samedi 4 décembre 2010

Terry Phillips - Murder at the Altar

© Hye Books, 2008

Rencontre avec Terry Phillips

Péniche Anako, Paris
03.12.2010

par Georges Festa


C'est bon de mourir pour quelque chose. De se dire qu'on est un petit grain de sable, c'est tout, mais qu'à force de mettre des grains de sable dans la machine, un jour, elle grincera et elle s'arrêtera.
Jean Anouilh, Becket ou l'Honneur de Dieu, 1959


Lieu emblématique de dialogue entre les cultures – citons, pour la saison 2010-2011, les mois consacrés à l’Arménie, l’Ethiopie, l’Amazonie, l’Inde, l’Iran, l’Océanie et l’Australie (1) -, la Péniche Anako accueillait le journaliste et reporter américain, d’origine gréco-arménienne, Terry Phillips, auteur d’un récent ouvrage, Murder at the Altar, consacré à l’affaire Ghevont Tourian, Primat des Arméniens des Etats-Unis, assassiné dans l’église Sainte-Croix de New York, la veille du Noël 1933 (2).

A une heure où l’histoire de la diaspora arménienne aux Etats-Unis fait l’objet de recherches novatrices – de la presse communautaire américaine étudiée par Khatchig Mouradian (3) aux archives sensibles de la Fédération Révolutionnaire Arménienne (FRA) explorées par Dikran Kaligian (4) -, il n’est pas indifférent de voir ressurgir cet épisode tragique, longtemps tabou, qui affectera pour longtemps l’image d’une communauté en Amérique du Nord et surtout sa cohésion interne, révélant dès lors dissensions et antagonismes.

Présentation de l’A. et de l'ouvrage par Hagop Papazian

Journaliste, féru de géopolitique, Terry Phillips cible un épisode, via le narrateur, Thomas G. Peterson, qu'il convient de replacer dans un contexte conflictuel intra-arménien. Pour l’Amérique des années 1930, l’exposition universelle de Chicago (mai-nov. 1933) marque une sorte de point culminant : à l’occasion d’un spectacle « ethnique », en l’espèce arménien, un drapeau nationaliste est exhibé, suscitant la réprobation de l'archevêque Tourian, présent à cette manifestation et qui propose à l’assistance de voter pour qu’un drapeau américain lui soit substitué… Thématiques de blessure et de haine, que l’on retrouve lors de l’assassinat du prélat, en plein cérémonial religieux. Des questions identitaires sont à l’œuvre.
Sommes-nous en présence d’un roman ou d’un récit ? Plutôt d’une fiction nourrie d’éléments documentaires : témoins visuels, descendants, archives privées et publiques. Si cette même fiction joue un rôle déterminant dans l’ouvrage, l’emploi de la temporalité, la concordance dans les développements orchestrent les 48 chapitres et l’épilogue. Le balancement Then / Now alterne ainsi passé et présent, mais pourrait aussi se lire comme un autre balancement Than / Know… Rappelant, à la suite de Krikor Beledian, la problématique de représentation, en particulier l’incapacité d’auto-représentation, à l’œuvre au sein d’une communauté de survivants émigrés, H. Papazian souligne le décalage entre le lieu sacré – la Maison de Dieu – et le fait commis – the crime’s scene. D’où une image d’autant plus dégradée de la diaspora, car redoublée par l’aspect fratricide de l’événement : violence qui n’a pu s’exercer contre l’oppresseur ottoman, et qui s’exerce désormais dans le cadre intra-communautaire. L’on songe aux développements consacrés par Aram Andonian aux Arméniens instrumentalisés par le pouvoir turc contre leurs propres compatriotes. En l’occurrence, un tueur à gages, d’origine italienne. Quant aux complices ou commanditaires, ils seront graciés en 1958, à la faveur d’un anticommunisme nourri de Guerre froide…

Intervention de Terry Phillips

Après s’être enquis auprès de l’assistance de la connaissance ou non de ce fait historique, l’A. souligne d’entrée les divisions qui marquent la communauté, en particulier d’ordre religieux. L’affaire du drapeau brandi lors de l’exposition universelle de Chicago en 1933 doit être mise en rapport avec la situation politique de l’Arménie d’alors, passant de l’état de république indépendante (1918-1920) à celui de satellite de l’URSS, mais aussi avec plusieurs conflits antérieurs.
Le 11 Septembre 2001, Terry Phillips se trouve au Brésil et s’interroge alors sur la violence provoquée par les religions. Informé très tôt de cet épisode tragique par sa mère, qui fréquentait cette même église new-yorkaise de Sainte-Croix, l’A. rappelle ses différentes missions professionnelles de journaliste en Yougoslavie, en Irak ou en Afghanistan, établissant un constat : « Ce n’est pas une histoire arménienne, c’est une histoire humaine. » Notant que le seul agent de police arménophone de New York, Bedros Iskenderian, sera associé à l’enquête sur l’assassinat du Primat, il a eu accès aux minutes du procès, lu la presse de l’époque et retrouvé des descendants de témoins pour entretiens.
Considéré comme un « agent de discorde », le prélat était menacé, en raison notamment des polémiques entourant la république d’Arménie disparue et celle, nouvelle, d’obédience communiste. Or, « ça continue aujourd’hui, partout », souligne Terry Phillips : « Nous sommes tous victimes de guerres ». L’urgence est donc de « conclure les conflits avec des mots, et non avec des fusils. » Le problème central est celui de la responsabilité : non tant celle des criminels, mais la réponse éthique qui s’impose à chacun, de nos jours.

Débat avec l’assistance

Qu’en est-il des divisions au sein de la communauté arménienne ? Peut-on parler de deux nations (diaspora – Arménie) ? Le drapeau brandi lors de l’exposition universelle de Chicago n’est pas celui du parti dachnak, mais celui de l’éphémère république indépendante d’Arménie. L’A. a effectué plusieurs séjours en Arménie, dès 1989. Il convient de rappeler la question sensible des rapports qu’entretint l’Eglise Apostolique arménienne avec les mouvements indépendantistes et révolutionnaires arméniens au 19ème siècle, sans oublier la question sociale, évoquée avec force par un Berdj Brochian ou un Alexandre Shirvanzade, entre autres. L’A. a retrouvé le petit-fils du frère du prélat, vivant en Grèce, qui lui a livré des éléments d’appréciation importants quant à l’image véhiculée de cet événement dans la famille concernée. Les guerres justifient-elles des crimes analogues ? Deux ans plus tard (1935), T. S. Eliot écrira Meurtre dans la cathédrale... Une intervenante évoque Les Mains sales de Sartre. Des meurtres peuvent-ils être « nécessaires », au nom de quelle politique ?
S’il n’est pas indifférent à l’ironie d’un William Saroyan, l’A. tient à souligner que son regard est celui d’un écrivain humaniste, éloigné de tout parti pris et des idéologies réductrices.

Notes

1. Site internet de la Péniche Anako : http://peniche.anako.com
2. Terry Phillips. Murder at the Altar / A historical novel. Bakersfield, Californie : Hye Books, 2008. 250 p. ISBN : 978-1-892918-02-1
3. Cf Lou Ann Matossian, « Mouradian : Armenians started using the word genocide in 1945 – Armenian newspaper archives have the evidence », The Armenian Reporter, 27.06.2009 - http://www.reporter.am/pdfs/AE062709.pdf
4. Voir la recension, par Nanore Barsoumian, du colloque « Etat présent de la recherche sur le génocide arménien : historiographie, sources et directions futures », organisé à l’Université Clark, les 9 et 10 avril 2010, The Armenian Weekly, 18.05.2010 - http://www.armenianweekly.com/2010/05/18/clark-conference/

© Georges Festa, 12.2010 - Tous droits réservés.

site de Terry Phillips : www.terrypress.com