lundi 6 décembre 2010

Sükran Moral

© Sükran Moral – Bordello - Performance, Istanbul, 1997
http://www.bo-art.it

Scandaleuse Turquie
Sükran Moral teste les frontières de l’art contemporain

par Josh Ward

www.spiegel.de


L’artiste contemporaine Sükran Moral critique de longue date et ouvertement la situation des femmes dans la société turque. En retour, elle a souvent craint pour sa sécurité. Son œuvre est actuellement exposée à Berlin. Ses thèmes, souligne-t-elle, sont universels : « Il s’agit de la violence contre les femmes. »

« J’ai toujours peur », ajoute-t-elle.

La veille, le tabloïd allemand à grand tirage Bild faisait son éloge, évoquant « l’artiste féminine la plus courageuse de Turquie ». Mais, si elle se décrit comme idéaliste, Moral est suffisamment réaliste pour savoir que beaucoup voudraient lui nuire.

« On ne sait jamais ce qui peut arriver, nous confie-t-elle. Impossible de vivre avec cette peur au ventre. »

Moral se trouvait à Berlin à la mi-novembre [2009] pour le lancement d’ « Istanbul Nouvelle Vague », l’exposition la plus ambitieuse d’art turc contemporain qui ait été organisée hors de Turquie. Installée dans trois lieux de la capitale allemande, cette exposition présente six de ses œuvres, chacune d’elles livrant des indices quant aux origines de son tempérament survolté. Elle pratique un art audacieux, visant en particulier les chaînes qui entravent les femmes dans la société turque et ailleurs.

« En Orient, la société nourrit une haine particulière à l’égard des femmes et des jeunes filles, explique-t-elle. C’est hypocrite et moyenâgeux. En fait, ils ont peur de l’orgasme féminin. Ils ont peur des femmes qui font l’amour. Ils ont peur des femmes qui ont été avec plusieurs hommes. »

Naissance, mort et funérailles

L’œuvre de Sükran Moral, qu’il s’agisse de photographies, de sculptures, de vidéos ou de performances, couvre un large domaine thématique. Elle s’intéresse à la mémoire, à l’altérité, aux tabous, à l’immigration, à la prostitution et à la maladie mentale. Son art va de la naissance à la mort et aux funérailles.

Dans le bâtiment de l’Académie berlinoise des Arts, voisine de la Porte de Brandebourg, en plein cœur de la capitale allemande, figurent des installations vidéo de ses œuvres Bordello et Hamam, réalisées en 1997, impliquant chacune des femmes qui envahissent des espaces traditionnellement réservés aux hommes en Turquie. Dans la première, elle pose en prostituée et tient une pancarte « For Sale » [A vendre] devant un attroupement de badauds. Dans la seconde, elle se glisse dans un établissement de bains, déguisée en servante et se déshabille face à une clientèle masculine ébahie.

Une autre exposition montre Despair, un film réalisé en 2003 sur de soi-disant immigrés dérivant sur un esquif en mer. Puis, Artist, autoportrait réalisé en 2003 d’une Sükran Moral généreusement dénudée sur un crucifix. « Je voulais montrer à quoi ressemble la vie d’une femme artiste en Turquie, dit-elle. Je ne suis toujours pas descendue de cette croix ! »

Quand on lui demande pourquoi un artiste issu d’un pays musulman préfèrerait recourir à une iconographie chrétienne, elle répond simplement : « Tu es catholique. Je peux te parler. Question suivante ? »

« Ils me disaient que j’étais devenue une pute. »

Moral, qui partage maintenant son temps entre Istanbul et Rome, a grandi à Terme, une petite ville près des côtes de la Mer Noire. Elle préfère ne pas parler de son enfance, mais tient à glisser quelques détails. « Après l’école primaire, ils ne voulaient pas m’envoyer au collège. Ils me disaient que j’étais devenue une pute et que je devais apprendre à faire la cuisine. Ils ne me laissaient même pas lire des livres ! »

Moral s’est alors tournée vers le monde des images. A 18 ans, elle partit pour l’université à Ankara, où elle a étudié la peinture, obtenant un diplôme en beaux-arts. C’est alors que, persuadée de ne pas pouvoir se réaliser en tant qu’artiste féminine d’avant-garde en Turquie, elle se rendit à Rome, où elle s’est à nouveau diplômée à l’Accademia di Belle Arti, en 1994.

Il n’est guère difficile de comprendre pourquoi certains en Turquie puissent se sentir menacés par ses œuvres. Sa création « Family Night », par exemple, montre une table dressée avec élégance, avec des verres à vin, d’exquises porcelaines, de l’argenterie et des fleurs. Assis au bout de la table, un squelette affublé d’une longue perruque noire se tient bouche bée, ce que Moral présente comme un « hurlement à la Munch ». Des jeunes filles, habillées en blanc, dansent innocemment autour de la table.

Or, parmi la vaisselle, figurent un marteau, plusieurs balles, un serpent en caoutchouc, un couteau de boucher et un revolver. « J’ai rassemblé des articles de journaux turcs sur les façons horribles, inimaginables, avec lesquelles des femmes ont été assassinées, explique Moral. Et puis j’ai placé des exemples d’armes sur la table. On voit ces filles angéliques qui caracolent autour de la table. Ignorant qu’elles finiront comme ça. »

Ligne ténue

Moral ne critique pas totalement sa patrie. Notant que beaucoup de gens, en dehors de la Turquie, n’ont pas conscience du large soutien en faveur de la démocratie et des libertés civiles qui existe dans le pays. Elle ajoute que les questions liées à la violence contre les femmes, en partie grâce à l’art contemporain, jouent un rôle croissant dans les médias turcs.

Mais la ligne qui sépare provocation et illégalité est ténue. « Certaines personnes qui sont très libéraux dans leurs discours en Turquie peuvent encore être jetés en prison », explique-t-elle. « Mais, pour ce qui nous occupe, les autorités ne saisissent pas vraiment ce qu’est l’art contemporain. Si jamais ils réalisent ce que nous faisons, tout pourrait partir en vrille », dit-elle avec un rire gêné.

Moral tient à souligner que son œuvre ne traite pas prioritairement de la Turquie. « Il s’agit de la violence contre les femmes, dit-elle. Mes thèmes sont universels. Peu importe où tu te trouves, Turquie, Italie, Allemagne ou France. La violence contre les femmes existe partout. »

Néanmoins, c’est en Turquie où les lignes de front sont le plus souvent tracées. Une de ses photographies, « Jugée coupable », réalisée en 2009 et qui ne fait pas partie de cette exposition, montre une femme nue, jambes écartées, l’aine couverte de sang. Lorsqu’elle exposa la première fois cette œuvre à Istanbul, des amis, dit-elle, lui conseillèrent de se déguiser et de « décamper de la ville, avant qu’ils ne te tuent ».

Même si aucune violence ne s’est produite, un homme s’approcha d’elle lors d’un vernissage en Turquie, lui lançant rageusement : « Je baise tout ça ! » Moral ne se laissa pas décourager. « Pour moi, dit-elle, c’était un merveilleux compliment. Ce type était ignare, mais j’ai aimé ce qu’il a dit. Ça me plaît que les gens aient envie de baiser de l’art. »

« Istanbul Nouvelle Vague », dédiée à la scène artistique contemporaine d’Istanbul et qui célèbre le 20ème anniversaire du jumelage entre Berlin et Istanbul, se déroule dans trois lieux distincts à Berlin. Les expositions du Martin-Gropius-Bau et de l’Académie des Arts sur Hanseatenweg se tiendront jusqu’au 17 janvier [2010]. Celle installée au bâtiment de l’Académie des Arts sur la Pariser Platz est visible jusqu’au 3 janvier. Pour plus de détails, veuillez consulter le site internet de l’exposition (1).

Note

1. http://www.adk.de/istanbul_next_wave/Englisch.html

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Source : http://www.spiegel.de/international/zeitgeist/0,1518,662880,00.html
Article publié le 27.11.2009.
Traduction : © Georges Festa – 12.2010 - Tous droits réservés.