mercredi 31 mars 2010

Agop J. Hacikyan - Interview

© Telegram Books, 2009

Réinventer le passé : entretien avec Agop J. Hacikyan

par Talleen Hacikyan

http://talleen.unblog.fr


Agop J. Hacikyan est un universitaire et écrivain canadien d’origine arménienne. Il est l’auteur de plus de trente ouvrages sur la littérature et la linguistique, ainsi que de cinq romans, dont A Summer Without Dawn, un best-seller international (1). Maintenant professeur émérite d’études littéraires, Hacikyan est lauréat de nombreux prix au Canada, en France et en Arménie pour l’ensemble de son œuvre littéraire et sa contribution à la culture arménienne. Il réside à Montréal depuis 1957.

Son dernier roman, The Lamppost Diary [Journal du réverbère], vient de paraître chez Telegram Books à Londres. Il s’agit d’une histoire d’amour, qui fait froid dans le dos, entre Tomas et Anya – la fille de Russes blancs émigrés -, faite de désirs sexuels naissants, de rites d’apprentissage et de la force d’âme étonnante d’un groupe d’adolescents vivant en Turquie durant et après la Seconde Guerre mondiale, avant de partir pour le Canada et les Etats-Unis dans les années 60.

J’étais persuadée que l’écrivain m’accorderait un interview. Après tout, non seulement je suis une lectrice enthousiaste de ses romans, mais il se trouve aussi que je suis sa fille. Lorsque j’étais enfant, son bureau se trouvait juste à côté de ma chambre. La nuit, bien souvent, je m’endormais au crépitement de sa machine à écrire. Je me demande souvent si ce bruit apaisant – qui rappelle la pluie tropicale sur un toit en tôle ondulée -, suintant à répétition dans mon inconscient, a quelque chose à voir avec mon propre désir d’écrire.

Mon père et moi prenons place dans son bureau actuel, situé au sous-sol de sa maison de Westmount, où il possède non pas un, ni deux, mais trois bureaux. Un ordinateur lisse a remplacé l’imposante Remington noire de mon enfance, mais les murs aux rayonnages emplis de livres sont tout aussi impressionnants que ceux dont je me souviens, telle une mosaïque aux personnages, aux lieux et aux intrigues mystérieuses.

- Talleen Hacikyan : Chaque roman, as-tu déclaré, est autobiographique. Qu’en penses-tu ?
- Agop J. Hacikyan : Mes romans traitent souvent d’événements que j’ai vécus. J’ai écrit cinq romans, qui se basent tous sur des expériences que j’ai pu connaître enfant, adolescent ou adulte en Turquie, en Europe ou à Montréal. En général, tout roman est autobiographique, en ce sens que l’auteur choisit ses mots en fonction de ce qu’il a vu, vécu ou même imaginé. Il ou elle possède un arrière-plan particulier – son magasin personnel d’expressions, de locutions et de mots qui surgissent tandis qu’il écrit. La fiction naît en partie de l’expérience et de l’imagination – toutes deux émergent et puis, soudain, cette expérience se transforme en fiction. Dans The Lamppost Diary, il y a beaucoup de fiction, mais aussi de nombreux épisodes basés sur la réalité. Il reflète une phase essentielle dans ma vie dans un pays particulier qui, finalement, avec l’éloignement et le temps qui passe, regagne des visions et une conscience nouvelles. Par exemple, le Portrait de l’artiste en jeune homme de James Joyce, par exemple, est certainement autobiographique, non seulement l’intrigue, mais aussi les idées et les émotions. Un roman est souvent autobiographique en termes d’intrigue, d’émotions, d’idées, mais aussi de principes et de philosophie personnelle. Lesquels finissent alors par faire partie du récit, inconsciemment la plupart du temps. Tout ça tourne à la conférence !

- Talleen Hacikyan : Parle-moi de ton expérience d’écriture lors de ton premier roman, Tomas.
- Agop J. Hacikyan : J’ai écrit Tomas lors d’une période pénible de transition dans ma vie. La tristesse stimule la créativité. J’avais envie de produire un collage, très à la mode à cette époque. Sans aucun plan. Je qualifie ce roman d’ « écriture du soir » ; chaque soir, j’ajoutais quelque chose, en fonction de ce que j’avais ressenti ou pensé durant la journée. Ma tristesse me ramena dix ans en arrière, à l’époque où je suis venu pour la première fois à Montréal, expérience à la fois bonne et mauvaise, emplie de changements et de chocs. J’ai écrit ce livre lors de la période culminante du mouvement séparatiste québécois et de l’activisme du Front de Libération du Québec. Cela m’inspirait. Il y avait quelque chose dans le climat politique au Québec à cette époque, qui faisait écho à mon expérience en Turquie. Un roman est une tranche de vie – pas une tranche précise, mais un mélange entre ce que les gens ont vécu et ce qu’ils auraient pu vivre autrement.

- Talleen Hacikyan : William Saroyan, le romancier américain arménien, lauréat d’un Oscar et du Pulitzer, fit la préface de Tomas. Quel rôle a-t-il joué dans ta formation d’écrivain ?
- Agop J. Hacikyan : Je suis un admirateur de Saroyan, j’ai lu tout ce qu’il a écrit, y compris ses notes d’épicerie. J’ai eu accès à lui grâce à notre ami commun et écrivain David Kherdian. Quand j’étais en train d’écrire Tomas, j’ai envoyé quelques chapitres à Saroyan et ses commentaires sincères et chaleureux m’ont encouragé. J’ai continué à écrire tout un fatras expérimental et il se trouve que cela a été publié. A l’époque, être préfacé par William Saroyan c’était quelque chose. Alors je me suis dit que je devais continuer à écrire. C’était un très grand homme. Je lui dois tant.

- Talleen Hacikyan : Parle-moi de la première fois où tu as rencontré Saroyan.
- Agop J. Hacikyan : Je l’ai rencontré pour la première fois à Fresno, en Californie, où il vivait. Il me fixa un rendez-vous au zoo, mais en me recommandant de ne pas acheter un billet d’entrée et de me faufiler à l’intérieur par un trou dans une clôture, ce que j’ai fait. Nous avons passé les trois premières heures à parler des animaux, à établir une interaction particulière entre eux et à les comparer avec les êtres humains.

- Talleen Hacikyan : Ton dernier roman, The Lamppost Diary, vient de paraître la semaine dernière à Londres. Que peux-tu dire sur la manière d’écrire ce livre ?
- Agop J. Hacikyan : Je l’ai écrit sur deux ans. Je savais par où commencer et par où finir – tout ce qui arrive entre temps est spontané, des fragments d’un passé se transformant en fiction. J’ai décidé de l’écrire parce qu’il y eut beaucoup d’épisodes et d’événements inhabituels dans la Turquie des années 1940, que le gouvernement dissimule. J’ai vécu ces événements, mais personne ne s’y intéresse ; la majorité des gens n’en savent rien. Les Arméniens s’emploient à faire reconnaître le génocide par la Turquie ; or, après cette période tragique, il y eut des événements injustes et cruels sans nombre contre les minorités de la nouvelle république. Si j’avais écrit un documentaire sur cette période particulière, seuls des chercheurs, des étudiants ou des gens intéressés l’auraient lu. Si bien que j’ai fusionné ces événements dans une œuvre narrative, une histoire d’amour entre Tomas et Anya.

- Talleen Hacikyan : Tous tes romans mettent en scène un personnage nommé Tomas. Qui est-ce ?
- Agop J. Hacikyan : Tomas est comme mon détective. A commencer par Doubting Thomas [Thomas qui doute] dans mon premier roman. Il représente mes différentes facettes. C’est mon ami, parfois c’est moi, mon ego, ou mon alter ego… Il a fini par faire partie de ma famille : un père, un frère, un cousin ou un ami intime de la famille. Je n’ai pas envie de m’en séparer – je me suis attaché à lui. Il écrit mes romans pour moi et me transforme en fiction.

- Talleen Hacikyan : Parle-moi de tes débuts dans l’écriture. Qui et qu’est-ce qui t’a influencé ?
- Agop J. Hacikyan : J’ai commencé à écrire de la poésie à 17 ans. A l’époque, j’étais influencé par des écrivains turcs contemporains. J’achetais des tas de recueils de poésie, dix centimes chacun, et je les collectionnais. A l’époque, ces écrivains étaient plus âgés que moi et nombre d’entre eux sont devenus ensuite des noms très connus. Le poète arménien Zahrad m’a beaucoup influencé. Au début, beaucoup de gens ne croyaient pas que ce qu’il écrivait fût de la poésie, moi oui. Ma mère écrivait de la poésie. Malheureusement, j’ai perdu ses poèmes lors de mes déménagements. Ce qui m’a vraiment poussé à écrire ce sont mes années paradisiaques au Robert College d’Istanbul. J’ai eu deux professeurs de littérature exceptionnels – le professeur Boyd, d’Oxford, et le professeur Child, de New York. Le professeur Child faisait cours chez lui, à Bebek, juste à côté du campus. Chaque mercredi, nous venions à six chez lui débattre de livres. Moris Farhi, romancier turc britannique et ami proche, était l’un de ces élèves. Nous dévorions tous les écrivains français, américains et anglais contemporains des années 1940 et 1950. Les années les plus mémorables de ma jeunesse !

- Talleen Hacikyan : Tu as co-écrit ton best-seller, A Summer Without Dawn, avec Jean-Yves Soucy. Comment pourrais-tu décrire cette expérience d’écriture à deux ?
- Agop J. Hacikyan : Mon éditeur chez Libre Expression avait lu mon roman, The Battle of the Prophets, et me demanda d’écrire un long roman épique en français. C’étaient les années Michener et Clavell. Je lui répondis que je pouvais l’écrire en anglais, mais il insista pour l’avoir en français et me proposa de collaborer avec Jean-Yves Soucy, qui avait lu et aimé le roman. L’éditeur expliqua que je pouvais écrire ma partie et Jean-Yves collaborer en ajoutant la sienne. Au début, il ne savait pas grand chose sur le conflit et l’histoire arméno-turque, et puis il s’est beaucoup documenté sur le sujet. Je l’ai laissé très libre. Je n’ai rien écrit à quatre mains. Nous avons écrit 800 pages, que nous avons remises à l’éditeur. La réponse fut négative. On a jeté le tout à la poubelle et je me suis promis de ne plus jamais aborder le sujet. Et puis Carole Levert, notre éditrice et ange gardien, nous a encouragés à renouveler l’expérience sous sa direction. Ce que nous avons fait. Nous avons achevé le roman et, une semaine après sa parution, c’est devenu un best-seller ici au Québec. Puis il fut vendu aux Presses de la Cité et à France Loisirs à Paris, où ce fut aussi un best-seller. Il est maintenant traduit en huit langues et a connu treize éditions différentes. Depuis, Jean-Yves Soucy est devenu un ami cher et un précieux collègue. Les critiques considèrent ce roman comme le meilleur sur ce sujet et on ne va pas s’en plaindre.

- Talleen Hacikyan : C’est quoi le pire, lorsqu’on est écrivain ?
- Agop J. Hacikyan : (Premier silence dans notre entretien.) Le pire n’existe pas vraiment dans le fait d’être un écrivain. Chaque profession a ses inconvénients. Certaines personnes intègrent un métier parce qu’ils n’ont pas le choix. J’ai pu choisir, j’ai été professeur. Le plus dur c’est de gérer l’anxiété. Il y a trois niveaux d’anxiété : se faire plaisir, faire plaisir à son éditeur et faire plaisir à son public de lecteurs. Chaque profession comporte son lot de soucis. Lorsqu’un commerçant ouvre son magasin au petit matin, il se demande s’il vendra trois kilos de riz ou quatre kilos de lentilles, n’est-ce pas ? Nul ne devient romancier à moins qu’il ou elle n’ait envie de dire quelque chose, de raconter une histoire, la partager avec d’autres, en espérant que cela va les intéresser. Si le romancier n’a pas la force de surmonter les difficultés et les contrariétés, mieux vaut ne pas essayer. Chaque écrivain a son lecteur : lui ou elle. Il ou elle doit tout d’abord se faire plaisir. Le pire pour les nouveaux écrivains c’est l’insécurité. Un nouvel ingénieur sait qu’il sera payé en fin de semaine. Mais, au début, être romancier c’est comme jouer au poker.

- Talleen Hacikyan : C’est quoi le meilleur, lorsqu’on est écrivain ?
- Agop J. Hacikyan : Ecrire a un effet totalement cathartique, mais ce n’est pas pour cela que j’écris. J’écris pour le public des lecteurs. Le côté le plus agréable dans l’écriture, c’est quand des lecteurs t’apprécient et que tu commences à avoir des échos de ce que tu crées. Aimer ce que tu as créé, voilà la première et véritable satisfaction et récompense. Et lorsque le corps disparaît, heureusement les récits demeurent et l’auteur fait alors partie de ce qui dure. En outre, écrire aide les autres à se divertir, s’éduquer, leur donne des idées à débattre, même s’ils ne sont pas d’accord. L’écrivain, comme l’artiste, laisse derrière lui une ombre éternelle – une ombre qui le prolonge, même dans les ténèbres. Je suis sorti par un vif soleil de septembre avec « le brillant écrivain et philologue », comme se nomme William Saroyan dans une dédicace à son roman I Used to Believe I Had Forever, Now I’m Not So Sure [Je croyais être éternel, maintenant je n’en suis plus si sûr]. Un jour, je démarre de l’allée, mon père m’arrête et me dit : « J’ai écrit tant d’anthologies et de traductions, il y a tant de romans que je voudrais écrire et achever. » Nous nous sommes dit au revoir une seconde fois et il s’en est allé, perdu dans ses pensées, vers King George Park.

- Talleen Hacikyan : Merci papa.

Œuvres d’Agop J. Hacikyan : The Lamppost Diary (éd. Telegram Book, 2009), Les rives du destin (éd. Libre Expression, 2002), A Summer Without Dawn (éd. McClelland & Stewart, 2000), The Battle of the Prophets (éd. Abaka, Montréal, 1981), Tomas (éd. Librairie Beauchemin et Giligia Press, 1970).

NdT :

1. Agop Jack Hacikyan et Jean-Yves Soucy. Un été sans aube. Presses de la Cité, 1992, 614 p. ISBN : 2258035686.

___________

Source : http://talleen.unblog.fr/2009/10/02/reinventing-the-past-in-conversation-with-agop-j-hacikyan/
Traduction : © Georges Festa – 03.2010.

site de Talleen Hacikyan : www.talleen.net


lundi 29 mars 2010

Génocide arménien et Shoah / The Armenian Genocide and the Holocaust

Déportés arméniens – Chemin de fer Bagdad © www.genocide-museum.am
Départ d’un train de déportés juifs – Seconde Guerre mondiale - © www.arac51.com

Des histoires qui ont un lien
Le génocide arménien et la Shoah

par Eric D. Weitz

www.armenianweekly.com


Parmi les grandes atrocités de l’ère moderne, le génocide arménien se présente rapidement à l’esprit. Ce n’est pas, historiquement, le premier génocide du 20ème siècle, comme on le dit souvent. Cette malheureuse distinction appartient aux Hereros et aux Namas du Sud-Ouest Africain allemand (l’actuelle Namibie), contre lesquels l’armée allemande mena une véritable campagne d’anéantissement entre 1904 et 1908. Entre 60 et 80 % des Hereros et entre 40 et 60 % des Namas, selon toute probabilité, sont morts après s’être révoltés contre le régime colonial allemand. Ils moururent suite aux massacres directement perpétrés par l’armée allemande et les colons allemands ; conduits délibérément, au moyen de la force, vers le désert d’Omaheke, où les officiers allemands savaient qu’ils mourraient de soif et de faim ; et suite aux conditions épouvantables des camps de concentration, où le taux de mortalité était de 45 %, selon les statistiques militaires officielles (et en fait, probablement plus élevé).

Plus encore que le destin tragique des Hereros et des Namas, le génocide arménien et la Shoah ont en partage maintes caractéristiques. Ils ne sont pas, à vrai dire, identiques – aucun événement historique ne l’est. Or, en les étudiant comparativement, l’on peut déceler certains traits communs pouvant nous aider à identifier des signes avertisseurs pour l’avenir.
Certaines voix faisant autorité dans le domaine universitaire et public continuent de soutenir qu’aucun événement dans l’histoire n’est comparable au programme nazi visant à anéantir les Juifs. Or, le « caractère unique » n’est, au mieux, qu’un argument théologique, et non une posture sujette à un débat universitaire et politique normal. Ou alors il s’agit d’une banalité – tous les événements sont historiquement uniques en ce sens qu’ils se produisent à une époque et dans un lieu particuliers et ne sont pas duplicables.
A l’opposé, l’évolution des recherches et études récentes prend clairement une orientation comparatiste. Tout historien, homme politique ou sociologue qui se respecte reconnaît l’incommensurable atrocité que les Nazis commirent à l’encontre des Juifs. Il en résulta la plus grande tragédie dans l’histoire juive ; et les discours complaisants sur la supériorité morale et culturelle de l’Occident de voler en éclats suite aux révélations que ce programme visant à anéantir toute une population et qui avait eu lieu en plein cœur de l’Europe, était un produit de cette même civilisation occidentale.
Le génocide nazi des Juifs possède certes ses traits particuliers, lesquels font partie intégrante de la culture bureaucratique et militaire hautement développée de l’Allemagne, permettant aux nazis, dès qu’ils s’emparèrent des instances étatiques, de mettre en œuvre leur politique d’une manière hautement systématique. Autre particularité importante, le statut de grande puissance de l’Allemagne, qui contribua à ses énormes ambitions territoriales en Europe, statut beaucoup plus important que celui de la plupart des autres régimes génocidaires du 20ème siècle. Or, « particulier » n’est pas vraiment identique à « unique ».
Dans l’empire ottoman finissant des Jeunes-Turcs, comme dans l’Allemagne nazie, Arméniens et Juifs étaient classés comme « l’autre » achevé. Dans ces deux sociétés, des préjugés de longue date, basés sur des différences religieuses traditionnelles, perduraient depuis des siècles. Les Arméniens étaient cependant connus comme le « millet le plus loyal » et la vie juive s’épanouissait de fait en Allemagne. Or, au tournant du siècle, les préjugés contre ces deux groupes se durcirent et devinrent plus menaçantes. Pour tous ceux qui étaient défavorablement affectés par le monde moderne, par la montée de l’activité commerciale, de l’enseignement, de la promotion et de la mobilité sociales, Arméniens et Juifs devinrent une cible, ces deux groupes ayant de fait contribué et bénéficié de ces mutations. Du moins, certains Arméniens et certains Juifs s'enrichirent tout au long du 19ème siècle, ayant de nombreux échanges avec leurs homologues aisés et éduqués en France, Grande-Bretagne et aux Pays-Bas, alors même que la plupart des Arméniens et des Juifs conservaient une existence plus traditionnelle et parfois appauvrie en Anatolie orientale et en Europe orientale. La richesse évidente de certains Arméniens et Juifs, leur succès commercial, professionnel et universitaire dans des centres urbains tels qu'Istanbul et Berlin, en firent des cibles faciles pour ceux qui enviaient leur prospérité et leur statut social.
Les officiels, hommes d'affaires et intellectuels allemands qui étaient actifs dans l'empire ottoman contribuèrent parfois à la montée des préjugés contre les Arméniens. Certains définissant Arméniens et Turcs en termes raciaux, malgré l'absurdité, du moins au regard des normes actuelles, consistant à transformer en races des groupes ethniques ou religieux. Des universitaires tels que Ernst Jackh soutinrent fermement les liens étroits entre l'Allemagne et l'empire ottoman, que celui-ci soit gouverné par le sultan ou par le Comité Union et Progrès (CUP). Ils considéraient les Turcs en termes de race, comme des Prussiens d'Orient, un peuple discipliné, militariste, pouvant imposer avec succès ses vues sur des populations minoritaires. Parmi ces populations minoritaires, figuraient les Arméniens et les Grecs, envers lesquels de nombreux officiels allemands avaient une attitude, au mieux, délibérément ambiguë. Pour certains Allemands, les Arméniens étaient des frères chrétiens qui souffraient de l'oppression musulmane turque. Mais pour de nombreux Allemands impliqués dans les relations avec la Turquie, les Arméniens constituaient un groupe gênant, sinon pire. Leurs tentatives nationalistes menaçaient l'intégrité de l'empire et leurs activités commerciales faisaient d'eux les Juifs de l'Orient, un qualificatif guère positif pour des yeux allemands. Les archives allemandes abondent en références négatives à l'égard des Grecs et des Arméniens, souvent présentés comme des négociants et des prêteurs d'argent plus compétents encore que les Juifs. Le maréchal baron von Biberstein, qui officia comme ambassadeur d'Allemagne à Istanbul du milieu des années 1890 à 1913, note : « Les Orientaux sont tous amateurs d'intrigues. Les Arméniens et les Grecs sont passés maîtres dans l'art du commerce. » Résultat, il n'y avait guère de place pour l'antisémitisme en Turquie. « L'activité économique, que pratiquent partout ailleurs les Juifs, à savoir l'exploitation des classes plus pauvres, populaires, au moyen de l'usure et autres procédés semblables, est ici exercée exclusivement par les Arméniens et les Grecs. Les Juifs d'Espagne qui se sont établis ici n'arrivent pas à marquer des points contre eux. » Les industriels allemands du textile et les efforts de l'Allemagne visant à contrôler le transport représentaient une sérieuse concurrence pour certains Arméniens et Grecs, lesquels, selon une compagnie allemande, manigançaient toutes sortes d'intrigues à l'encontre des intérêts allemands.
Derrière ces sentiments se dissimulait aussi l'idée que les Arméniens constituaient « un problème », l'Allemagne prisant, par dessus tout, une stabilité lui permettant d'exercer une influence prédominante dans l'empire ottoman. Ce qui revenait à soutenir un Etat à la poigne de fer, même lorsqu'il commettait des atrocités. Résultat, les autorités allemandes furent enclines à avaliser les déportations et les massacres des Arméniens par les Jeunes-Turcs.
Chez eux, de nombreux Allemands commencèrent à considérer les Juifs comme un problème. Leur réussite dans la société allemande devint une source de ressentiment et, au tournant du 20ème siècle, des esprits conservateurs au sein des principales institutions - milieux d'affaires, universités, Eglises catholique et protestante, corps des officiers, bureaucratie d'Etat - soutinrent que l'influence des Juifs était devenue trop grande, alors même que les Juifs ne représentaient que 0,75 % de la population. Après la Première Guerre mondiale et la Révolution russe, Adolf Hitler passa maître dans la propagation du mythe du « judéo-bolchévisme », assimilant les Juifs au communisme et à l'Union Soviétique, tandis qu'il se répandait en injures contre une prétendue domination juive sur les marchés financiers. Aux yeux des nazis, les Juifs représentaient une menace existentielle pour l'existence des Allemands, et l'agression contre l'Union Soviétique fut conçue de manière à éliminer une fois pour toutes cette menace. Comme l'écrit l'historien Saul Friedlander, les nazis adoptèrent un « antisémitisme rédempteur », convaincus que l'existence allemande ne pouvait s'épanouir que grâce à la destruction des Juifs.
Or l'évolution des préjugés, des discriminations et des persécutions vers le génocide marque une étape conséquente. Ce dernier n'advient pas de manière naturelle ou inévitable. De nombreux gouvernements et sociétés discriminent, mais ne tuent pas des populations en leur sein. Pour l'empire ottoman finissant, gouverné par les Jeunes-Turcs, comme pour l'Allemagne sous les nazis, la guerre offrit toutes les conditions essentielles leur permettant d'intensifier leurs agressions contre, respectivement, les Arméniens et les Juifs, par des massacres à grande échelle. En temps de guerre, ces deux Etats purent imposer une situation d'urgence qui donna aux autorités la liberté d'agir d'une manière moins risquée qu'en temps de paix. Le bouleversement causé par la guerre accroît aussi le sentiment d'insécurité, conduisant à des appels à des actions rapides et énergiques afin de déplacer ceux qui sont considérés comme un danger pour la cause nationale ou la création d'une société nouvelle. Parallèlement, les guerres offrent des perspectives d'avenir enjolivées et présentent de grandes opportunités pour restructurer en profondeur sociétés et populations. Les guerres sont aussi, par définition, des actions violentes; elles créent des cultures de violence et de meurtre.
Pour les Jeunes-Turcs, la Première Guerre mondiale succéda rapidement aux humiliantes défaites des guerres balkaniques et à la perte de nombreux territoires et populations ottomanes. Leur allié allemand leur promit alors le rétablissement (et au-delà) de leurs pertes, mais les Jeunes-Turcs commencèrent à songer, dans des proportions encore plus grandioses, à étendre leur territoire vers l'Asie Centrale et reconstruire de l'intérieur leur empire tout en garantissant une prédominance incontestée des Turcs. Les Arméniens se trouvaient au beau milieu de cette grande vision, leur enracinement ancestral en Anatolie orientale menaçant (aux yeux des Jeunes-Turcs) un empire contigu à travers le Caucase et au-delà. Les nazis nourrissaient aussi de grandioses ambitions, un imperium allemand allant de l'Océan Atlantique et au-delà. Les Juifs (aux yeux des nazis) menaçaient gravement une telle vision, leur absence d'Etat, la pression de leur diaspora à travers les continents constituant un grave danger au regard de la vision nazie.
Les évolutions de la guerre modelèrent de façon décisive le calendrier et la mise en œuvre des génocides. Dans les deux cas, chez les Jeunes-Turcs comme chez les nazis, nous pouvons voir à l'œuvre une « euphorie de la victoire » (terme forgé par Christopher Browning, historien de la Shoah) et une crainte de la défaite. La défaite désastreuse des forces ottomanes par les Russes à Sarikamesh début 1915 suscita un climat de crise au sein de la classe dirigeante ottomane, aggravé par l'approche des Britanniques et des troupes du Commonwealth vers Istanbul aux Dardanelles. L'armée ottomane parvint à tenir à distance la marine la plus puissante au monde, provoquant un sentiment d'euphorie. Ce n'est pas un hasard si le Comité Union et Progrès lança le génocide des Arméniens précisément à ce moment, marqué à la fois par une grande insécurité et une euphorie. Les Jeunes-Turcs eurent dès lors le sentiment qu'ils pouvaient et devaient éliminer la population arménienne, qu'ils considéraient comme une menace intérieure majeure, et marquer une étape importante vers la création du nouvel empire qu'ils projetaient.
Les nazis lancèrent la Shoah dans des circonstances semblables. Durant les semaines qui suivirent l'invasion de l'Union Soviétique, le 22 juin 1941, les officiers allemands parlaient d'achever cette guerre dans les deux ou trois semaines suivantes - erreur de calcul qui nous semble aujourd'hui ahurissante et peu compréhensible. Or l'armée allemande était habituée au déploiement rapide de ses forces et à des victoires rapides. Dans ce contexte, certains nazis, tel le chef de la SS, Heinrich Himmler, intensifièrent le massacre des Juifs qui avait déjà commencé avec l'entrée des forces allemandes en Union Soviétique. Pour Himmler et d'autres responsables, éliminer les Juifs était l'expression de leur euphorie et de la conviction que maintenant, enfin, les nazis pouvaient réaliser ce qu'ils voulaient réellement faire, à savoir tuer les Juifs. Or, fin août 41, l'invasion ralentit et en octobre les Soviétiques tinrent à distance les Allemands devant Moscou. D'autres nazis, parmi lesquels figurait très probablement Hitler, redoublèrent dès lors de violence à l'égard des Juifs. Hitler tenta de valider ses observations au Reichstag, lorsqu'il déclara, en janvier 1939, avec un humour glacial, que si les Juifs devaient être à l'origine d'une autre guerre mondiale, le résultat ne serait pas la défaite de l'Allemagne, mais la destruction des Juifs. De même que dans l'empire ottoman en 1915, l'euphorie de la victoire et une peur panique de la défaite allaient de pair, conduisant chacun des deux régimes à opter pour la déportation et le massacre à grande échelle d'une population qu'il présentait comme une menace majeure.
Le génocide arménien et la Shoah résultent de politiques étatiques. Le gouvernement du Comité Union et Progrès et le Troisième Reich lancèrent, organisèrent et mirent en œuvre les massacres. Or ces deux événements, comme pratiquement tous les autres génocides au 20ème siècle, impliquaient aussi la participation des masses. Le remodelage au sens littéral de la population, la violence systématique contre les Arméniens et les Juifs ne pouvaient être décrétés par un simple décret, ni se produire en une nuit. Cela devait être créé par le dur labeur de milliers et de milliers de gens, ceux qui exécutèrent, sous la menace des fusils, les déportations ; firent circuler les trains (des déportés arméniens et juifs) ; gardèrent les victimes dans des lieux de rassemblement improvisés ou dans des camps de concentration ; appuyèrent sur la gâchette, dégainèrent leurs sabres ou libérèrent le gaz ; et qui entrèrent dans les fermes, les maisons et les appartements, s’emparant du mobilier et des affaires de ceux qui avaient été éliminés. C’est ainsi que la société au sens large se rend complice de l’acte de génocide et voilà pourquoi, dans les deux cas, la société post-génocidaire demeure hantée par le passé.
Or c’est en cela que réside une des très grandes différences entre ces deux événements. Après la Seconde Guerre mondiale, l’Allemagne remplit ses obligations juridiques, morales et économiques envers les Juifs survivants de la Shoah et maintenant, enfin, aux autres victimes des crimes nazis. Rien de tout cela ne s’est produit facilement ou sans ressentiment. Les sommes versées aux survivants sont toujours insuffisantes et, en fin de compte, rien ne peut véritablement dédommager les Juifs de la perte de leurs chers proches. Mais, depuis l’accord de 1952 sur les réparations conclu entre l’Allemagne et Israël, l’Allemagne assume ses obligations. Avec ses programmes scolaires à grande échelle sur la période nazie et la Shoah, ses mémoriaux, monuments et musées à travers tout le pays, et pas seulement à Berlin, l’Allemagne est devenue un modèle, illustrant comment un pays assume et surmonte les atrocités commises au nom de son peuple. Par un contraste saisissant, l’Etat turc actuel est un modèle de déni du passé et de refus de reconnaître quelque injustice que ce soit, perpétrée par son prédécesseur.
Finalement, le génocide arménien et la Shoah sont liés par un autre trait, qui nous donne à espérer dans l’avenir : par les humanitaires qui protestèrent contre les atrocités se déroulant sous leurs yeux et qui tentèrent de protéger leurs voisins. Dans Eichmann à Jérusalem - le rapport et l’analyse par Hannah Arendt du procès du bureaucrate SS Adolf Eichmann, qui fut responsable du transport des Juifs vers les camps d’extermination -, Arendt écrit que même si un ou deux Allemands seulement refusèrent d’obéir aux ordres nazis de tuer les Juifs, cela suffit pour nous montrer qu’aucun régime meurtrier ou dictatorial ne peut jamais gagner l’assentiment total de sa population. Certains individus, quoique faibles en nombre, répondent à leur sens moral et protestent ou protègent leurs voisins en danger, encourant de grands risques. Nous savons qu’il exista de tels Allemands, Polonais et autres dans l’Europe occupée. Et maintenant, grâce aux recherches de Taner Akçam, Richard Hovannisian et d’autres, nous savons aussi qu’il y eut des Turcs de cette trempe qui tentèrent de protéger des Arméniens. Ce sont ces êtres qui nous nourrissent, auprès de qui nous pouvons envisager un avenir plus humain, malgré les tragédies incommensurables qui s’abattirent sur les Arméniens et les Juifs.
Armin Wegner et Raphaël Lemkin sont de ces êtres. Le génocide arménien et la Shoah sont liés à travers leurs biographies. Wegner était médecin dans l’armée allemande durant la Première Guerre mondiale, affecté dans l’empire ottoman. Il fut révolté par les atrocités commises contre les Arméniens. Le témoignage photographique que nous avons du génocide arménien est dans une très grande mesure le résultat des clichés qu’il prit secrètement et qu’il fit sortir clandestinement d’Anatolie et du Moyen-Orient. Vingt ans plus tard, il protesta dans une lettre adressée à Adolf Hitler – rien moins – contre l’escalade rapide des persécutions contre les Juifs, un acte pour lequel il fut interné quelque temps dans un camp de concentration. Raphaël Lemkin, un Juif polonais, inventa le mot « génocide ». Jeune homme, il fut profondément touché par les atrocités perpétrées contre les Arméniens. Il se trouvait en Allemagne, étudiant en droit, en 1921, lorsque Soghomon Tehlirian assassina Talaat Pacha, le principal architecte du génocide arménien. Tehlirian fut jugé, mais acquitté par un tribunal allemand. Durant ces événements, Lemkin chercha à en apprendre davantage sur ce qui était arrivé aux Arméniens et entama sa recherche intellectuelle et politique qui culmina en 1944 avec son invention du mot « génocide » et, en 1948, avec l’adoption par les Nations Unies de la « Convention sur la prévention et la répression du crime de génocide ». Le projet courageux de Lemkin naquit de sa profonde aversion pour les atrocités commises contre les Arméniens et les Juifs. Bien qu’ayant beaucoup souffert à titre personnel de la Shoah – il apprit après la guerre que 49 membres de sa famille avaient été tués par les nazis -, sa sensibilité humanitaire s’étendit bien au-delà du tragique destin de son propre peuple, incluant en particulier aussi les Arméniens. Espérant qu’en inventant et définissant un nouveau mot, il puisse mieux traduire l’énormité de ces crimes et prévenir leur répétition contre d’autres peuples.
La conscience humanitaire de Wegner et Lemkin, ainsi que de tous ceux, dont nous ignorons souvent les noms, qui tentèrent de protéger Arméniens ou Juifs, nous montrent par ailleurs que le génocide arménien et la Shoah sont des événements qui ont un lien – et nous permettent d’avoir espoir en l’avenir, malgré les tragédies du passé.

[Eric D. Weitz est Distinguished McKnight University Professor et titulaire de la Chaire Arsham et Charlotte Ohanessian au College of Liberal Arts, Université du Minnesota, où il enseigne l’histoire. Page personnelle : http://www.hist.umn.edu/~weitz/].

___________

Source : http://www.armenianweekly.com/download/2/ (article paru le 26.04.2008)
Traduction : © Georges Festa – 03.2010.


dimanche 28 mars 2010

Levon Chanth - Naïri Zarian

Levon Chanth – Naïri Zarian

Regards sur le théâtre arménien

par Eddie Arnavoudian

www.groong.org


I. Levon Chanth et le théâtre de l’ambition politique et de la revanche maternelle.

La production théâtrale de Levon Chanth (1869-1951) n’a aucunement cet aspect négligeable que Hagop Ochagan lui attribuait sans appel. Le romancier Stepan Zorian, qui avait peut-être un regard davantage circonstancié, estimait que La Princesse au château déchu de Chanth (Œuvres choisies, Erevan, 1968), en dépit d’une indéniable valeur, ne pouvait se comparer à son autre œuvre, L’Empereur, qu’il considérait comme l’un des rares chefs-d’œuvre dénués de défauts de la littérature arménienne moderne. L’Empereur peut de fait surpasser La Princesse au château déchu, mais cette dernière, malgré quelques faiblesses singulières, possède encore la qualité d’un classique moderne. Située dans la Cilicie arménienne du 11ème siècle, il s’agit de l’histoire d’une revanche maternelle et d’une impitoyable ambition politique.

Après avoir capturé par traîtrise le château familial, le prince de Kessoun assassine l’époux de la princesse Anna et ses deux fils, s’emparant de leur Etat. A mesure que l’intrigue se dévoile, la douleur maternelle et les passions vengeresses qu’elle inspire deviennent presque palpables. Kessoun, la cible d’Anna, par son comportement personnel, son entêtement à séduire et donc humilier la femme dont il a tué l’époux, par son ambition à régner sans partage sur la région, est, si l’on peut dire, une belle incarnation des moeurs de l’époque et, ajouterons-nous, du brigandage des puissants à travers l’histoire. Pour mettre en œuvre sa revanche, Anna complote la mort des deux fils de Kessoun et ce, de la main même de leur père.

Or, par delà l’affrontement imminent entre Anna et Kessoun, émerge un drame peut-être plus tragique encore – celui de l’innocence, de la loyauté, de la droiture, de l’amour et du dévouement succombant à la revanche devenue aveugle. Brisée sur le plan émotionnel, Anna ne peut faire aucune distinction d’ordre moral ou humain. Les fils de Kessoun sont innocents. Sebouh, l’aîné, exècre la cupidité et la violence de son père, s’apprêtant même à le défier. Mais la princesse demeure indifférente, n’éprouve ni pitié ni considération à son égard et, à la fin du deuxième acte, manigance avec succès son meurtre. Mais à l’étape suivante, la revanche d’Anna est compliquée par la logique des émotions vivantes. Tandis qu’elle projette de tuer Adam, le fils cadet de Kessoun, elle ressent de l’amour pour lui et se trouve dès lors en proie aux passions irréconciliables de la revanche et d’un amour naissant. Les passages qui dessinent la victoire finale que ce dernier met en déroute soulignent combien les personnages de Chanth ne sont que les expressions empruntées d’idées. Anna n’est peut-être pas depeinte à la perfection, mais comme femme humiliée, comme mère vengeresse entraînée dans une passion pour un être dont elle projette la mort, elle possède une complexité et une profondeur qui touchent aux vérités humaines.

Tandis que Kessoun persiste dans ses tentatives pour séduire Anna, la jalousie étouffée de Sophia, son épouse grecque, explose, révélant par ailleurs comment, dans le monde médiéval, même les mariages des femmes de la classe dirigeante ne sont que des jouets dans le projet de seigneurs féodaux luttant pour acquérir et conserver un territoire. Chez Sophia, la condition de la femme aristocratique, ainsi que certains des traits sociaux de l’époque, sont représentés de manière frappante, en particulier dans sa haine d’aristocrate grecque envers les Arméniens qu’elle considère comme des êtres inférieurs. Dans La Princesse, Chanth parvient de fait à reconstituer un cadre historique authentique au théâtre – évoquant les affrontements destructeurs entre Arméniens et féodaux d’autres nations, et des scènes de guerre qui ne sont pas sans rappeler la Chronique de l’historien Mateos Ourhayetsi [Matthieu d’Edesse], au 13ème siècle.

La fin de La Princesse au château déchu est tout à la fois terrible et déconcertante. L’esprit de vengeance maternelle l’emporte haut la main et Anna exhorte inlassablement Adam au parricide, puis le trahit auprès de son père qui tue alors son second fils pour se défendre. A mesure que la vérité éclate, Kessoun est bouleversé et ulcéré, réalisant qu’il est victime de la revanche d’Anna. Or, par une manifestation brutale d’égoïsme personnel, sans plus se lamenter et sans hésiter, il décide d’en finir avec son rival de toujours, Toros, et de réaliser ainsi son ambition de longue date d’avoir la prééminence parmi les seigneurs de Cilicie.

La Princesse au château déchu n’est pas sans défauts. Sebouh émerge tel un refuznik, un rebelle, opposé à une morale de prédation, mais comme personnage il est fragile, empreint d’une idéologie de carton pâte. Ses critiques des mœurs contemporaines n’ont aucune authenticité, ni même le pâle écho de cette indignation passionnée que l’on observe dans les vitupérations contemporaines de Lambronatsi au 11ème siècle. Outre ces faiblesses, l’on constate une certaine incongruité de langage, un décalage entre le propos de la pièce et le langage terre à terre des personnages. En outre, l’évolution des caractères n’est pas tant un processus, une maturation des relations qu’un événement quasi miraculeux. Anna, par exemple, qui brûle de se venger, tombe brusquement, sans aucune indication préalable, amoureuse d’une de ses victimes.

Or le balancement entre ces imperfections et d’autres est la somme profondément passionnée d’une revanche dictée par l’amour et d’une ambition politique expansionniste. Résultat, le récit fascinant de douleur et de revanche personnelle d’une mère, d’égoïsme et d’ambition, de jalousie et de haine, de cupidité et de déception politique, qui révèlent une part de l’aspect le plus sombre de l’humanité, mais aussi, bien qu’en surface, les instincts les plus nobles et les plus aimables, mis ici en échec, quoi qu’ils puissent être.

II. Naïri Zarian – Le bel Ara vacillant

Comparé à Bebo de Gabriel Soundoukian, à La Princesse de Levon Chanth ou à Nazar le brave de Demirjian, Le bel Ara, de Naïri Zarian (1900-1969), tragédie épique en cinq actes (Œuvres, vol. 2, Erevan, 1962), est moins impressionnant et cela, en dépit de passages d’une incontestable beauté poétique. Traduction en vers, à l’ère soviétique (1940), de l’épopée célèbre de la mort du roi arménien pré-chrétien Ara, luttant pour son indépendance contre l’ambitieuse reine d’Assyrie Shamiram [Sémiramis] (1), Le bel Ara est trop ampoulé, dans le climat patriotique de la Seconde Guerre mondiale qui l’entoure, pour atteindre à l’art véritable. Il suggère cependant quelques commentaires, sinon un rééquilibrage de son image généralement admise de chef-d’œuvre du théâtre arménien.

Dans l’acte 1, les personnages apparaissent de façon prometteuse, dans des poses qui suggèrent la scène. Or cette promesse demeure sans suite. Il n’y a guère de vitalité dans les relations entre des personnages sans vie, bien que parfois chamarrés d’atours poétiques. L’on constate une absence de regard personnel, d’une véritable vision d’auteur, d’une sensibilité personnelle qui exprimeraient la nouveauté, la vivacité et l’énergie de l’interprétation, par delà une simple répétition formelle. Rien de naturel, en outre, dans le déroulement de l’intrigue dans l’acte 2. S’il se manifeste dans l’expression de l’ambition impériale de Shamiram, dans sa passion pour Ara ou dans sa détermination à le vaincre ou à faire sa conquête, il s’effondre alors dans une verbosité qui caractérise l’essentiel des procédés usités. Le dialogue ne fixe pas avec précision ou fraîcheur la vie ou l’émotion véritable. L’on obtient au contraire une interprétation formelle et livresque.

Pourtant, à la fin de l’acte 2, impressionné par quelques instants de poésie, le lecteur persévère. Mais tout espoir résiduel de guérison se brise, lorsque la scène se transporte en Arménie dans l’acte 3. Là encore, d’assommants personnages défilent sur scène, déclamant un patriotisme sentimental teinté de visions d’une déplaisante grandeur nationale. Tout cela est d’autant plus regrettable que Zarian démontre un véritable talent poétique. Répondant, par exemple, à un compliment d’Ara sur la valeur de ses conseils, Vashdag, afin de souligner sa loyauté et de son attention, déclare que ses paroles « vous entourent tels des soldats gardant votre trésor ». Or, quelques couplets achevés sur le plan poétique ne parviennent pas à recouvrir une scène intellectuellement et artistiquement aride.

Qu’à cela ne tienne ! Les deux derniers actes nous offrent une résurrection inespérée. Lors de confrontations, tout d’abord entre Nvart, la reine d’Arménie, blessée et jalouse, et son roi, et entre Ara et Shamiram, la pièce acquiert pour la première fois une force saisissante. Des scènes poignantes montrent le souverain arménien à la fois chef d’Etat et homme ordinaire, tergiversant, hésitant et calculant, tandis qu’il pèse des choix personnels ou politiques, se demandant comment ceux-ci l’affecteront, lui et le destin de son Etat. Dans cette pâte vivante, comme dirait Hagop Ochagan, Shamiram ressuscite, telle une étonnante reine guerrière, mais aussi désespérée par son échec à gagner l’amour d’Ara. D’où de puissants passages dialogués qui saisissent de façon frappante avancées et reculades lors de la bataille entre Arméniens et Assyriens à la fin de la pièce.

Le bel Ara n’est pas sauvé pour autant et demeure globalement insuffisant de par son manque de naturel, son incapacité à enflammer l’intrigue et les personnages. Ironiquement, ce genre de défauts, lorsqu’ils sont en partie surmontés, sont surpassés par des personnages qui sapent la visée réellement patriotique de l’auteur. Ces personnages plus frappants sont les égoïstes, infatués d’eux-mêmes et rapaces – autrement dit, Shamiram et Gatmos, le marchand arménien, qui pousse à une conquête arménienne de l’Assyrie, laquelle faciliterait son enrichissement personnel ! Conséquence de cette iniquité dépeinte avec force, la vertu apparaît artificielle et faible. La véritable réussite des personnages équivoques de la pièce est ainsi d’exposer la vacuité des personnages patriotiques que l’auteur veut promouvoir.

Il est difficile de comprendre l’enthousiasme entourant Le bel Ara. D’aucuns ont pu se laisser entraîner par quelques éclats de poésie ou par le traitement, dans l’Union Soviétique de Staline, de thèmes patriotiques repris d’anciennes épopées nationales. Les commentateurs ont peut-être été dépassés par le charme d’une langue recourant aux ressources de l’arménien classique à une époque où l’arménien, comme d’autres langues en Union Soviétique, était systématiquement bafoué. Or si tout cela inspire un commentaire historique, cela n’équivaut pas à un art durable. Naïri Zarian déploie parfois un réel talent littéraire. Mais qui fut hélas en grande partie défiguré par la machine bureaucratique soviétique. Bien qu’écrit en vue d’inspirer le digne combat antifasciste de l’Union Soviétique, Le bel Ara demeure malheureusement un exemple de ce talent contrarié.

[Eddie Arnavoudian est diplômé d’histoire et de sciences politiques de Manchester, Grande-Bretagne. Il anime la rubrique de littérature arménienne sur Groong. Ses essais littéraires et politiques paraissent aussi dans Haratch (Paris), Naïri (Beyrouth) et Open Letter (Los Angeles).]

NdT

1. Sémiramis, épouse du roi Shamshi-Adat V, qui régna en Assyrie de 823 à 810 av. J.-C. – source : http://www.globalarmenianheritage-adic.fr/fr/6histoire/a_d/0_ara.htm

___________

Source : http://groong.usc.edu/tcc/tcc-20091222.html
Traduction : © Georges Festa – 03.2010.
Clichés : http://arvest.armenia.ru (Levon Chanth) - http://www.littlearmenia.com (Nairi Zarian).


samedi 27 mars 2010

Pour une culture de paix / For a culture of peace


D’une culture de guerre à une culture de paix

par Bruce Kent

www.opendemocracy.net


[Le temps des traditionnelles réponses militaires est dépassé. Notre culture est une culture de guerre, mais les cultures peuvent changer. Plus que jamais, nous avons besoin d’une éducation à la paix et à la compréhension entre les nations.]

Je me baladais il y a quelque temps avec des amis dans un cimetière à West Hampstead. Nous cherchions le mémorial érigé en l’honneur d’un homme dont je venais juste d’entendre parler, Sir William Randal Cremer. Pourquoi ? Parce qu’il fut le premier Britannique à recevoir en 1903 le Prix Nobel de la Paix. Nous finissons par trouver son mémorial, recouvert de ronces. Sur la liste des célébrités à l’entrée du cimetière, son nom n’apparaît même pas. Un héros de paix, qui passa la plus grande partie de sa vie à promouvoir l’idée que les litiges entre nations peuvent et devraient être réglés au moyen d’un arbitrage et non de la guerre, maintenant oublié. Les noms de Douglas Bader, Leonard Cheshire, Earl Haig ou du Général Montgomery, par exemple, résonnent de suite chez tous ceux de ma génération, comme dans les têtes de gens beaucoup plus jeunes. Celui de Cremer nullement.

Ce cimetière me rappela une fois de plus que notre culture est une culture de guerre et de violence, non de paix. Que cela semble si évident. Les mâles de notre famille royale n’ont de cesse d’apparaître en uniforme. Leur rite de passage est le service dans les forces armées. Les manifestations et défilés publics sont souvent dominés par les militaires. Notre Dimanche du Souvenir, où nous sommes requis de songer à « nos morts », est quasiment devenu un jour obligé de fête nationale. Aucun présentateur de télévision, aucun homme politique ne songerait à paraître sans son coquelicot vermillon. Les meetings militaires aériens conviennent à merveille aux sorties familiales et aux pique-niques. De grandes cathédrales et églises abondent en mémoriaux militaires. Les aumôniers militaires ont rang de militaires, avec les salaires et pensions afférentes. Les films de guerre et les histoires de guerre sont la matière première des médias. Les jeux de guerre continuent à être des cadeaux acceptables pour les enfants. L’institution des cadets demeure de rigueur dans les collèges publics. Des équipes de recrutement font régulièrement la tournée des écoles. Nous allons même avoir une « Journée nationale des forces armées » afin de promouvoir un plus grand respect envers les armées. La violence grossière dans les médias constitue maintenant une distraction normale.

Les cultures changent et il devrait être de notre devoir de faire de la nôtre une culture de paix, non de guerre. Sans rabaisser, ni dénigrer le courage des militaires ou leur rôle dans notre société, comment réduire leur signification importante dans notre psyché nationale et leur substituer une fierté d’être en paix ?

Acceptons que les cultures changent, et la chose suivante dont nous devons nous convaincre, c’est qu’il nous est possible de promouvoir un tel changement. Le racisme et l’antisémitisme existent encore, mais ne sont plus acceptables. Fumer était autrefois si normal que les non fumeurs finissaient par avoir l’impression d’être des mauviettes. Plus maintenant. L’homophobie était affichée et presque normale. Plus maintenant. Les cultures changent, parfois en mieux, parfois en pire. Et nous pouvons aider à ce qu’elle change en mieux.

Par où commencer ?

Les manifestations et défilés publics, par exemple, n’ont pas à avoir un caractère exclusivement militaire. Laissons, bien entendu, les militaires y prendre part, mais si la capacité requise est le courage, pourquoi n’y aurait-il pas aussi des représentants d’autres corps de l’Etat ? Des forces de l’ONU chargées du maintien de la paix. Des pompiers. Des gardes-côtes. Des équipes de sauvetage en mer et des ambulanciers. Des policiers. Peut-être devrait-on n’avoir qu’une seule Journée nationale du Courage, lors de laquelle nous honorerions tous ceux qui risquèrent leur vie au service de l’Etat.

Et pour les écoles et collèges ? Je garde espoir qu’un jour, à mesure que se développe une prise de conscience de la citoyenneté globale, chaque élève partant dans un collège reçoive des exemplaires personnels de la Charte des Nations Unies et de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme. La citoyenneté figure maintenant dans les programmes, mais est rarement pensée en tant que citoyenneté internationale. Le Rapport final de la 1ère Session des Nations-Unies sur le Désarmement en 1978 appelait en particulier à éduquer sur les questions de la paix et de la guerre. La plupart des gens n’ont aucune idée qu’une telle session ait pu exister, ni de ce qu’elle déclara au sujet de l’enseignement public. La Charte des Nations Unies elle-même demeure un document largement méconnu.

Les services d’orientation dans l’enseignement secondaire ne devraient pas proposer uniquement des opportunités de travail dans l’armée. L’on devrait demander aux parents si le fait de travailler dans l’exportation d’armes puisse être valorisé par la publicité. Ces services d’orientation devraient aussi diffuser une information sur les emplois, rémunérés et bénévoles, dans les domaines de la paix, de la justice et des droits de l’homme, ainsi qu’une information sur les filières de l’enseignement supérieur centrées sur la paix. L’étude des langues étrangères est aujourd’hui trop souvent négligée.

Chaque école devrait peut-être se jumeler avec une école d’un pays dans lequel sévit, ou pourrait sévir, un conflit violent. Trop souvent, collecter des fonds pour des projets dans des pays plus pauvres marque le début et la fin de la compréhension entre les nations. Pourquoi avons-nous un monde aussi inégal ? Telle est la question qu’il faut mettre en avant.

Quelques pays développent maintenant l’idée d’un ministère de la Paix. Quelle bonne idée ! Une instance officielle gouvernementale, chargée de contrôler de quelle manière les politiques de tous bords encouragent ou nuisent aux perspectives de paix. Ce genre d’instance pourrait contrer certains dogmes qui prédominent encore dans l’opinion – par exemple, le fait que la Seconde Guerre mondiale fut la seule manière d’arrêter Hitler et que la bombe atomique fut la seule manière de mettre fin à la Seconde Guerre mondiale. Mythes qui continuent encore à dominer la conception de la guerre et de la paix.

Les fêtes nationales pourraient contribuer avec quelques ajouts. Peut-être pourrions-nous ajouter certains jours spécifiquement consacrés à la paix dans notre liste actuelle. Le 15 Mai est la Journée Internationale des Objecteurs de conscience. La Charte des Nations Unies fut signée le 26 juin 1945. La Déclaration Universelle des Droits de l’Homme fut adoptée à l’unanimité le 10 décembre 1948. Ces trois ajouts seraient un début. Supprimons les jours fériés et remplaçons-les par quelque chose qui ait davantage de sens.

Les noms de lieux ne sont pas sacrés et certains pourraient tout à fait être modifiés. Il est probablement trop tard pour faire quelque chose quant à Trafalgar Square ou Waterloo Station. Mais quid du parc Greeham Common pour le territoire libéré après les Jeux Olympiques ou du stade Douglas Home bâti en l’honneur de l’officier britannique qui alla en prison durant la Seconde Guerre mondiale au lieu d’ouvrir le feu sur des civils en 1944 ?

De nombreux musées devraient aussi se recentrer. Certains le font déjà. Le Musée Impérial de la Guerre à Londres, par exemple, accueille régulièrement des colloques d’historiens sur la paix et organise des expositions aux antipodes de la guerre. Le Musée National des Armées organisa dernièrement une exposition consacrée aux représentations des blessures faciales qui résultèrent de la Première Guerre mondiale. Quiconque regardait ces représentations ne pouvait que songer à l’horreur, à la vanité et à compassion qu’inspire la guerre.

J’ai récemment visité le Musée d’Hiroshima, qui rappelle le désastre du 6 mai 1945. Quiconque a vu ce genre d’exposition ne saurait parler avec désinvolture de guerre nucléaire.

Tant d’autres institutions pourraient aider à promouvoir une culture de paix. Les autorités locales ont leur indépendance. Déjà, certaines créent et publient des parcours de paix autour de leurs villes et cités en direction de sites ayant rapport à la paix. Londres a commencé avec le Mémorial Gandhi dans Tavistock Square. Maires pour la Paix est une belle initiative, qui fut lancée par le maire d’Hiroshima. C’est devenu maintenant un mouvement international d’autorités locales.

La paix est trop importante pour être abandonnée aux gouvernements

L’époque se prête au changement. Nul besoin d’avoir un doctorat pour comprendre que globalement nous faisons face à des menaces visant réellement notre sécurité, contre lesquelles il n’existe pas de réponse militaire traditionnelle. Le terrorisme n’est pas la seule menace de cet ordre. Pour la plupart des gens, la sécurité signifie un soutien familial, un lieu de vie sûr, un emploi, un bon système de santé, une protection pour les plus âgés et avoir de quoi manger.

Certes, nous nous prémunissons à bon droit contre les cambrioleurs, mais vivre en bonne entente avec nos voisins est bien plus important qu’armer chaque maison avec des armements qui, s’ils sont utilisés, peuvent détruire toutes les maisons dans la rue.

Chaque filière universitaire, artistique ou scientifique, devrait peut-être avoir une véritable composante internationale de paix. Les scientifiques doivent apprendre à refuser la recherche militaire, en particulier lorsque celle-ci vise au développement d’armes de destruction massive. Les avocats en herbe et nos tribunaux devraient être capables de promouvoir et de renforcer le droit international et national à cette fin.

Les Eglises devraient revoir certains aspects de leur langue liturgique, de leurs hymnes et la partialité de l’Ancien Testament à l’égard de tel ou tel peuple. Les cérémonies du Jour du Souvenir pourraient comporter une perspective plus internationaliste. Il s’agit d’une journée idéale pour transmettre ce message central : « Honorez tous ceux qui sont morts à la guerre en travaillant à l’élimination de cette même guerre. » Les guerres, quoi qu’on puisse vous dire, ne sont ni inévitables, ni obligatoires.

Les groupes contre la pauvreté et pour la protection de l’environnement doivent faire savoir clairement que la guerre est une cause majeure de pauvreté et de nuisance écologique. Le réchauffement global résulte en partie de l’activité militaire. Devenant à son tour facteur de guerre. Trop souvent, les groupes en faveur du développement négligent de mettre en avant le fait que la guerre est l’une des causes majeures, sinon la cause majeure, de la pauvreté dans le monde.

La compétition actuelle pour des ressources essentielles telles que l’eau causera des conflits et un afflux de réfugiés par millions. Les conflits liés aux ressources conduiront à la guerre, à moins que des systèmes non violents de droit et de justice soient mis en place. Les 3,250 milliards de milliards de dollars, dépensés chaque année pour les armées dans le monde, constituent véritablement ce que le Président Eisenhower qualifia un jour de « vol auprès de ceux qui ont faim… ».

Il existe aujourd’hui 27 000 armes nucléaires dans le monde, représentant chacune un Hiroshima potentiel, et chacune d’elles sujette à accidents. Plusieurs accidents majeurs se sont déjà produits, parmi des dizaines d’autres moins graves, qui auraient pu conduire le monde au bord d’une catastrophe nucléaire. Telle est la sécurité d’une maison devenue folle.

Lord Louis Mounbatten pourrait avoir le dernier mot. En 1979, décrivant la course aux armements nucléaires, il rappela ce vieil adage romain : « Si tu veux la paix, prépare la guerre. » et qualifia cette course de « totale absurdité nucléaire ». Rompant avec la culture de son propre passé militaire, risquant l’impopularité et ayant le courage d’explorer de nouvelles directions. Tâche qui nous incombe à tous, si nous voulons sérieusement bâtir une culture de paix. La culture doit changer. Nous faisons tous partie du processus conduisant au changement.

[Bruce Kent est vice-président du Mouvement pour le Désarmement Nucléaire [CND – Campaign for Nuclear Disarmament], Pax Christi et du Mouvement pour l’Abolition de la Guerre.]

___________

Source : http://www.opendemocracy.net/5050/bruce-kent/from-culture-of-war-to-culture-of-peace-0
Traduction : © Georges Festa – 03.2010.


Varujan Vosganian

© Polirom, 2009

Vosganian et ses fragiles murmures

Akhtamar on line, n° 91, 15.03.10


Nous avons eu la bonne fortune de tomber sur quelques extraits, traduits en italien, d’un beau livre publié en Roumanie.
Le volume s’intitule Cartea Şoaptelor [Le Livre des murmures] et son auteur est Varujan Vosganian, président de l’Union des Arméniens de Roumanie, vice-président de l’Union des Ecrivains roumains, tout en exerçant des fonctions politiques (il est sénateur de la République de Roumanie et ancien ministre des Finances de 2006 à 2008).
Le Livre des murmures débute par un registre pittoresque, dans une ruelle arménienne de la Focşani des années 50, au siècle dernier, parmi les vapeurs de café et les arômes de la cantine de tante Armenuhi, de vieux livres et des photographies de l’oncle Garabet. « Les vieux Arméniens de mon enfance » de Varujan Vosganian n’ont pas d’histoires agréables à raconter, mais des événements inquiétants. En les racontant, ils cherchent à se libérer de leur traumatisme et de celui de leurs prédécesseurs. L’histoire du génocide arménien de 1915, l’histoire des convois interminables de déportés dans les cercles de la mort, dans le désert de Deir-es-Zor, l’histoire des Arméniens qui ont pris la route de l’exil trouvent dans ces pages une illustration déchirante.
Il ne s’agit pas d’un livre de souvenirs (l’auteur n’ayant pas vécu directement ces faits), mais plutôt d’une biographie du 20ème siècle, raconté par ceux qui l’ont vécu. Dans Le Livre des murmures, l’on retrouve toutes les plaies de ce siècle : les guerres mondiales, le génocide, le totalitarisme, l’exode et la recherche vaine de sa propre identité. Le 20ème siècle a inventé la mort non quantifiable et les fosses communes. Il s’agit en premier lieu de la tragédie du peuple arménien, mais aussi de celle du peuple roumain, de tous ceux qui ont subi l’histoire, au lieu de la vivre. Tous les personnages sont réels, les événements qu’ils ont vécu sont réels et c’est précisément pour cela que Le Livre des murmures paraît aussi invraisemblable, précisément parce que aussi réel.
Dans l’attente d’une édition italienne annoncée, Akhtamar on line a le plaisir de présenter à ses lecteurs les premières feuilles du livre dans la traduction italienne d’Anita N. Bernacchia [trad. française Georges Festa].


Varujan Voskanian

Le Livre des murmures


Je suis surtout celui que je n’ai pas réussi à réaliser.
La vie la plus réelle que je porte, tel un faisceau de serpents noué à une extrémité, est une vie non vécue. Je suis un homme qui, sur cette terre, a vécu sans limites. Et qui n’a pareillement pas vécu.
Mes parents sont en vie. Autrement dit, je ne suis pas, pas encore, complètement né. Ils se préoccupent encore d’émousser mes épaules ossues. De bousculer mon esprit intérieur, aux contours changeants, telles ces amphores des Grecs anciens adoptant la forme du vin qui gonflait à l’intérieur. De polir mon visage cuivré.
Comme je ne suis pas encore né tout à fait, la mort est encore lointaine. Je suis si jeune que je pourrais l’aimer, telle une jolie femme.
Mon premier maître fut un vieil ange. Qui nous aurait observés de loin, au fond d’une cour, aurait vu un enfant assis aux pieds d’un immense noyer. En réalité, j’étais assis aux pieds de ce vieil ange, qui était mon maître. Son ombre sentait l’iode et mes doigts, en écrivant, se maculaient de ses ombres, tel du sang coagulé. Au point que je ne savais plus à qui était cette blessure, moi ou lui.
De lui j’ai appris que le nom n’est d’aucune utilité. Jusqu’au mien, en l’écrivant sans majuscule tel le nom d’un arbre ou d’une bête sauvage. Nous nous parlions sans mot dire et c’était un bonheur, comme lorsque tu cours, pieds nus, sur l’herbe. Il ne reste pas d’empreintes, voilà pourquoi marcher sur l’herbe n’est pas un péché. Je jetais à terre mes sandales et courais dans les champs à la périphérie de la ville. Son ombre s’étendait sur la mienne et nous étions heureux.
Un beau jour, le vieil ange disparut. Je contemplai, perplexe, le noyer, son tronc épais, son feuillage boursouflé. De sa ramure descendaient des oiseaux. A l’automne, le vent secouait ses branches et les noix tombaient à terre. J’en brisais l’écorce et les mangeais. Elles étaient délicieuses. Je mangeais des parties de son corps. Depuis lors, je n’ai plus cherché le vieil ange. Ne reste que l’odeur d’iode et, parfois, je vois encore les marques noires et vertes sur mes doigts. Signe que sous la peau la chair n’est pas encore guérie.
La Focşani de mon enfance était une ville aux larges rues et aux demeures imposantes. Au fur et à mesure que je grandissais, les rues se rétrécissaient et les demeures rapetissaient. En réalité, elles avaient toujours été ainsi, mais mon regard d’enfant leur conférait, comme, du reste, au monde entier, des dimensions qui n’étaient immenses que pour moi seul. Dans les fondations des maisons et sous les piliers des vérandas, ce ne sont pas des poutres de bois sec que l’on devrait placer, mais des troncs vivants. Ainsi les maisons grandiraient avec leurs habitants, le monde ne se réduirait pas et le temps ne s’en apercevrait pas.
Peu de choses avaient changé depuis la Seconde Guerre mondiale. Notre quartier, dans la partie orientale de la ville, se déroulait le long de rues sans pavés, comme les trottoirs qui se distinguaient de la rue par une bordure en pierre, haute comme trois pommes. Les murs étaient en bois, peints parfois depuis peu. Le plus souvent, les planches étaient dépareillées et fixées l’une sur l’autre à l’aide de clous, sans peinture ou badigeonnées à la chaux. Au pied des murs poussait de la camomille. Nous cueillions ses petites fleurs parfumées à l’approche de l’automne. Grand-mère les déposait dans la cour afin de les sécher, pour les thés curatifs à prendre durant l’hiver. Tout comme elle faisait avec les abricots coupés en deux, l’été, et un peu plus tard, avec les prunes et les tranches de pommes. Avec les fruits secs tu arrivais à te rassasier, parce que tu les mastiquais longtemps. Et si tu avais la patience de les mastiquer suffisamment, ils acquéraient la saveur de la viande.
Notre rue était modeste. Elle ne comptait que dix maisons avec, en angle, les murs d’une fabrique de glace, que nous appelions « le Frigidaire ». La rue s’appelait 6 Mars 1945. Sur la plaquette avait été apposée une explication : « Instauration du premier gouvernement démocratique ». Après la Révolution de 1989, lorsque les autorités municipales ne jugèrent plus le gouvernement de 1945 aussi démocratique, le nom de la rue fut changé en Jilişte, pour des motifs que j’ignore. A cette époque, j’eus l’idée d’envoyer une lettre à la maison. Elle arriva quelques mois plus tard. La poste l’avait tout d’abord envoyée, cela lui paraissant plus commode, dans le district de Vrancea, mais dans le village nommé Jilişte. Le sang s’écoule avec plus de lenteur que le temps. Aussi les habitudes se perdent-elles plus malaisément. Une autre appellation se révéla un peu plus inspirée, à quelques encablures : rue de la Révolution. Après 1989, ce nom resta inchangé. Quelqu’un aura songé à la révolution qui lui plaisait davantage.
Lorsqu’il pleuvait, des ruisseaux se rassemblaient dans notre rue, finissant par se mêler l’un à l’autre. J’avais découvert le mot qui désignait ces cuvettes dans lesquelles, en temps de sécheresse, la terre devenait aussi fine que de la poudre. Ces cuvettes s’appelaient des rigoles.

© Varujan Vosganian, 2009
© Anita Natascia Bernacchia, 2010 (traduction italienne).

Varujan Vosganian. Cartea Şoaptelor. Polirom, 2009. 528 p. ISBN : 978-973-46-0887-4.

___________

Source : http://www.comunitaarmena.it/akhtamar/akhtamar%20numero%2091%20(15%20marzo)%20.pdf
Traduction de l’italien : © Georges Festa – 03.2010.


vendredi 26 mars 2010

El derecho a la verdad / Le droit à la vérité

El derecho a la verdad
[Le Droit à la vérité]
Nazim Hikmet, Orhan Pamuk, Günter Wallraff, Paruyr Sevak, Munzur Gem, Alicia Gamondi, James Petras, Luisa Hairabedian, Gregorio Hairabedian, Cedric Housez

Choix de textes et préface : María Luján Leiva

Ed. Desde la Gente, 2008, 112 p.
ISBN : 978-950-860-209-1


www.causaarmenia.com


Les génocides et l'élimination de pans entiers d'une population, pour des raisons religieuses, raciales, ethniques, politiques, économiques, etc, ne constituent pas des évènements sans explication. Ce livre explore la réalité complexe et les responsabilités spécifiques de la question arménienne et kurde.

Il s'agit en outre d'un hommage à la résistance des Arméniens, des Kurdes et aussi des Turcs face aux assauts de la barbarie et de l'injustice.

Rappelons qu'en Argentine le 24 Avril a pu être institué en tant que "Journée d'action pour la tolérance et le respect entre les peuples", en commémoration du génocide subi par le peuple arménien.

Pour plus d'information, contacter Mario Jose Grabivke : grabivke@imfc.coop et María Luján Leiva : mlleiva@hotmail.com.

__________

Source: http://www.causaarmenia.com/index.shtml
Traduction : © Georges Festa - 03.2010.


jeudi 25 mars 2010

Génocides arménien, assyrien et grec / Armenian, Assyrian and Greek Genocides


Les génocides arménien, assyrien et grec : une vérité qui dérange

par Lucine Kasbarian

Assyria Times, 15.03.2010


De récents articles dans la grande presse voudraient nous faire croire que les gouvernements à travers le monde mettent quelque part en doute la réalité des génocides arménien, assyrien et grec, perpétrés par la Turquie. Ces articles voudraient aussi nous faire croire que les derniers emportements en date du gouvernement turc concernant ces génocides seraient justifiés. La Turquie vient naturellement de rappeler ses ambassadeurs afin de protester contre le vote de résolutions par la Commission aux Affaires étrangères de la Chambre des Représentants des Etats-Unis et le Parlement suédois, lesquels ont reconnu la culpabilité de la Turquie pour ces génocides.

En dépit de ce que la grande presse déclare aujourd’hui, les preuves démontrant les génocides de 1915 sont écrasantes. Et les résolutions officielles affirmant ces crimes contre l’humanité restés impunis ont fleuri à travers le monde bien avant 2010. Malgré ce que les apologétistes de la Turquie voudraient nous faire croire, la question n’a jamais été de savoir si le régime turc organisa un génocide. Mais bien plutôt, et toujours, de savoir quand la Turquie sera punie et procédera à des réparations et des restitutions envers ses populations autochtones et légitimes.

De puissantes élites des médias voudraient nous faire croire que le monde des grands médias est exempt de critiques quant aux crimes impunis de la Turquie, car de telles voix seraient soit inexistantes, soit marginales, hors sujet, fabriquées ou le fruit de quelque conspiration.

Ce que ces élites des médias n’arrivent pas à nous dire, c’est que lorsque ces voix critiques – issues de groupes ethniques victimes ou d’ailleurs – se présentent pour soumettre des lettres, des opinions ou des citations, elles se voient d’ordinaire refuser tout accès.

Les élites des médias oublient aussi de nous dire que les opinions qui ne reflètent pas le discours officiel débité par la Turquie – pour ne pas citer Israël et les Etats-Unis – restent largement non publiés. Des voix qui font autorité, susceptibles de discréditer le discours officiel des grands médias sur la question du génocide, sont retirées du « Rolodex d’or » des élites – terme en usage pour décrire le petit groupe d’ « experts » approuvés par les milieux dirigeants et qui sont le plus souvent cités dans les reportages ou demandés sur les chaînes de télévision.

L’absence de voix dissidentes dans les principaux médias et les lieux de pouvoir ne signifie pas que les victimes des génocides et leurs descendants sont insignifiants, apathiques ou mensongers. Bien au contraire. Nous sommes vivants, vigilants et exaspérés.

Les médias nous racontent aussi que nous devrions sympathiser avec la Turquie, car elle se sent « humiliée » par les accusations de génocide. La Turquie se sert de ce mot pour décrire sa colère, au motif que son honneur national serait comme blessé par de telles accusations. Les autorités turques, israéliennes et américaines savent-elles ce que « humiliation » signifie pour les survivants et les descendants des génocides arménien, assyrien et grec, lesquels vécurent avilissement et humiliation lors des épreuves du génocide, contraints de subir dénis et traitements dégradants jusqu’à ce jour ?

Et comment se passa l’humiliation des victimes ? Sur ordre du régime des Jeunes-Turcs, des sujets civils sans armes – hommes, femmes et enfants arméniens, assyriens et grecs – furent violés en plein jour, devant leurs familles et leurs voisins. Les tortures et mauvais traitements dépassèrent l’imagination la plus barbare. Des innocents furent écorchés vifs et brûlés vivants. Leurs langues et ongles arrachés. Des fers à cheval furent cloués à leurs pieds. Ils furent dépouillés de tout vêtement et envoyés dans des convois de la mort vers le désert. Les seins des femmes étaient tranchés et leurs ventres féconds ouverts à coups de baïonnettes. Les fœtus étaient lancés en l’air et empalés sur des sabres et des baïonnettes pour la galerie. Les hommes étaient liés à des troncs d’arbres ployés l’un contre l’autre. Lorsque ces troncs étaient libérés, les corps étaient déchirés en deux. Les femmes étaient attachées à des chevaux et traînées à terre jusqu’à leur mort.

Quant aux Arméniens, Assyriens et Grecs, qui ne furent pas exterminés, réduits en esclavage dans des harems, ou enlevés et convertis par la force à l’islam, ils furent déportés de leurs terres d’origine. Ceux qui survécurent aux marches de la mort passèrent le reste de leur existence en exil, déracinés de leur culture et de leur civilisation, pleurant leurs familles massacrées et se languissant de leur terre ancestrale.

Les élites des médias donnent la parole à la soi-disant « humiliation » de la Turquie et non à l’humiliation, bien réelle, des victimes, des survivants et de leurs héritiers, subissant dans une angoisse constante mauvais traitements, spoliations, mépris et indifférence. Les élites des médias défendent la Turquie, alors que ce sont les martyrs et leurs héritiers qui méritent pitié et compassion.

En dépit des efforts de la Turquie pour humilier les victimes à l’époque des génocides – et prolonger cette humiliation jusqu’à aujourd’hui au moyen d’une spoliation culturelle, de la banalisation et du recours au bouc émissaire -, la dignité des victimes et de leurs descendants est demeurée étonnamment intacte.

Les crimes génocidaires de la Turquie sont restés impunis. Tout en continuant à profiter des maisons, des fermes, des terres, des biens, des institutions et des propriétés confisquées en 1915, la Turquie va jusqu’à accuser les victimes et les survivants de crimes qu’elle a elle-même commis. Et les élites des médias de présenter les plaintes des survivants comme des nuisances faisant entrave au « progrès ».

Ce sont les négateurs du génocide – les dirigeants et groupes de pression aux Etats-Unis, en Turquie, en Israël et en Azerbaïdjan – qui font entrave au progrès. Leur déni, leur duplicité et leur impudence ne signifient aucunement que les victimes des génocides et leurs héritiers soient vaincus. Nier la vérité ne l’invalide pas. De prétendues initiatives turques de « réconciliation », imposées aux Arméniens, aux Assyriens et aux Grecs, ne sauraient se substituer à des réparations sincères et des restitutions, lesquelles sont indispensables pour qu’un réel progrès ait lieu.

A ces négationnistes et obstructionnistes nous disons : « Vos tactiques sont transparentes. Les responsables, les bénéficiaires et les acteurs du génocide en cours contre les peuples arménien, assyrien et grec seront traduits en justice ! Vous pouvez vous dissimuler derrière la vérité, mais vous ne pouvez dissimuler la vérité. Nous persisterons et la vérité prévaudra ! »

[Lucine Kasbarian est une descendante de victimes et de survivants du génocide arménien et assyrien. Elle est l’auteur de Armenia : A Rugged Land, an Enduring People [Arménie : une terre farouche, un peuple qui perdure] (Minneapolis, Minnesota - USA : Dillon Press/Simon & Schuster, 1997 – ISBN 13 : 9780382394584).

____________

Source : http://www.assyriatimes.com/engine/modules/news/article.php?storyid=3409
Traduction : © Georges Festa – 03.2010
Cliché : http://www.armeniansandtheleft.com


Bedros Hadjian

100 años, 100 historias
Armenia y los Armenios en el siglo XX

Une œuvre marquante du professeur Hadjian,
désormais accessible en anglais


http://www.sardarabad.com.ar


Notre communauté a la chance de compter en Bedros Hadjian un écrivain et un intellectuel d’envergure, qui nous a accoutumés année après année à publier des livres.
C’est une chance, car, en outre, le professeur Hadjian est pratiquement un des rares écrivains en langue arménienne qui subsistent dans la diaspora.
Il nous a ainsi gratifiés d’œuvres littéraires variées, dans lesquelles il exalte le style de vie, les valeurs nationales, les traditions, tandis que la langue s’écoule, enrichie de vocables, d’images et de tournures stylistiques peu communes.

Le professeur Hadjian possède aussi une remarquable facette didactique, qui s’est déployée à travers l’élaboration de manuels scolaires et de méthodes d’apprentissage de la langue arménienne, d’une grande utilité pour nos écoles.

Tandis qu’il travaille à sa nouvelle œuvre, un de ses livres à succès, 100 años, 100 historias, vient d’être publié en anglais aux éditions Guiliguiá, d’Alep en Syrie.

Comme l’on sait, cet ouvrage rassemble de manière aléatoire cent récits liés au 20ème siècle : il débute par « Pro Armenia » (1900) pour se conclure avec le 1700ème anniversaire de l’établissement officiel du christianisme (2000). Entre temps, figurent des titres aussi divers que « L’Union Générale Arménienne de Bienfaisance » (1906), « Le journal Azadamard » (1909), « L’autodéfense victorieuse de Van » (1915), « Le décret de Lénine » (1917), « Arménie libre, indépendante et unifiée » (1918), « L’Arménie de Wilson » (1920), « La nouvelle orthographe » (1922), « Le Comité d’Aide à l’Arménie » (1937), « La participation de l’Arménie à la Seconde Guerre mondiale » (1945), « La Fondation Calouste Gulbenkian » (1953), « Le Cinquantenaire du génocide » (1965), « Parouir Sevak » (1971), « Le Comité Karabagh » (1988), « Le Mouvement National Arménien » (1989), « L’Arménie dans les années 90 » (1998), « Un crime contre la patrie » (1999), lesquels mènent à l’épilogue, moment de réflexion sur : « Quel héritage du 20ème siècle pour les Arméniens ? ».

La traduction anglaise de cette œuvre a été rendue possible grâce au mécénat d’Eduardo Seferian, bienfaiteur national, lequel, confiant dans la valeur et la forme véhiculant cette information, soutint cette initiative, qu’il confia à Aris Sevag, membre du Secrétariat exécutif du Conseil Central de l’UGAB, afin de mener à bien cette difficile mission.

Quant à l’édition, elle fut réalisée grâce à des subventions de la Fondation Calouste Gulbenkian du Portugal, qui, ces dernières années, sous la direction du Dr Zaven Iegavian, s’est donné comme priorité la publication de livres traitant de thèmes arméniens.

Modifications

Cette édition étant destinée aux anglophones en particulier, a été augmentée de deux chapitres : « William Saroyan » et « Arshile Gorky », des noms familiers aux communautés arméniennes des Etats-Unis. Quelques textes ont ainsi été réorganisés afin de maintenir ces récits au nombre de 100.
Rappelons que la traduction en castillan fut réalisée par le Dr Vartán Matiossian et publiée en 2007.

L’A. envisage une réédition de son livre en arménien, augmentée d’illustrations et de documents.

___________

Source : http://www.sardarabad.com.ar/wp-content/uploads/2010/03/1545color.pdf
Traduction de l'espagnol : © Georges Festa – 03.2010