteurs font souvent référence à une politisation excessive de la part de la génération précédente, et qu’ils le font dans un sens négatif. Mais il est aussi frappant de voir que les auteurs de la génération précédente, auxquels ces mêmes jeunes auteurs se réfèrent comme des maîtres révérés, ont produit à cette époque (les années 1960 et 1970) des œuvres, qui ne peuvent d’aucune manière être considérées comme véritablement politiques. Or ils agirent ainsi tout en gardant un œil sur le contexte social dans lequel un individu existe ou l’arrière-plan socio-politique de la période dans laquelle l’œuvre se situe. Aujourd’hui, les jeunes auteurs ne semblent accorder de l’importance aux œuvres de leurs prédécesseurs qu’en terme d’innovations, s’agissant de forme et de style, s’intéressant à l’individu. Le rapport entre littérature et être humain avec le contexte socio-politique dans lequel ils – l’individu et la littérature – existent constitue un facteur en général négligé par les jeunes auteurs contemporains. L’attitude dominante semble être que parler de telles associations reviendrait à abandonner le champ de la véritable littérature.

3) Les jeunes auteurs d’aujourd’hui sont conscients que leur écriture est un texte et ils aiment à souligner ce fait. Bien que ces mêmes auteurs écrivent dans des styles et des genres différents, l’on se rend compte que la plupart d’entre eux aiment, du moins, rappeler au lecteur que ce qu’ils ont écrit est un texte, quand ils ne le soulignent pas. Là aussi, pourtant, des éléments différencient les jeunes auteurs entre eux. Certains sont des plus espiègles et leurs références intertextuelles peuvent avoir la priorité sur la relation entre texte et vie réelle. Tout en affichant d’un côté une propension à des formes postmodernes, ils écrivent des œuvres qui gardent toujours en tête cette idée que la vie elle-même peut constituer un texte, qui ouvrent l’esprit et qui visent à subvertir des valeurs et des tendances acceptées. Un second groupe de jeunes auteurs met l’accent sur l’aspect linguistique du texte, au point qu’ils semblent considérer leur manière de raconter plus importante que ce qu’ils racontent. N’hésitant pas à user de formes linguistiques différentes dans un même texte. Ecrivant des textes dans lesquels le travail linguistique devient prioritaire, qui accordent de l’importance à la sophistication linguistique et qui semblent cibler un lectorat limité. Dans les écrits d’un troisième groupe, l’on distingue nettement le fait qu’il existe un lien entre ce qu’ils écrivent et la vie, et que ce sont les problèmes qu’ils rencontrent dans l’existence qui les poussent à écrire. Dans les œuvres de ces auteurs, l’univers du texte semble être le même dans lequel dans nous vivons – mais en apparence seulement. Bien que l’on soit aisément désarçonné par de tels textes en les lisant, les auteurs de ce groupe ne nous permettent pas véritablement de nous identifier pleinement avec le texte. Ces mêmes auteurs ne nous permettent pas d’établir une équation directe entre la littérature et la vie, en raison parfois de la prose même qu’ils utilisent et parfois en raison de la manière avec laquelle ils suggèrent ou donnent une idée de ce qu’ils n’ont pas dit, excluant délibérément certains éléments de leur prose minimaliste.

4) Ils ont tendance à écrire en dehors du courant dominant. Les jeunes auteurs contemporains n’hésitent pas écrire dans ce qui est considéré comme « les genres mineurs » de littérature, comme le mystère, l’horreur, l’humour et la science-fiction. Le fait qu’il existe un intérêt croissant à l’égard des ventes et que les œuvres de ce genre ont toujours été considérées comme candidates aux listes de best-sellers joue naturellement un rôle. Or, du fait que de jeunes auteurs se sont mis à produire des œuvres de grande qualité dans ces catégories, l’on se rend compte que la distinction entre grande littérature et littérature mineure s’étiole progressivement. En fait, on pourrait dire que la distinction entre bonne et mauvaise littérature a commencé à dépasser ce type de distinctions entre genres.

5) Ils brûlent d’aborder le côté extraordinaire des choses. Les jeunes auteurs s’intéressent davantage au fait extraordinaire ou inhabituel qu’aux choses ordinaires et à la banalité. Un intérêt croissant se manifeste pour des thèmes telles que le mystère dans l’histoire et les événements extraordinaires. Ces auteurs veulent se voir en tant qu’auteurs tout court et, à leurs yeux, la manière d’y parvenir est de produire des œuvres qui soient par essence uniques et extraordinaires. Ils préfèrent ainsi écrire uniquement sur des sujets et des personnages d’exception plutôt que banals.

Dans la littérature turque, Istanbul est sans aucun doute le pôle. Plus que les ventes de livres, l’appréciation de qui occupe le centre est double : d’un côté, nombreuses sont les maisons d’édition prestigieuses étant en mesure d’assurer la visibilité de leurs titres et pouvant publier constamment de façon régulière et, de l’autre, figurent les revues littéraires, tenues en grande estime par les milieux littéraires. Gardons à l’esprit que, même peu nombreux, ces jeunes auteurs qui vivent en dehors du centre et qui l’évitent activement, tout en étant souvent cités et grandement estimés par ce même centre, sont publiés par des maisons d’édition relativement importantes.

Les livres et revues publiés à Ankara et Izmir ont peu de visibilité pour s’exprimer au centre du système. Ces dix dernières années, toutefois, parmi ces jeunes auteurs qui vivent en dehors du centre, mais qui ont retenu son attention, figurent ceux dont la langue maternelle est le kurde, mais qui écrivent en turc. Or, le public littéraire n’a pris conscience de ces écrivains qu’une fois leurs écrits publiés par des revues éditées à Istanbul ou leurs livres diffusés par de grandes maisons d’édition situées au cœur du système. Malgré cette hégémonie du centre, existent plusieurs revues publiées dans un certain nombre de villes. Bien que très peu d’auteurs se soient acquis une visibilité en écrivant dans de telles revues ou ayant leurs livres publiés par des éditeurs en dehors d’Istanbul, il est toujours possible de passer de ces périphéries au centre.

Rappelons que certains auteurs, dont les noms ont commencé à être connus avec une grande fréquence dans les années 1990, ont vu leurs œuvres publiées dans des revues peu connues, mais bien établies, originaires d’Ankara, et même que leurs premiers ouvrages furent eux aussi publiés par des éditeurs d’Ankara. Ces auteurs sont devenus visibles grâce au développement du secteur de l’édition dans les années 1990 et au fait que les principales maisons d’édition ont commencé à cette époque à accorder davantage d’importance à la littérature turque que par le passé ; néanmoins, cela est principalement dû au fait que certains critiques ou autorités littéraires, au centre du système, remarquèrent et se mirent à écrire au sujet des œuvres de ces auteurs. Contraintes de fermer suite aux difficultés économiques, la plupart des revues, dans lesquelles ces auteurs ont commencé à atteindre une visibilité, nous ont désormais quitté ; mais il reste plusieurs revues qui sont publiées en Anatolie, et de jeunes auteurs dont les œuvres sont publiées dans ces mêmes revues. Peut-être certains d’entre eux attireront-ils l’attention du centre et acquerront-ils une visibilité.

L’internet a eu un impact indéniable sur les jeunes auteurs. Comme les sites littéraires manquent de la « supervision éditoriale » propre aux revues imprimées, les publications électroniques ne sont pas encore au niveau de l’édition papier. Néanmoins, du fait de l’absence de cette même supervision éditoriale, l’internet offre une opportunité plus grande de publier davantage d’œuvres d’avant-garde. Or la définition d’avant-garde demeure limitée, les publications sur internet continuant d’être perçues, avant tout, comme rien de plus qu’une présentation d’un texte écrit sur un écran d’ordinateur plutôt que sous la forme d’un livre. Le nombre limité d’auteurs, cherchant à enrichir notre littérature en profitant des opportunités audiovisuelles que donnent les ordinateurs et l’internet, est encore dans la phase initiale de leur cheminement. La vérité est que l’internet reste un véhicule très faible vis-à-vis de l’hégémonie de la littérature imprimée. Il y a pourtant à dire au sujet de l’internet qui enhardit les jeunes auteurs. L’internet répond au besoin des jeunes auteurs de partager leur œuvre avec autrui. Le fait que les noms des sites web soient mentionnés dans les biographies de certains jeunes auteurs, dont les livres ont été publiés ces dernières années, peut être considéré comme une indication que les jeunes auteurs préfèrent publier leurs premières œuvres sur des sites internet.

S’agissant des ventes d’ouvrages, l’on dit souvent qu’en Turquie, les femmes composent une part plus grande du lectorat que les hommes, une thèse que maintes observations personnelles semblent corroborer. Bien qu’il soit souvent fait état d’une proportion élevée de lectrices par rapport aux lecteurs, il n’est guère fait mention de la proportion de femmes parmi les auteurs, alors même que les femmes composent une part très conséquente des jeunes écrivains dans la Turquie d’aujourd’hui. Comparée à la proportion d’hommes et de femmes parmi les acteurs visibles dans d’autres segments de la société, la littérature semble équitablement progressiste, s’agissant de l’activité et de l’influence des femmes.

En conclusion, bien que, dans la Turquie du 21ème siècle, la littérature soit un domaine dans lequel seule un part relativement réduite de la société est engagée, il n’en demeure pas moins que la sphère de l’activité littéraire a connu un considérable accroissement. Nous possédons de jeunes auteurs qui, grâce à leurs quêtes littéraires, ont infusé une énergie, nouvelle, dynamique, dans la littérature turque, ces dernières années. Ils n’ont peut-être pas forgé un nouveau mouvement ou école littéraire, mais la génération des années 1990, autrement dit ceux qui ont commencé à écrire dans les années 1990 ou qui ont pu voir leurs œuvres diffusés auprès du grand public durant cette décennie, ont fait plus important encore. Non seulement ils ont apporté un souffle nouveau dans la littérature turque, mais ils l’ont fait avec une diversité jusque là inédite. Motif de réjouissance et thème d’exploration.

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Source : http://www.transcript-review.org/en/issue/transcript-32-new-prose-fiction-from-turkey/essay-young-voices-in-contemporary-turkish-literature-
Traduction du turc en anglais : © Amy Spangler.
Traduction française : © Georges Festa – Tous droits réservés.