dimanche 31 janvier 2010

Nuri Belge Ceylan - Interview


Nuri Bilge Ceylan, Three Monkeys

www.filmmakermagazine.com


De nos jours, chez les critiques de cinéma, les superlatifs du genre « visionnaire » et « génial » abondent pour présenter les réalisateurs, même si peu d’entre eux les méritent réellement. Cet auteur-réalisateur turc est né en 1959 à Istanbul et, à peine adolescent, se met à la photographie. Il obtient un diplôme d’ingénieur à l’université Boğaziçi, puis s’oriente vers les études cinématographiques, une passion qu’il se découvre alors, à l’université Mirnar Sinan. Après avoir vécu dix ans à Londres (période durant laquelle il étudie la mise en scène en se documentant), Ceylan revient en Turquie et entame sa carrière cinématographique avec un court-métrage de 20 minutes, en noir et blanc, qui doit beaucoup à ses années d’apprentissage photographique, intitulé Koza [Cocon], sélectionné au Festival du Film de Cannes en 1995. C’est avec Kasaba [Le Bourg] en 1997 que Ceylan fait ses débuts de réalisateur, suivi par Mayis Sikintisi [Nuages de mai] (1999) ; deux œuvres présentées en première mondiale lors du Festival du Film de Berlin. La percée de Ceylan s’opère en 2002 avec une troisième production, Uzak [Distant], récit fantasque d’une aliénation urbaine et artistique, qui remporta un Grand Prix à Cannes et fit de Ceylan un auteur de premier plan dans le cinéma mondial. Il revient en 2006 avec İklimer [Les Climats], étude sous-jacente des relations en pleine désintégration d’un couple, dans lequel Ceylan et sa femme, l’actrice et photographe Ebru Ceylan, jouent les rôles principaux.

Son dernier film, Üç Maymun [Three Monkeys / Les Trois Singes], co-écrit avec sa femme (et avec Ercan Kesal, apparu dans Distant), est le récit troublant d’une famille déchirée. L’action débute avec un politicien local, Servet (Kesal), qui tue un piéton lors d’un accident de la route. Pour sauver sa carrière, il paie son fidèle chauffeur Eyüp (Yavus Bingöl) pour qu’il assume à sa place cet accident, mais la situation se complique passablement lorsque l’épouse d’Eyüp, Hacer (Hatice Eslan), entame une liaison avec Servet, tandis que son mari se laisse vivre, et que son fils, Ismail (Ahmet Rifat Sungar), découvre sa forfaiture. Comme l’indique le titre, Les Trois Singes étudie quel impact a le fait d’ignorer de manière active les méfaits de ceux qui nous entourent, thème à partir duquel Ceylan crée un film profondément émouvant, bien que très maîtrisé, un drame intensément humain qui respire à tout instant une totale authenticité. Le talent avec lequel Ceylan communique la complexité des vies intérieures de ses personnages est complété à la perfection par son style visuel hors pair, faisant de Trois Singes une expérience cinématographique riche et achevée. Chaque plan structuré est magnifiquement éclairé et composé, grâce à des intérieurs adoucis, assombris, qui ajoutent à la vision magistrale chez Ceylan d’un monde sans cesse parcouru d’ombres.

Filmmaker a interviewé Ceylan par mél, abordant les motifs qui ont présidé à ce nouveau film, la collaboration avec son épouse et la « mort du cinéma ».

- Filmmaker : Quelle était ta motivation en réalisant Les Trois Singes ?
- Ceylan : Je ne sais pas. Plein de choses… Pouvoir comprendre le côté étonnant de l’existence humaine en créant une histoire capable de montrer ce genre de situations. Il s’agit d’une histoire créée spécialement afin de pouvoir montrer certains aspects de l’âme humaine. Je ne me rappelle plus [d’où l’idée est partie]. C’est une sorte de mystère pour moi. Commencer un scénario, à mon avis, c’est comme la naissance d’un fleuve. De nombreux ruisseaux issus de différentes sources se réunissent pour former tout d’abord un torrent, puis se rassemblent pour former une rivière. C’est un peu comme ça.

- Filmmaker : Peux-tu expliquer le sens du titre ?
- Ceylan : De nos jours, on utilise cette expression pour parler de quelqu’un qui ne veut pas être impliqué dans une situation ou qui décide de ne pas voir le caractère immoral d’un acte dans lequel l’on se trouve impliqué.

- Filmmaker : Tu as collaboré à l’écriture de Trois Singes avec deux acteurs, ta femme Ebru et Ercan Kesal. Quelle était la raison de cette décision ?
- Ceylan : En réalité, ils ne sont pas acteurs. Simplement, ils jouent dans mes films. Ce sont deux très bons amis. Je pensais qu’avec eux le scénario serait plus facile et dense. En fait, à l’époque de Climats, je me suis rendu compte qu’Ebru écrivait très bien. Et Ercan est un ami proche avec lequel je parle souvent de ces choses dans la vraie vie.

- Filmmaker : Tu as déclaré vouloir te poser un défi avec ce film et raconter un autre genre d’histoire. Pourrais-tu expliquer plus en détail ?
- Ceylan : J’ai toujours aimé ce genre d’histoires, mais c’est maintenant que j’ai suffisamment de courage pour l’aborder. [Mais] jamais je ne me suis senti prêt ou davantage en confiance. J’ai toujours commencé un nouveau projet avec des peurs, des angoisses et des incertitudes. Heureusement, à un certain point, on ne peut plus renoncer. Et les incertitudes continuent jusqu’à la fin, jusqu’à ce qu’on termine le film.

- Filmmaker : As-tu une idée claire de ce qu’un film sera visuellement, lorsque tu commences à l’écrire ?
- Ceylan : Pas vraiment. J’ai peut-être plus en tête une certaine ambiance du film.

- Filmmaker : Tu as travaillé avec ta femme et tes proches dans beaucoup de projets. Quelle importance a pour toi le côté personnel de tes films ?
- Ceylan : Pas tant que ça. L’important c’est ce que tu en fais et leur dimension universelle.

- Filmmaker : Le recours à des acteurs non professionnels a-t-il un sens dans ton processus de réalisation ? Te vois-tu comme un naturaliste ?
- Ceylan : Non, je ne suis pas un naturaliste. J’essaie d’atteindre la vérité ou la réalité, mais c’est possible par bien des manières.

- Filmmaker : Tes films sont visuellement très beaux, avec une cinématographie admirable et des plans soigneusement composés, mais aussi d’une écriture humaniste et signifiante. Est-ce facile pour toi d’équilibrer les aspects visuels avec le côté émotionnel ?
- Ceylan : Très facile. Parce que je ne fais rien de particulier… Les aspects visuels exigent moins d’efforts, sont plus instinctifs.

- Filmmaker : Tu as déclaré que ce sont les films de Tarkovski qui t’ont décidé à devenir réalisateur. As-tu l’impression de faire partie d’une tradition cinématographique plus large ? Quelles sont tes influences majeures, au cinéma et dans d’autres formes d’art ?
- Ceylan : Il m’a influencé, mais aussi Ozu, Bresson et Bergman. Pour ce qui est des autres domaines artistiques, surtout la littérature russe, la musique baroque et de nombreux peintres.

- Filmmaker : Dans quelle mesure ta perception de la photographie empiète-t-elle sur ta façon de voir le cinéma comme forme d’art ?
- Ceylan : Pas tellement. En fait, pour moi, le cinéma inclut la photographie et bien d’autres choses encore.

- Filmmaker : Tu tournes en vidéo numérique haute définition et tu as récemment déclaré que « le cinéma est mort ». Etais-tu totalement sérieux, et si oui, vois-tu la mort du cinéma comme une bonne chose ?
- Ceylan : Oui. Pour moi, le cinéma est mort. Il est inutilement encombrant et moins apte à saisir la réalité que je cherche. Je n’en ai pas besoin. Que la « pellicule » disparaisse ne m’inquiète pas vraiment.

- Filmmaker : Que deviendra à l’avenir le cinéma dans ce cas de figure ?
- Ceylan : Je ne sais pas. Les films aux effets spéciaux vont peut-être augmenter. Mais les films réalistes auront plus de valeur. Car les points de vue réalistes ne seront pas le fait d’une obligation, mais relèveront du choix du « libre arbitre » des créateurs…

- Filmmaker : Dans certains de tes films tu assumes le rôle de directeur de la photographie, et dans d’autres celui de producteur, deux tâches que tu as abandonnées après Nuages de mai, il y a dix ans. C’est un problème d’assumer ces deux emplois en même temps ?
- Ceylan : Jusqu’à Uzak, j’ai assumé les deux. Puis j’ai abandonné la caméra. Car ce n’est pas nécessaire. Tu arrives mieux à contrôler les choses si tu ne t’en sers pas. Mais j’ai toujours été le producteur de mes films et je continuerai à l’être. C’est au cœur de ce travail.

- Filmmaker : En quoi le fait de te diriger influence ta manière de voir un tournage ?
- Ceylan : Les erreurs sont les meilleurs maîtres.

- Filmmaker : Te vois-tu comme un outsider, parce que tu as suivi une voie moins conventionnelle pour devenir réalisateur ?
- Ceylan : Plus maintenant. Dommage, peut-être.

- Filmmaker : En quoi ta période passée à Londres a-t-elle influencé ta vision du cinéma et de la vie en Turquie ?
- Ceylan : Très importante. Car, pour la première fois dans ma vie, j’ai pris la décision de vouloir vivre en Turquie.

- Filmmaker : Quel est le tout premier film que tu as vu ?
- Ceylan : Un film d’aventures maritimes, en noir et blanc. [Je me souviens avoir été] très impressionné.

- Filmmaker : Quel serait ton meilleur conseil pour des apprentis réalisateurs ?
- Ceylan : Suivre seul la voie que tu juges la bonne.

- Filmmaker : Quelle expression décrit le mieux ta philosophie de la vie ?
- Ceylan : « Toute crédibilité, toute bonne conscience, toute preuve de la vérité ne viennent que des sens. » (Friedrich Nietzsche)

- Filmmaker : Enfin, quand as-tu pour la dernière fois souhaité faire un autre travail ?
- Ceylan : Jamais !

____________

Source : http://www.filmmakermagazine.com/directorinterviews/2009/03/nuri-bilge-ceylan-three-monkeys.php
Traduction : © Georges Festa – 01.2010


jeudi 28 janvier 2010

Eduardo Dermardirossian

Krikor Khandjian, Portrait, 1981
© www.armsite.com

Le génocide et son résidu. Souffrance et demande

par Eduardo Dermardirossian

http://caucasoypampa.blogspot.com


Ma génération est fille du génocide. Héritière des aventures et vicissitudes de ces immigrés en haillons qui débarquèrent sur les rives du Río de la Plata avec leurs valises, sans le sou, et leurs souvenirs peuplés de fantômes; ma génération, premier métissage argentino-arménien, est le produit hasardeux de ces malheureux paysans. Centaures dont nous étudions encore l'identité, entre ceux d'ici et ceux de là-bas.

Bientôt s'achèvera le siècle du génocide de nos aïeuls et trisaïeuls. Et nous emboîterons le pas, en nous demandant si nous devons vivre ce fait comme une tragédie ou s'il vaut mieux l'affronter jusqu'à son résidu psychologique de souffrance, comme une série d'événements non réglés qui méritent reconnaissance et réparation de la part du responsable.

Car les conséquences sont très différentes. Dans le premier cas, ce sera un deuil qui s'éternise, traverse les générations et laisse des séquelles psychologiques auxquelles il est difficile de remédier. Dans le deuxième cas, il s'agit d'un droit qui tire son origine d'un crime contre l'humanité, non encore reconnu par l'Etat responsable, ni jugé par la communauté internationale organisée.

Cet article se propose d'étudier cette distinction et ses conséquences.

Mémoire et mémoire

La mémoire se construit à partir de deux composantes. L'une, structurelle et prétendument objective, est le souvenir des faits advenus, des causes qui les ont provoqués et de leurs conséquences probables. L'autre est de l'ordre des superstructures et est contaminée par la subjectivité; il s'agit de la charge émotionnelle ou psychologique que ces mêmes faits apportent avec eux et qui se transmettent aux générations suivantes. La première composante est l'affaire des historiens, la seconde alimente le chaudron de nos rancunes et exalte la ferveur patriotique. L'une obéit à la science, l'autre à la passion et parfois aux armes.

Arrêtons-nous ici un instant pour analyser tel et tel aspect de la mémoire, revoir nos comportements individuels et collectifs pour les peser et déterminer quel type de mémoire domine en nous, lorsque nous nous occupons du génocide. Revoir notre comportement et nos projets à cet égard peut, à mon avis, favoriser les intentions dernières des Arméniens.

Classons à part ce que l'on nomme, non sans impudeur, une carrière politique, l'ardent désir de gravir les positions au sein des structures des partis et des gouvernements. Mettons de côté le sens hédoniste du pouvoir ou son propos utilitaire, qui se nourrit de la charge émotionnelle de l'histoire récente afin de conquérir des zones d'influence. Si nous examinons avec réalisme celles de nos demandes qui tirent leur origine du génocide, nous verrons qu'elles supportent une charge de souffrance et de colère qui, selon moi, ne conviennent pas à notre demande de justice et de réparation.

Je sais qu'en disant de telles choses je m'expose aux critiques des plus sensibles, à la réprobation de ceux qui ont des raisons de se plaindre de la mort et de l'exil injuste des victimes de 1915-1923. Les défenseurs les plus fervents des droits de l'homme auront beau jeu de m'accuser de déposer la bannière de la morale au nom du pragmatisme politique. Je leur réponds que les temps de la vengeance, comme recours ultime lorsque la justice se voit niée, sont passés et que ces comptes furent réglés dans les années 1920 par Soghomon Tehlirian, Archavir Shiragian, Missak Torlakian, Aram Yerganian et d'autres. Je leur dis qu'il est temps maintenant d'exprimer des demandes contre un Etat afin qu'il reconnaisse la vérité historique, propose de réparer le dommage commis et garantisse la sécurité et la libre circulation des personnes, des marchandises et des services à travers les frontières.
Complexités et subtilités des relations internationales qui ne doivent pas être contaminées par les émotions pour qu'une solution quelconque soit viable. A cet égard, le 20ème siècle est riche d'enseignements, pour les Arméniens comme pour les Turcs.

Les fils du génocide

Je le dis : nous sommes fils du génocide. Nous conservons dans nos mémoires arméniennes la tragédie des déportations, des tortures, de mille brimades et de la mort de nos prédécesseurs. Ces faits ont déposé en nous un résidu qui a amassé la boue de ce qui nous constitue et qui fait retour pour rétablir sa mémoire. Si ce résidu est psychologique et dès lors alimente la souffrance et ouvre une blessure, alors le génocide perdure et continue de ronger notre personnalité, d'ouvrir des chemins de malheur, nous enfermant dans le piège de la souffrance. Sociétés ruminantes qui s'acharnent à déclamer leur destin tragique.

Mais si nous comprenons le sens de l'histoire, que le temps est passé avec sa trame d'événements et son enchaînement de volontés, les unes réalisées et les autres frustrées, si nous voyons clairement que le présent est le lieu où convergent les pulsions du passé et les aspirations de l'avenir, alors nous serons en mesure de regarder la réalité d'un œil politique et dire qu'il convient d'adapter nos comportements afin que l'Etat responsable reconnaisse le génocide, en répare les conséquences, ouvre ses frontières et garantisse qu'il n'interviendra pas dans les affaires intérieures des républiques d'Arménie et du Karabagh.

Pour atteindre cet objectif, il me semble préférable de substituer à la vision psychologique du génocide une vision essentiellement politique. Un changement de cette nature n'entraîne aucunement l'oubli. Au contraire, un tel changement suppose de conforter la demande par le souvenir des faits advenus et l'évaluation du dommage occasionné.

Ce réalisme politique n'a pas pour habitude de se lier à quelque exaltation spirituelle. Les avocats ont pour coutume de ne pas agir en leur nom. Ils confient la défense de leurs intérêts personnels à d'autres avocats, peut-être moins habiles qu'eux, mais, quoi qu'il en soit, étrangers à la charge émotive du litige. En disant cela, je me souviens d'un passage du film Le Parrain 2, de Francis Ford Coppola, où le protagoniste conseille à l'un de ses acolytes de ne jamais haïr son ennemi, car la haine obscurcit l'intelligence.

En résumé, la charge émotionnelle qui supporte le souvenir du génocide, bien que compréhensible, empêche de prendre des décisions réalistes pouvant conduire à la réparation du dommage, à la défense des deux républiques arméniennes et à éviter qu'à l'avenir se produisent des violations des droits de l'homme dans d'autres régions du monde. Car, de fait, la haine, outre qu'elle obscurcit l'intelligence, s'enroule sur elle-même et s'ancre dans la souffrance et la mort.

Notre prêche, nos intérêts

Quand je lis la presse arménienne, quand j'écoute nos experts et que je vois les actions de diffusion et de propagande qui sont menées à partir des institutions communautaires, je constate que l'effort visant à revendiquer les droits des Arméniens est semblable à ce qui se fait pour dénoncer les manquements intérieurs de la Turquie et le caractère arbitraire de son système politique et judiciaire. Procédés que je désapprouve.

Je pense qu'une autocritique pourra illustrer ma réflexion. J'étais à peine sorti de l'adolescence que je me proposai d'enseigner à un garçon moins âgé. Je l'asseyais à mes côtés et lui racontais des histoires censées nourrir ses sentiments arméniens. Et ces histoires, dont je garde encore en mémoire certaines d'entre elles et d'autres que me rappelle ce garçon aujourd'hui devenu adulte, étaient des fictions qui s'efforçaient plus de dénigrer les Turcs que d'exalter les Arméniens. C'était la forme que j'avais choisie pour métaboliser la souffrance et la colère, c'était le résidu psychologique du génocide, dont j'avais hérité et que je transmettais à la génération suivante. Aujourd'hui, je reconnais mon erreur et je regrette d'avoir plus appris à ce garçon à haïr plutôt qu'aimer.

Aimer l'arménien, aimer la langue et la culture que nos anciens rapportèrent dans leur mémoire nomade et revendiquer les droits des Arméniens est salutaire pour construire cette identité métissée que l'histoire a voulu nous donner; haïr et dénigrer, en échange, est non seulement nuisible pour traverser l'existence, mais paralyse l'activité politique, retarde les accords qui aujourd'hui même concernent l'Arménie pour qu'elle soit une république viable, et paralyse aussi l'effort visant à la reconnaissance du crime de génocide de la part de la communauté internationale et de l'Etat turc.

Ma confession

Ces choses émanent de ma raison et de ce que l'histoire m'a enseigné, émanent d'idées qui se doivent d'être réalistes. Ces choses n'habitent ni mon cœur, ni mon âme. Mon cœur est peuplé d'autres êtres, bien plus semblables aux séraphins et aux démons, se livrant un combat sans fin. J'avoue donc que ma raison a dû vaincre mes sentiments pour énoncer de telles choses, peser et choisir entre l'apaisement que recherche mon esprit et l'équilibre qui s'accorde à l'intérêt national. Voilà pourquoi je puis comprendre ceux qui réagissent autrement sur ce même thème.

Il convient néanmoins de comprendre que les questions politiques, surtout lorsqu'elles doivent être réglées dans un contexte international, doivent être examinées sans passion et avec un sens de la réalité dont les humains sont parfois dépourvus.

___________

Source : http://caucasoypampa.blogspot.com/2010/01/el-genocidio-y-su-residuo-dolor-y.html
Traduction : © Georges Festa - 01.2010


mercredi 27 janvier 2010

21ème siècle et génocide / 21st-century and genocide


Le 21ème siècle face au défi du génocide

par Henry C. Theriault

The Armenian Reporter, 23.05.09


WASHINGTON - Henry C. Theriault, professeur associé de philosophie au Worcester State College [Massachusetts, USA], exposa les remarques suivantes le 22 avril 2009, lors de la commémoration du génocide arménien organisée par les co-présidents du groupe de travail sur les questions arméniennes au Congrès, qui s'est tenue dans le local du groupe à la Chambre des Représentants.]

Je suis profondément honoré qu'il m'ait été demandé d'ajouter mes humbles paroles aux éloquentes déclarations que nous avons déjà entendues et de partager ce soir un espace de cette même tribune avec d'importants responsables religieux et politiques.
Les membres dirigeants du Congrès, aujourd'hui présents, incarnent de manière exemplaire un engagement remarquable envers les valeurs américaines et la justice universelle, à travers : 1) leur promotion inébranlable de la reconnaissance du génocide arménien, 2) leur engagement en faveur des droits de l'homme à travers le monde, et 3) leur action plus large au nom de tous les Américains sur tant de sujets qui nous concernent tous.
Je témoigne aussi ma gratitude la plus profonde envers ceux qui, dans l'assistance, sont issus de la communauté arménienne et au-delà, en particulier ceux qui ont survécu au génocide et ont permis à la communauté arménienne de renaître.
Vous avez tous choisi une belle soirée printanière pour faire face à l'un des aspects les plus horribles, les plus traumatisants de l'histoire humaine, à savoir le génocide. En particulier pour les Arméniens ici présents ce soir, il s'agit d'un processus inévitablement douloureux. Et pourtant nous voici tous rassemblés pour témoigner des souffrances de ceux qui survécurent et de ceux qui périrent, et pour donner la parole à tant de tombes anonymes perdues pour l'histoire.
En nous réunissant ce soir, rappelons-nous d'abord et avant tout que les Arméniens ne furent pas les seuls à être la cible du Comité Union et Progrès, qui contrôlait l'empire ottoman. Les Assyriens et les Grecs Pontiques firent face à un même dispositif génocidaire, en même temps souvent que les Arméniens. Aussi puissantes que puissent être la dissimulation et la négation des morts et des souffrances des Arméniens, le déni est pourtant plus efficace encore en empêchant tout débat quant au destin de ces communautés.

Le déni efface la mémoire des Turcs justes

Deuxièmement, tout en réfléchissant aux préjugés horribles et à la haine qui motivèrent par milliers les responsables, nous devons aussi nous souvenir de ces nombreux Turcs, Kurdes et autres musulmans, qui résistèrent au génocide et qui, au nom de l'amitié, au nom de la justice et de la vie humaine, et respectueux des véritables principes de l'islam, refusèrent d'exécuter les ordres émanant des responsables en vue de commettre un génocide, ou encore ceux qui abritèrent des Arméniens, souvent au prix de grands dangers pour eux-mêmes.
Conséquence malheureuse du déni de la Turquie, l'effacement de la mémoire de nombreux justes à tous les niveaux de la société ottomane, tel que l'héroïque Ahmed Riza qui, en sa qualité de membre du Parlement ottoman, s'exprima publiquement et courageusement en 1915, combattant une politique d'extermination. La reconnaissance du génocide arménien aidera peut-être la nation turque à découvrir ces véritables héros, ces résistants au génocide qui sont sa plus grande gloire.
Et nous devons garder à l'esprit les nombreux Turcs et Kurdes aujourd'hui, qui proclament fermement leur reconnaissance du génocide arménien et appellent à un changement quant au traitement des Arméniens - certains allant même jusqu'à soutenir des réparations au titre du génocide.

Comment améliorer les relations

Le déni demeure puissant, malheureusement, comme peuvent en témoigner, j'en suis certain, d'expérience chacun des membres du Congrès ici présents. Une résolution du Congrès aiderait à coup sûr grandement à changer le climat de déni entourant le génocide arménien. J'applaudis nos responsables élus pour leur initiative, qui n'est pas simplement une question de témoignage pour des faits appartenant à l'histoire, mais qui est nécessaire pour qu'advienne quelque changement significatif dans les rapports entre l'Etat et la société turque avec les Arméniens vivant à l'intérieur et hors de ses frontières.
Seule une relation fondée sur la vérité peut aboutir. Les relations ont été bloquées aussi longtemps à cause du refus de la Turquie de renoncer au déni, en dépit du fait que de nombreux Turcs appellent aujourd'hui leur gouvernement et leur armée au changement.
L'initiative d'une résolution du Congrès - étant donné l'autorité morale des Etats-Unis et nos relations concrètes avec la Turquie - constitue une opportunité très réelle d'occasionner un véritable débat éthique en Turquie et d'ouvrir un espace à l'intérieur de la société et de l'Etat turc pour que le peuple turc aborde cet période sombre de son histoire d'une manière responsable, sans crainte de stigmatisation sociale ou de poursuites pénales. Dans cette enceinte du Capitole des Etats-Unis, nous discernons maintenant les lueurs d'un avenir dans lequel ce n'est désormais plus un outrage envers l'identité turque et un viol de la loi que de débattre du génocide arménien à Istanbul, mais l'honneur de citoyens turcs, bâtissant une nouvelle et positive identité nationale turque.

Le déni est une diversion

Dans cette période d'espoir, nous devons cependant prendre soin de ne pas succomber à l'illusion du déni. Le déni n'est qu'après tout qu'une diversion. Il est difficile de s'en rendre compte, car, durant des années, face à une campagne en millions de dollars, impliquant des centaines d'universitaires et de personnels diplomatiques, les Arméniens et tous ceux que concernent cet événement terrible ont dû dépenser un immense effort physique et émotionnel, et sacrifier leurs faibles - et essentielles - ressources financières et autres pour simplement exercer un droit humain fondamental et la nécessité de s'exprimer publiquement au sujet de cet événement. Avec autant de gens dévoués à cet effort pour préserver la vérité et la mémoire du déni, beaucoup ont fini par réaliser que la victoire du déni constitue le principal problème, qu'elle concerne ce qu'est le génocide aujourd'hui.
Mais là n'est pas l'affaire. Mettre fin au déni suppose une étape qui éclairera, ne pourra qu'éclairer un espace nous permettant de traiter le génocide en tant que tel. Le génocide arménien, comme chaque génocide, a eu un impact dévastateur sur le groupe victime, avec des conséquences qui sont encore lourdes aujourd'hui et qui, de fait, se sont renforcées au fil du temps. Les dommages infligés sont nombreux et profonds :
1. la perte des vies des Arméniens qui furent tués,
2. les Arméniens à venir qu'auraient pu être leurs enfants, petits-enfants et au-delà,
3. les privations, la déshumanisation, la torture physique et psychologique, y compris la violence sexuelle endémique, la perte des enfants et d'autres membres de la famille, le fait d'avoir été témoin des tortures et de l'assassinat de ses proches, et bien d'autres choses vécues par ceux qui moururent et ceux qui survécurent,
4. le traumatisme récurrent de souvenirs obsédants, et parfois des désordres psychologiques, chez les survivants,
5. une souffrance traumatique transmise aux générations suivantes d'Arméniens, à laquelle s'ajoute le traumatisme second de faire face à un déni qui célèbre le génocide et tourne en dérision ses victimes,
6. les biens mobiliers, des milieux modestes aux riches familles, aux vêtements, au mobilier, au bétail et aux outils,
7. une quantité considérable de terres, maisons, entreprises, fermes et autres édifices, dont un grand nombre d'églises arméniennes, laissées à l'abandon ou, pire, délibérément détruites, et
8. les pertes cumulées de tous ceux qui furent tués ou, du fait de n'avoir pu naître, eussent pu produire sur le plan matériel, artistique et politique.
Il y a plus.
9. La destruction ou la réduction significative des structures familiales, communautaires, politiques, éducatives, littéraires/artistiques et religieuses, ont aussi un effet dramatique sur la cohésion sociale et familiale, l'identité et la cohésion culturelle arméniennes, exigeant une lutte continue contre leur érosion.
10. Une population amoindrie, des pertes territoriales significatives, des dommages individuels physiques et psychologiques, et des structures sociales affaiblies ont réduit de manière significative la puissance politique, la sécurité, ainsi que l'importance globale et régionale de l'Arménie. Cette dernière perte, en terme de signification politique et de sécurité de l'Arménie, s'est accompagnée d'un accroissement de la puissance politique et militaire de la Turquie, suite au génocide arménien - consolidation d'une puissance incontestée de la Turquie en Anatolie, appropriation du territoire arménien visant à créer une Turquie significativement plus grande, et qui n'eût pas existé autrement, expropriation des richesses et construction de l'économie turque contemporaine en partie sur ces bases, etc.
De ces pertes qui n'ont jamais été traitées - et qui, en fait, acquièrent de l'importance avec le temps, comme, par exemple, le fait que l'influence politique réduite des Arméniens les contraint à d'autres réductions de la part d'une Turquie forte, et que son pouvoir politique de plus en plus affirmé est à la base d'une puissance grandissante -, de ces pertes émane une juste indignation et un sentiment d'injustice parmi les Arméniens et tous ceux qui sont sensibles à leurs difficultés. La quête de justice qui en résulte dépasse le fait de triompher du déni et constitue ce qui devra être traité, une fois le déni vaincu.

L'approche d'un règlement du conflit

D'aucuns défendent aujourd'hui une approche d'un règlement du conflit via le règlement de la question du génocide arménien. Les plus avisés savent qu'une reconnaissance pleine et entière du génocide constitue un pré-requis, mais se méprennent sur la situation. Ils présentent le processus à venir comme une négociation mutuelle entre deux parties avec un rôle et une position égale. Croyant, semble-t-il, qu'en en finissant avec le génocide arménien, les deux groupes - responsables et victimes - s'en libèreront et battront en retraite. Aujourd'hui, ils peuvent se réunir afin de négocier une relation qui puisse surmonter le passé.
Or la relation Arménie-Turquie n'a jamais été réciproque ou égale. Avant le génocide, les Arméniens vivaient en tant que sujets de classe inférieure dans un système d'apartheid, fait de discrimination juridique, de handicap politique et économique, et de violences, fréquentes et ciblées, de la part de citoyens musulmans de classe supérieure, agissant en toute impunité. Le génocide amena cette domination impériale, ce déséquilibre des pouvoirs au niveau le plus extrême qui soit, grâce auquel les Turcs exercèrent leur pouvoir non seulement pour dominer, mais aussi pour détruire les Arméniens.
La fin du génocide ne mit pas un terme à cette domination, pas plus que la fin de l'esclavage aux Etats-Unis n'a signifié une égalité automatique pour les Afro-américains, anciens esclaves ou autres. De fait, le succès du génocide, caractérisé par le fait que l'Etat et la société turque en ont tiré tous les bénéfices et que les Arméniens n'ont obtenu rien d'autre qu'une justice partiale, éphémère et sans lendemain sous la forme des procès avortés de certains responsables majeurs, a gelé cette relation de domination extrême.
Le pouvoir évident de la Turquie à l'égard des Arméniens est flagrant, allant d'une campagne agressive de déni et du blocus de l'Arménie au dénigrement global des Arméniens et à une discrimination à l'encontre de ceux-ci au sein de la république de Turquie. Il se manifeste clairement à travers l'assassinat de Hrant Dink, qui osa, en tant qu'Arménien de Turquie, affirmer simplement sa qualité d'être humain à part égale.

Traiter les inégalités

Ce n'est qu'en traitant les inégalités matérielles et structurelles rappelées ici que l'on parviendra un jour à un règlement durable, significatif, du génocide arménien, pouvant apporter quelque justice au groupe victime.
Dans le cas contraire, une soi-disant solution se limitera probablement à des mots sans le moindre effet quant à l'oppression des Arméniens. Or, à travers elle, le peuple turc et son Etat s'ouvrent réellement une voie, une réelle seconde chance de réparer en quelque sorte les dommages causés et d'établir des relations positives. Le chemin ne sera pas aisé. Il exigera de reconstruire l'Etat et les institutions culturelles afin d'éliminer les éléments négatifs mis en place par les responsables du génocide et ceux qui n'ont pas changé de comportement, de modifier les pratiques et les attitudes nocives du gouvernement et de la société envers les Arméniens et d'autres groupes. Autrement dit, cela dépend d'une véritable transformation de la Turquie, en terme de droits civiques.
Tout cela requiert davantage encore. L'Etat et la société turque devront être prêts à assumer une part du fardeau du génocide, sacrifier ne serait-ce qu'une part de leurs richesses, des terres et du pouvoir politique obtenu grâce à lui, afin de montrer une véritable sincérité, rendre le présent quelque peu plus juste pour les Arméniens et alléger en partie le fardeau du génocide qui pèse sur eux.
Bien qu'il s'agisse d'un défi ardu, mon propos n'est pas de dire que la Turquie aura seule l'obligation d'y faire face. Je n'ai pas pour but de stigmatiser ou de diaboliser la Turquie. Malheureusement, l'histoire humaine est marquée par une présence continue du génocide. Tout comme la Turquie doit faire face à sa responsabilité passée et à son impact actuel, le Japon doit enfin traiter les massacres de Nankin et le système des femmes de réconfort; l'Australie, son génocide des peuples aborigènes; l'Allemagne, sa destruction des Hereros, des Roms et autres groupes; plusieurs pays européens, comme la Pologne, leur rôle véritable et direct dans la Shoah; la Grande-Bretagne, les génocides et autres violences de masse commises en Asie, en Afrique, en Amérique du Nord et en Irlande; l'Espagne, la destruction de millions d'âmes et de tant de civilisations aux Amériques; les Russes, leurs agissements en Ukraine et ailleurs; la Chine, ceux du Tibet et dans sa propre société; et ainsi de suite.
Outre le fait de reconnaître le génocide partout ailleurs, sans, comme les citoyens des Etats-Unis, faire face à notre propre défi moral, nous devrions finalement assumer notre responsabilité pour le rôle des Etats-Unis dans le génocide au Timor Oriental, celui des Mayas au Guatemala et d'autres situations - et surtout pour notre traitement génocidaire des Américains autochtones à travers le continent.
Comme si cela ne suffisait pas, une autre obligation nous incombe. Plus que tout, nous avons le devoir solennel d'arrêter la venue d'un génocide aujourd'hui et à l'avenir. Dans le monde actuel, les génocides et autres violences de masse abondent. La communauté mondiale est restée largement passive, par exemple, lorsque le gouvernement du Soudan et les milices Janjaweed ont perpétré un lent, tortueux et méthodique génocide contre des millions d'enfants, de femmes et d'hommes au Darfour, dont la seule faute fut de se trouver là, au beau milieu d'une guerre civile. Si aujourd'hui nous pouvons stopper ce génocide, ainsi que d'autres, il ne sera plus nécessaire de nous demander demain comment réparer les dommages causés par le génocide au 21ème siècle, comme nous devons le faire pour le 20ème, le 19ème, le 18ème et ainsi de suite.
Je vous remercie pour votre aimable attention.

__________

Source : http://www.reporter.am/pdfs/AE052309.pdf
Traduction : © Georges Festa - 01.2010
Cliché : © www.asbarez.com


mardi 26 janvier 2010

Francesco Tataranno

Francesco Tataranno
La Tragedia anatolica – Il martirio degli Armeni
Montedit, collana « Koiné », 2009, 104 p.
ISBN : 9788860377135

Avant-propos

par Massimiliano Del Duca

www.clubautori.it


La Tragedia anatolica - Il martirio degli Armeni [La Tragédie anatolienne - Le martyre des Arméniens], de Francesco Tataranno, est un essai historique, qui aborde, de manière critique et à l'aide d'un grand nombre de références et différents renvois, le drame du peuple arménien et les vicissitudes dont l'Histoire porte le témoignage.
A travers une étude méticuleuse, sont parcourus à nouveau le calvaire de la population arménienne, sa tragédie, les atrocités et les souffrances endurées, les expropriations et les déportations qui se succédèrent au fil du temps, puis, de la part de la Turquie, la négation de l'extermination perpétrée, l'indifférence qui en résulta de la part de nombreux pays européens et la tentative suivante de refouler la "tragédie arménienne" des pages de l'Histoire.
Observant scrupuleusement sa ligne personnelle de réflexion, Francesco Tataranno s'emploie, sans tergiverser, à mettre en évidence le nécessaire établissement de la vérité historique, retracer les responsabilités, énumérer les diverses phases qui ont conduit au massacre d'individus sans défense, parcourir à nouveau sur le plan historique les infamies sans nombre commises, ainsi que les persécutions et les horreurs qui ont caractérisé l'histoire du peuple arménien.
Et cela, dès les années 1895-1896, lorsque les tueries anatoliennes du sultan Abd ul-Hamid II, un tyran sanguinaire, marquent le début de l'extermination des Arméniens, considérés depuis toujours comme un peuple "dangereux". En fait, dès la révolte populaire du Sassoun en 1894, provoquée par une pression fiscale constante, d'incessantes vexations et abus, sans compter la spoliation des terres, la riposte des Turcs ne se fait pas attendre, étouffant dans le sang cette révolte par des représailles, des massacres, des incendies et la destruction de villages arméniens entiers.
L'Europe semble assister en silence à ces massacres et, pour des motifs politiques et en raison d'intérêts économiques, manifeste une inertie quasi totale face aux entreprises sanguinaires du sultan, lequel se retrouve les mains libres pour "éradiquer les minorités du sol turc par une politique radicale incluant la purification ethnique".
En 1909, Abd ul-Hamid II est déposé par les Jeunes-Turcs, libéraux et réformateurs, qui représentent un possible espoir de concrétiser enfin des réformes et une protection plus grande pour les minorités. Mais ces espoirs seront cruellement déçus et les agissements contre le peuple arménien continueront.
Puis, en 1914, l'empire ottoman entre en guerre aux côtés de l'Allemagne et contre la Triple Entente - France, Angleterre et Russie. Cette intervention offre le prétexte pour mettre en œuvre une répression contre les Arméniens, qui se prolongera au-delà de 1920. Dans cette affaire aussi, le Congrès de Berlin, qui aurait pu mettre fin à la "question d'Orient", laissa le problème en suspens et provoqua la "question arménienne". En 1915, après que les Turcs aient tenté d'éradiquer le peuple arménien de ses terres, se produisent quelques réactions des révolutionnaires arméniens, lesquelles auront pour effet une action encore plus violente de la part des Turcs : une "loi temporaire de déportation" sera promulguée, qui autorisera ces déportations "pour cause de sécurité et de nécessité militaires", à laquelle succèdera la "loi temporaire d'expropriation et de confiscation" des biens, et enfin le djihad, la lutte armée contre les infidèles, afin d'éliminer les chrétiens de l'Anatolie.
Dans cette affaire aussi, comme le met bien évidence Francesco Tataranno, l'opinion publique en Occident adopta des prises de position "modérées" à cause des difficultés objectives pour modifier l'état de fait en Anatolie et arrêter les conséquences tragiques de la guerre en Orient et les atrocités commises par les Turcs à l'encontre des Arméniens. A ce propos, Francesco Tataranno rapporte les déclarations du consul du royaume d'Italie à Trébizonde :"Quel malheur de devoir assister à l'exécution en masse de créatures innocentes et sans défense ! Une véritable extermination, un massacre des Innocents, une page noire, marquée par la violation des droits les plus sacrés de l'homme !"
De l'analyse minutieuse de l'auteur émerge le fait que la responsabilité de l'Allemagne dans les terribles événements d'Anatolie fut certainement très grande et qu'il y eut connivence, sinon une complicité évidente, pour ne pas compromettre par ailleurs l'alliance conclue en temps de guerre avec les Turcs. Ce n'est pas un hasard si la honte des pires atrocités coïncide avec la période durant laquelle l'Allemagne exerça une influence majeure en Turquie.
Puis, avec la fin de la Première Guerre mondiale et la chute de l'empire ottoman, l'espoir se leva que les tragédies et les atrocités contre le peuple arménien puissent cesser. Il y eut la possibilité de créer un Etat arménien indépendant grâce au traité de Sèvres, après la Conférence de paix de 1920, mais Mustafa Kemal Atatürk, ignorant ce traité qui impliquait pour la Turquie le fait de reconnaître l'indépendance de l'Arménie, massacra les populations arméniennes afin d'éliminer ce qui subsistait de cette minorité.
Les procès du tribunal de Constantinople en 1919 confirmèrent les faits criminels survenus, reconnurent la déportation des Arméniens qui avait eu lieu, tandis qu'étaient recueillis de nombreux témoignages et rapports des principaux consulats. Mais, avec le traité de Lausanne, une amnistie fut proclamée, mettant un terme aux espoirs des Arméniens.

Après la Seconde Guerre mondiale, l'écrivain turc Kemal Yalcin dénonce le silence de la Turquie sur la tragédie arménienne et rapporte les faits survenus. Mais son livre, qui rassemble des témoignages d'Arméniens survivants en Turquie, est détruit et ne sera publié en Allemagne qu'en 2003. En Turquie il est quasiment interdit de parler de la question arménienne; l'histoire arménienne est prohibée dans les écoles arméniennes. Par ailleurs, une discrimination frappe les citoyens turcs d'origine arménienne.
Francesco Tataranno met en pleine lumière des pages tragiques de l'histoire, la question arménienne et le génocide "reconnu par l'Assemblée générale des Nations Unies", mais condamne aussi le négationnisme qui réfute l'existence et la véracité des faits terribles commis à l'encontre des Arméniens, critique sévèrement le refoulement dans les consciences d'une extermination mise en œuvre dans l'indifférence générale, puis tombée dans l'oubli. Sans oublier enfin, de la part de l'auteur, certaines considérations sur la situation politique actuelle en Turquie, sur la difficulté de régler les comptes avec le fondamentalisme religieux, sur l'ambiguïté de la politique de l'Etat turc et sur le débat contemporain concernant la question arménienne, qui fut toujours niée par la Turquie. Le moment est peut-être venu d'une prise en compte du génocide arménien perpétré de longue date à partir d'Abd ul-Hamid II, puis mis en œuvre par les Jeunes-Turcs, et enfin des terribles responsabilités de Kemal Atatürk, jusqu'à la vérité qui se fait jour dans ces pages sombres de l'histoire qu'il ne faut pas oublier.
Francesco Tataranno inclut aussi dans cette intéressante étude de nombreuses et substantielles références aux thèses et aux opinions d'historiens et de chercheurs, rapportant analyses, témoignages et écrits sur la tragédie arménienne et sur l'élimination des minorités chrétiennes d'Anatolie. Sa position est très critique par rapport aux Etats occidentaux qui ne se sont pas intéressés à la question arménienne et exprime une sévère condamnation morale contre la Turquie, qui s'est rendue responsable d'une telle tragédie, définie comme un "véritable génocide" par les Nations Unies.

__________

Source : http://www.clubautori.it/francesco.tataranno/la.tragedia.anatolica
Traduction : © Georges Festa – 01.2010


lundi 25 janvier 2010

Aksel Bakounts / Aksel Bakunts

Aksel Bakunts
The Dark Valley
Transl. by Nairi Hakhverdi, with an introduction by Victoria Rowe
London : Taderon Press, 2009, 148 p


Aksel Bakounts (né Alexandre Stepan Tevossian, 1899-1937), l’une des étoiles montantes de la littérature arménienne soviétique, est célèbre comme nouvelliste accompli. Il naquit à Goris (Arménie) en 1899 et fut élevé au Séminaire Guevorguian d’Etchmiadzine.
D'un franc-parler dont il ne se départit jamais, sa première publication, charge satirique contre le maire de Goris, lui vaut un séjour en prison en 1915. Il sert ensuite comme volontaire arménien lors des batailles d’Erzeroum, de Kars et de Sardarabad. Entre 1918 et 1919, il est enseignant, correcteur d’imprimerie et journaliste à Erevan. En 1920 il est admis à l’Institut Kharkov en Ukraine pour y étudier l’agriculture. Après avoir obtenu son diplôme en 1923, il travaille comme agronome dans le Zanguezour, une région de l’Arménie très présente dans ses nouvelles.
A partir de 1926, il s’installe à Erevan où il assied rapidement sa réputation d’écrivain talentueux avec son premier recueil de nouvelles, intitulé Mtnadzor [Sombre vallée]. Son œuvre comprend des recueils de nouvelles, plusieurs essais parus dans la presse, des fragments de romans malheureusement détruits suite à son arrestation en 1936, ainsi que trois scénarii pour des films produits par Hyefilm dans les années 1930.
Collègue et ami de Yéghiché Tcharents (1897-1937), Bakounts était membre de l’Association Arménienne des Ecrivains Prolétariens, aujourd’hui disparue. Il fut victime de la terreur stalinienne et accusé de divers crimes, dont celui d’outrage à la société socialiste. Il fut arrêté en 1936 et vraisemblablement fusillé après un procès de vingt-cinq minutes en 1937.

Source : http://www.gomidas.org/TADERON_PRESS/Aksel%20Bakunts%20Further%20Information.htm
Traduction : © Georges Festa – 01.2010

Aksel Bakunts. The Dark Valley. Traduction Naïri Hakhverdi, avec une introduction de Victoria Rowe. London : Taderon Press, 2009, 148 p. ISBN : 978-1-903656-90-7.

Ndt : Traduction française, par Mireille Besnilian, parue aux éditions Parenthèses en 1990 – ISBN : 2-86364-058-5.


Cathie Carmichael

Cathie Carmichael
Genocide before the Holocaust
Yale University Press, 2009, 288 p

Le génocide avant la Shoah

par Piotr A. Cieplak

The Armenian Mirror-Spectator, 23.01.10


Le mot "génocide" fut inventé en 1948 par Raphaël Lemkin, un avocat juif né en Pologne. Tirant ses racines du grec et du latin, il définit le massacre ou la destruction ciblée et intentionnelle d'un groupe racial, ethnique ou religieux. Il intégra véritablement la langue du droit international en 1948 avec l'adoption de la Convention sur la prévention et la répression du crime de génocide par l'assemblée générale des Nations Unies.
Genocide before the Holocaust [Le Génocide avant la Shoah] de Cathie Carmichael étudie plusieurs exemples de violence ethnique, religieuse et nationaliste en Europe (définis au sens large et centrés principalement à l'Est) de la fin du 19ème siècle jusqu'en 1941. La plupart de ces exemples peuvent être décrits comme génocidaires de par leur nature et leur intention. L'étude de Carmichael ne tombe cependant pas dans le piège consistant à plaquer le terme d'une manière anachronique et arbitraire. Au contraire, elle s'applique à livrer une analyse détaillée d'événements historiques particuliers.
Carmichael écrit :"Nous ne pouvons réellement comprendre ces événements que dans leur véritable contexte historique, bien que des théories universalistes sur le comportement humain en situation extrême et sur l'impact de la propagande et des idées littéraires soient clairement des plus nécessaires à développer. En général, je demeure sceptique quant aux limites dans lesquelles nous pouvons comparer des génocides ou, de fait, la souffrance humaine." Ce qui ne l'empêche pas, cependant, de parvenir, note-t-elle, à des "conclusions provisoires" quant aux idées de race, religion, nationalité, citoyenneté, ainsi qu'à la place et à la condition des minorités dans un monde toujours plus globalisé.
L'ouvrage impressionne par sa dimension géographique et historique. L'accent mis sur la violence de masse ethnique, religieuse et nationale oscille entre le déclin et l'éclatement des empires Habsbourg, ottoman et Romanov. Dans ce cadre, Carmichael s'intéresse tout particulièrement à la situation critique des Juifs dans la Russie et l'Ukraine impériales, ainsi qu'aux Arméniens et aux musulmans du Caucase et des Balkans.
L'auteur étudie différentes manifestations de discours ethniques et culturels, parmi lesquels : le déclin des empires; le besoin de définir un citoyen et/ou un membre d'une nation; le discours colonial (bien que ce débat eût pu être davantage développé) et la gouvernance, proche de l'apartheid, d'Etats soumis; la religion; l'inspiration et le traitement littéraire de la violence de masse, ciblée sur des groupes; ainsi que les questions de la dimension juridique du nationalisme, de l'exclusion, du préjudice et de la persécution institutionnalisés.
Carmichael note : "A mesure que les régimes changent, en Russie, en Turquie et dans les Balkans, les notions de citoyenneté changent aussi. Ce qui ne s'est pas produit seulement dans ces régions. Cela questionne la nature même de la modernité. Dans un système de plus en plus globalisé - expression qui décrit assez bien la longue évolution du 19ème siècle vers la Première Guerre mondiale -, quelqu'un pouvait être citoyen d'un Etat et avoir simultanément des intérêts dans tel autre."
L'accent mis sur les définitions différentes, parfois opportunistes et dangereuses, de la citoyenneté et de l'appartenance culturelle et historique permet à l'auteur d'examiner toute une série de points de vue et d'aperçus quant à l'origine de ces notions. Ce qui ne l'empêche pas, néanmoins, de parvenir à des conclusions plus générales :"Si la globalisation implique des mouvements de population, des idées religieuses et politiques, un capital, une culture et plusieurs loyalismes, l'élimination d'une population représente alors une attaque de grande ampleur contre ce même processus de globalisation."
Principale faiblesse de l'ouvrage, des longueurs et une référence inadéquate aux œuvres littéraires de second rayon, bien que celles-ci puissent être considérées comme emblématiques d’une entreprise tentant de couvrir un matériau historique et géographique aussi vaste et divers. L’argumentation de l’auteur s’égare parfois dans une multitude de citations directes et de présentations d’idées par d’autres historiens. Il serait fascinant de voir ces idées commentées plus en détail dans un ouvrage plus ambitieux.
Quoi qu’il en soit, Genocide before the Holocaust livre un panorama érudit, utile et perspicace des persécutions ethniques et religieuses à l’égard des minorités lors de la période en question.

[Piotr A. Cieplak est doctorant au Département de Français, Université de Cambridge. Cette recension est parue à l’origine dans le Higher Education Supplement du Times de Londres.]

__________

Source : http://www.mirrorspectator.com/pdf/Jan%2023,%202010%20ARTS.pdf
Traduction : © Georges Festa - 01.2010


samedi 23 janvier 2010

Arches

Musée Cafesjian, Erevan
© Levon R.


Qu’enfin nous soit
léger
le chaos des choses

Aube
aux coquillages oranges
ambres citrons

Les éléments ont décidé
échapper
au prisme du monde

Logique
en spirale
osier

Méduses minérales
zébrures
à flanc de poisson

Tous nos soleils
flux
nouvelle genèse

où tournoient
les plages
d’innocence

© georgesfesta – 01.2010


Sherko Bekas

© www.sherko-bekas.com


veiller

Ce soir dans la vallée
toutes les lumières
sont éteintes sauf une :
la lampe du poète
veillant
la douloureuse blessure d’un poème


amour

Je colle l’oreille
au cœur de la terre.
Elle me parle de l’amour qui l’unit
à la pluie.
Je colle l’oreille
au cœur de l’eau.
Elle me parle de l’amour qui l’unit
à ses sources.
Je colle l’oreille
au cœur d’un arbre.
Il me parle de l’amour qui l’unit
à ses feuilles.
Lorsque je colle l’oreille
au cœur de l’amour
il me parle de liberté.


séparation

S’ils privent mes poèmes
de leurs fleurs,
meurt une mienne saison.
S’ils les privent
de mon amour,
meurent deux miennes saisons.
S’ils les privent
de pain,
meurent trois miennes saisons.
S’ils les privent de liberté,
meurt toute une mienne année et moi avec elle.


raz-de-marée

La marée dit au pêcheur :
Il y a tant de raisons
pour que mes vagues soient en furie !
Voici la plus importante,
je suis pour la liberté du poisson
et contre
les filets

Sherko Bekas

Traduction : © Georges Festa – 01.2010

Voix majeure de la poésie kurde contemporaine, Sherko Bekas vit en Suède.
site : www.sherko-bekas.com



vendredi 22 janvier 2010

Dersim 1937-1938

© www.kurdishinstitute.be

Des documents militaires mettent en lumière les « massacres du Dersim »

par Vercihan Ziflioğlu

Hürriyet Daily News & Economic Review, 18.11.09


[Un nouvel ouvrage sur l’opération du Dersim en 1938 se propose de contester l’histoire républicaine officielle concernant cet événement grâce à des photographies jusque là inédites, des documents importants sur le plan historique et des récits de témoins oculaires. Cet ouvrage de Hasan Saltuk, de quelque 600 pages, sera publié en mai prochain, à la fois en anglais et en turc.]

Un autre tabou de l’histoire de la république de Turquie est sur le point d’être brisé grâce à la publication d’un ouvrage de Hasan Saltuk sur l’opération du Dersim en 1938.

Saltuk, qui est propriétaire de la maison de disques Kalan, chercheur et ethnomusicologue, a passé neuf ans à collecter des photographies jusque là inédites, des documents importants sur le plan historique, ainsi que des commentaires de la part de combattants qui ont participé à cette opération. Il prévoit de présenter ses découvertes dans un livre de 600 pages, à paraître en mai 2010 en turc et en anglais.

L’A. critique l’état présent de la recherche en Turquie. « Ici les historiens ne peuvent passer outre l’idéologie officielle ; ils ne mènent aucune recherche. Et ceux qui en font et savent la vérité ne peuvent s’exprimer, parce qu’ils ont peur. »

Issu d’une des plus anciennes familles du Dersim, Saltuk ajoute que même s’il est issu d’une tribu turkmène du côté de son père, des dizaines de leurs proches furent tués lors de cette opération.

« Ma grand-mère était enceinte de ma mère, mais elle réussit à échapper à la dernière minute au peloton d’exécution, nous précise Saltuk lors d’un entretien. Les habitants du Dersim ont encore peur de parler. Les anciens pensent encore que quelqu’un viendra les tuer. »

L’opération fut-elle planifiée ?

Selon les sources officielles, l’opération du Dersim – appelé maintenant Tunceli - en 1938 fut mise en œuvre afin de châtier une révolte des tribus kurdes. Or Saltuk a effectué ses recherches dans des archives à travers le monde, en particulier anglaises et américaines, rassemblant des documents importants sur le plan historique.

« Nous observons dans ces documents que l’opération du Dersim fut planifiée ; les rapports furent préparés en 1920. La loi relative à cette opération fut votée en 1935 et mise en œuvre en 1937. Seyit Rıza et ses amis furent pendus sous prétexte qu’ils fomentaient une révolte. », précise Saltuk.

Bien que cette révolte soit qualifiée d’insurrection tribale kurde, Saltuk affirme que la raison fondamentale qui présidait à cette opération était que la région abritait des Alévis du Dersim et qu’il s’agissait simplement d’Arméniens qui avaient changé d’identité.

« Les sources officielles précisent que les habitants du Dersim ne payaient pas d’impôts et étaient exemptés du service militaire, et qu’ils étaient toujours en rébellion. Néanmoins, nous possédons des documents qui prouvent le contraire. Atatürk dirigea lui-même l’opération du Dersim. », dit-il.

« Plus de 13 000 personnes furent tuées lors de l’opération et 22 000 furent exilées. Les enfants orphelins furent soumis à une politique de turcification dans les orphelinats. », ajoute-t-il.

Des militaires qui regrettent

L’ouvrage reprendra les commentaires qu’il a découverts au dos de toutes les photographies qu’il a obtenues. Dans de nombreux cas, les commentaires expriment des remords pour les événements du Dersim. « [Beaucoup] eurent des scrupules de conscience pour ce qui avait été vécu. Certains expriment leurs sentiments par ces mots : « Je suis devenu un assassin. » D’autres écrivent : « J’ai causé la mort de 250 personnes. », note Saltuk.

Le projet suit aussi les traces des soldats survivants qui participèrent à l’opération, précise l’auteur, ajoutant qu’il en vit beaucoup qui furent incapables de s’adapter à la vie sociale : « De nombreux soldats que nous avons interviewés ont demandé que leurs noms soient rendus publics après leur mort. Quelques personnes ont refusé de voir leurs noms figurer dans le livre ; certains déclarent : « Ils nous ont ordonné de tuer et on l’a fait. » »

Il a obtenu des centaines de photographies et de cartes de première main, ainsi que deux dossiers de recensement de la part du petit-fils – dont Saltuk tait le nom – d’un haut fonctionnaire de cette époque. « Les précieux documents et photographies présentes dans ces dossiers révèlent l’opération dans tous ses détails. Néanmoins, il est hors de doute que des dossiers beaucoup plus sensibles se trouvent dans les archives de l’Etat-major des armées turques. »

« Les tabous seront brisés en Turquie. »

Concernant la violente polémique soulevée par les commentaires du vice-président du Parti Républicain du Peuple (CHP), Onur Öymen, sur l’opération du Dersim, Saltuk précise : « En fait, Öymen devrait être félicité. Il a fait ce que les habitants du Dersim n’ont pu faire des années durant en mettant le sujet à l’ordre du jour. »

Saltuk est persuadé que la Turquie entre dans une ère de grands changements : « Tous les tabous de ce pays vont être brisés et, à l’avenir, plus rien n’existera dont on ne puisse parler. »

___________

Source : http://www.hurriyetdailynews.com/n.php?n=military-documents-to-shine-a-light-on-the-8220dersim-massacre8221-2009-11-18
Traduction : © Georges Festa – 01.2010


2nd Global Conference on Genocide - 2nd Congrès mondial sur le Génocide

Mémorial de Tsitsernakabert, Erevan, 24 avril 2008
© Levon R.

Association Internationale des Chercheurs sur le Génocide
[International Network of Genocide Scholars]

Le génocide en tant que fait actuel et artefact :
débats sur le passé et le présent dans la prévention et la répression du génocide

2nd Congrès mondial sur le Génocide

Université du Sussex, Brighton, Angleterre
28.06 – 01.07.2010

Appel à contributions


Les dix prochaines années du 21ème siècle vont commencer par des dates clé concernant les réponses internationales au génocide. Lorsque les deux tribunaux pénaux internationaux ad hoc (pour le Rwanda et pour l’ancienne Yougoslavie) auront achevé leurs travaux fin 2010, une phase initiale dans la mise en œuvre des engagements de la Convention sur le Génocide arrivera à terme. Parallèlement, les Chambres extraordinaires au sein des Tribunaux Cambodgiens entreront dans une seconde année d’activité, tandis que la Cour Pénale Internationale entame une année de procès en cours, de mandats d’arrêt non exécutés et, en mai-juin, entreprendra une première synthèse de ses activités.

Ces dates clé représentent une opportunité pour réfléchir sur les avancées dans la répression du génocide (et des crimes qui y sont associés) ; mesurer l’effet dissuasif de ces institutions ; et mettre en lumière les faiblesses, en particulier la non application, dans l’architecture émergente d’une justice pénale internationale. Or cela constitue aussi une opportunité pour réaffirmer que la prévention, la détection et la répression du génocide ne sont pas la seule prérogative des praticiens du droit, mais exigent des modalités de compréhension, lesquelles ne sont ni requises ni avalisées par des réponses juridiques post facto. Il est nécessaire de penser à nouveau les affinités, les divergences et les convergences inédites existant entre les nécessités et la pratique du droit et les concepts émanant de la réflexion historique et sociologique. Telles, par exemple, les questions entourant les conditions d’une prise de conscience et le contrôle du savoir, de la représentation et de l’imagerie. Sans oublier le besoin de reconnaître le fait que le génocide laisse des absences résiduelles que le droit, les sciences humaines ou sociales ne peuvent aisément capter, mais qui continuent de s’exprimer à travers l’art, la littérature, le cinéma et diverses formes de mémoire et de commémoration.

Afin de réfléchir sur ces questions, l’Association Internationale des Chercheurs sur le Génocide (www.inogs.com) et le Centre de Recherche sur la Justice et la Violence (www.sussex.ac.uk/justice) de l’université du Sussex organisent un 2nd Congrès mondial sur le génocide (28 juin – 1er juillet 2010, Université du Sussex, Angleterre).

Le comité d’organisation sollicite toutes propositions de tables-rondes et de communications concernant tous les aspects de l’étude du génocide et de la violence de masse, passée, présente et future. Les thèmes d’un intérêt particulier peuvent inclure (sans s’y restreindre) les domaines suivants : changement climatique et violence de masse ; génocide culturel et ethnocide ; formes de mémoire et politique mémorielle ; génocide et ordre international ; le génocide dans l’art, la littérature et le cinéma ; la Shoah et sa représentation ; droit international et génocide ; politiques d’excuses ; réconciliation, restitution et reconnaissance ; violence de masse soviétique ; génocide de peuples indigènes ; violence de masse coloniale ; éducation et prévention du génocide ; identité sexuelle et violence ; négation du génocide ;les génocides en Asie durant la Guerre froide ; intervention humanitaire ; violence de masse dans l’Afrique de l’après-indépendance ; prévention du génocide ; origines sociales de la violence de masse ; génocide et médias.

Les formulaires de proposition de communication / table-ronde et les détails d’inscription sont téléchargeables sur http://www.sussex.ac.uk/justice/1-4-1-1.html. Les formulaires de proposition de communication / table-ronde dûment complétés doivent parvenir au Comité d’organisation (genocide@sussex.ac.uk) au plus tard le 28 février 2010.

Dr Nigel Eltringham (genocide@sussex.ac.uk)
Dept. of Anthropology, University of Sussex
Représentant le Comité d’organisation

Nous vous serions reconnaissants de diffuser cet appel à contributions le plus largement possible.

___________

Source : http://www.sussex.ac.uk/justice/documents/inogs_conference_2010_-_call_for_papers.pdf
Traduction : © Georges Festa – 01.2010


lundi 18 janvier 2010

Metin Cengiz

Egon Schiele, Autoportrait aux alkékenges, vers 1912


Mélodie à l’enchaînement apocalyptique


dans mon destin tel une blessure immense dont nul n’a idée
mon visage aspire ce sang que j’essuie à l’aide d’un mouchoir
tandis que ma voix se disperse au vent tel l’automne
mes lettres se mêlent au pollen

les lettres, un défi alchimique au monde
aux chants restés inachevés
tel un être malfaisant toujours changeant
elles sont cette eau stagnante qui bouillonne
dans mon univers trop grand, inadapté aux livres
telle une tache lilas
semblant laisser une trace dans la nuit

alors par une cause nouvelle perce l’aurore
emplie du cri des feuilles rendues furieuses
et tandis que je continue de verser mon venin dans ma blessure
les phrases se muent en une mélodie à l’enchaînement apocalyptique
que le soleil me frappe le front, que ma sueur se glace
au point le plus aigu de mon angoisse épileptique

non, mon amour, je ne t’expliquerai pas ce chant
son parfum éventé qui se change en émeutes
depuis longtemps j’ai frappé mon sceau
apposé ma signature gauche
sur cette part la plus risquée de ma vie
et à chaque lever du soleil je me brosse les dents
pressant la vie contre ma chair

- viens, saisis ce peigne épris de poésie
et entame le jour en peignant tes cheveux


Metin Cengiz


[Metin Cengiz (né en 1954) est poète. Diplômé du Département de Littérature française à l’Université de Marmara, il enseigne actuellement en France. Il a traduit des œuvres de Neruda, Laforgue, Guillevic, Prévert et Césaire. Il travaille aussi comme éditeur pour plusieurs maisons d’édition.
Recueils poétiques : Bir Tufan Sonrası [Lendemains de marée], 1988 ; Büyük Sevişme [Le Bel acte d’amour], 1989 ; Zehirinde Açan Zambak [Le Lys s’ouvrant au poison], 1991 ; İpek’A [Soie’A], 1993 ; Şarkılar Kitabı [Chants], 1995 ; Gençlik Çağı [Jeunesse], 1998]

__________

Source : http://www.cs.rpi.edu/~sibel/poetry/poems/metin_cengiz/index.html
Adaptation (en anglais) : Suat Karantay
Traduction : © Georges Festa – 01.2010
Cliché : http://eu.art.com