dimanche 5 décembre 2010

Turquie - pages noires / Turkey's dirty stories

© Yeşim Ağaoğlu, Sans titre, 1996, papier, installation
www.berlinerpool.de


La Turquie et ses sales histoires à l’affiche

par Şahika Temur

www.hurriyetdailynews.com


Une récente exposition à Istanbul a une « sale histoire » à nous raconter. Une histoire qui nous emmène dans un voyage pénible vers le passé amer du coup d’Etat de 1980, où victimes et responsables turcs, discrimination culturelle, violence et haine sont tous présentés au moyen de l’art. Un passé qui demeure ici et continue de défier la société turque.

Le romancier Milan Kundera, d’origine tchèque, a écrit : « Partout où la force vous blesse, cela devient votre identité. » Ces mots suffisent pour comprendre pourquoi une trentaine d’œuvres figurent à cette exposition intitulée « Une Sale histoire ». Ils sont là afin de lever le voile sur le passé embrumé de la Turquie et rappeler à ses citoyens les expériences amères que traversa le pays à la suite du coup d’Etat militaire du 12 septembre 1980.

Visant à créer une action de protestation artistique, l’exposition, qui se [tenait] du 23 octobre au 25 novembre 2009 au Centre d’Art BM Suma, dans le quartier de Karaköy à Istanbul, [montrait] des œuvres utilisant des techniques allant de la photographie et des tableaux aux statues et aux vidéos.

De nombreux artistes connus à travers le monde ont collaboré à la réalisation de cette exposition, parmi lesquels : Yeşim Ağaoğlu, Hakan Akçura, Evrensel Belgin, Neriman Polat, Murat Morova, Fulya Çetin, Nalan Yırtmaç, Canan Beykal, İlhan Sayın, Hakan Gürsoytrak, Erdag Aksel, Murat Başol, Burak Karacan, Aktif Kollektif, Çağri Saray, Extramücadele et Serpil Odabaşı.

L’exposition [présentait] des thèmes tels que la violence sociale, la culture de la haine et de la discrimination, la démocratie, la paix, la perte de conscience sociale et la perception de la vérité. A travers leurs œuvres les artistes ont essayé de montrer comment les gens devraient prendre à bras le corps leurs histoires « sales », tout en essayant d’ouvrir une voie vers une plus grande liberté d’expression, prenant place sur la scène politique et publique au moyen de l’art.

Chaque œuvre a une sale histoire différente à raconter. Certaines sont plus dures, comme celles qui se réfèrent à deux gamins kurdes innocents assassinés à l’âge de 12 ans.

La représentation d’un basilic est désormais le seul souvenir laissé par Ceylan Ōnkol, qui aurait été tué lors d’une explosion mortelle dans la ville de Lice, à l’est du pays ; parallèlement, un tableau montrant des oiseaux blancs volant dans le ciel autour d’un jeune garçon appelle le public à commémorer Uğur Kaymaz, qui fut tué, ainsi que son père, par les forces de sécurité à Kızıltepe, au sud-est du pays.

L’exposition [avait] le soutien de Serpil Odabaşı, un peintre réputé, né à Diyarbakır, une ville principalement peuplée de Kurdes.

Lors d’un entretien qu’il nous a accordé, durant cette exposition, Odabaşı appelle les gens à soutenir l’initiative prise par le gouvernement en faveur des Kurdes, visant à régler une question vieille de plusieurs décennies. « Ne laissons pas d’autres enfants mourir ! Ne laissons pas d’autres mères souffrir ! Nous avons besoin d’une approche nouvelle si nous voulons résoudre nos problèmes », dit-il, tout en étant membre de l’International Activist Artists Union [Union Internationale des Artistes Militants].

Le tableau intitulé Ķız Şaban propose une autre sale histoire issue de la discrimination culturelle frappant la population de Diyarbakır. Il représente Şaban Çelen, un homosexuel connu sous le nom de Kız Şaban, poignardé avec son compagnon âgé de 35 ans. Çelen était connu pour sortir vêtu en femme. Quatre ans avant sa mort, son portrait figura en couverture de l’ouvrage La Prostitution au sud-est, écrit par le journaliste Ahmet Sümbül, qui racontait des histoires de femmes et de jeunes filles contraintes de se prostituer.

Une des œuvres les plus frappantes de cette exposition [était] Tarih-i Kadim [Histoire ancienne], une photographie en noir et blanc qui combine des thèmes islamiques et des métaphores contemporaines en représentant une tombe sur laquelle figure une arme.

Murat Morova, réputé pour son style artistique singulier, a conceptualisé l’exposition.

D’après lui, une société ne peut se purifier que si elle respecte davantage les droits de l’homme et les opinions démocratiques. A ses yeux, « Une Sale histoire » met plus en question l’aspect sale d’événements sociaux et politiques que celle des individus : « Il s’agit d’une histoire qui tente d’observer la société dans le cadre relationnel. Le côté sale de la société et de la dynamique sociale : une situation qui nous fut imposée. »

Une voix contre la censure

L’exposition présentait aussi certaines œuvres comportant une structure singulière dans leur expression. Yeşim Ağaoğlu, poétesse aux sonorités excentriques et inhabituelles, conduit les visiteurs dans un périple à travers l’univers d’un poème, dans une œuvre expressive contre la « censure ». Elle s’est particulièrement centrée, précise-t-elle, sur la question de la censure à travers deux œuvres figurant dans l’exposition.

Lorsqu’elle considère tant la Turquie contemporaine que son passé, elle n’observe pas un changement drastique pour ce qui est de la liberté d’opinion. « Je ne pense pas que les artistes soient plus libres aujourd’hui qu’ils ne l’étaient par le passé », précise l’artiste, membre du PEN International, une association d’écrivains à travers le monde.

Yeşim Ağaoğlu est célèbre pour ses performances créatrices, qui combinent poésie et arts plastiques dans un style différent qu’elle nomme « installation poétique ».

Des exemplaires de son poème surréaliste, intitulé The Other Lead Soldiers [L’Autre front], ont été imprimés sur du papier brouillon jaune, déchiré sur le sol pour que les visiteurs le ramassent. Une autre œuvre d’Ağaoğlu fait référence aux poètes qui furent contraints de garder le silence par l’administration instaurée à la suite du coup d’Etat.

« Les Poètes restés silencieux » est le titre d’une photographie en noir et blanc, représentant cinq poètes et philosophes à la bouche recouverte. L’artiste a joint une légende contenant une remarque acerbe du général Kenan Evren, qui dirigea le coup d’Etat militaire de 1980, disant qu’il referait un coup d’Etat, si besoin était.

L’intérêt des étrangers

L’exposition a aussi attiré nombre d’étrangers par son contenu explorant en profondeur la culture musulmane. Parmi eux, figurait un couple d’Allemands venus de Hambourg.

Evoquant les œuvres de Murat Morova, Laura Baldwin, chef de projets internet, témoigne de son admiration pour Tarih-i Kadim : « Dans cette œuvre je vois les deux côtés de la vie. J’y vois la vie et la mort. La beauté et la laideur. » Ajoutant : « Je n’en ai retiré aucun message, car cela m’a communiqué plus qu’un message. »

Son mari, Niklas Baldwin, photographe, n’est pas d’accord avec elle, précisant qu’à son avis, une œuvre d’art vise à transmettre un message social à la société : « Si une œuvre d’art envoie un message à la société, il s’agit là davantage d’un réflexe culturel que d’une œuvre d’art. Mais c’est une œuvre d’art, née à nouveau des cendres de la culture islamique, tout en revenant à ses origines. »

L’exposition [constituait] une opportunité unique pour les étudiants qui étudient l’art à l’université. Un groupe d’étudiants issus de l’Université Mimar Sinan s’est joint à d’autres visiteurs.

Sevil Akçınar, une des étudiantes présentes, nous a dit son bonheur de voir des performances aussi signifiantes et expressives, au lieu de ces œuvres dénuées de sens et absurdes que l’on rencontre fréquemment dans l’art contemporain.

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Source : http://www.hurriyetdailynews.com/n.php?n=turkeys-dirty-stories-on-display-2009-10-26
Article publié le 28.10.2009.
Traduction : © Georges Festa – 12.2010 – Tous droits réservés. Reproduction soumise à autorisation.