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© Alina Mnatsakanian – 1.5 millionInstallation multimédia, 2003
Avec l'aimable autorisation de l'artiste
Réflexions au lendemain d’une expositionpar Ramela Grigorian Abbamontianwww.criticsforum.org En début d’année, la sous-commission des autorités municipales et de la communauté artistique de Glendale m’a demandé d’être commissaire invitée de l’exposition annuelle consacrée aux commémorations. Après trois mois de travail intense, cette exposition, finalement intitulée « L’inhumanité de l’homme envers l’homme : voyage au bout de la nuit… », s’est ouverte le 4 avril 2009 à la galerie d’art de la Brand Library et fut visible jusqu’au 8 mai 2009. Plus de 70 œuvres, dont des tableaux, sculptures, installations et photographies réalisées par quarante-quatre artistes, étaient exposées. La liste des artistes comprenait des artistes arméniens réputés tels que Ara Oshagan, Kaloust Guedel, Alina Mnatsakanian, Sophia Gasparian et Zareh, ainsi que des artistes non arméniens très connus, comme Ruth Weisberg, Mark Vallen, Poli Marichal, Lark (Larisa Pilisky), Beth Bachenheimer, Hessam Abrishami et Sheila Pinkel.L’exposition s’organisait en trois sections thématiques afin d’illustrer le déroulement des différentes étapes d’un voyage. La première section, « Visages de l’inhumanité », comprenait des œuvres représentant différentes formes d’atrocités à travers l’histoire humaine, dont la guerre, le génocide, le travail forcé et les sans-abri. Les contrecoups physiques, mentaux et intellectuels de l’inhumanité étaient explorés dans « Cicatrices de l’inhumanité », présentant des survivants racontant leur histoire, des fragments de corps et d’identités, et le recours à la prière comme moyen de transcender la douleur. La section finale de l’exposition, « Triomphe de l’humanité », proposait des œuvres qui transmettaient espoir, survie, renaissance et même pardon – alternative, ou peut-être même remède, à l’inhumanité.Pour une historienne de l’art, une telle opportunité constituait un projet rêvé : avoir à sa disposition les œuvres dérangeantes de plusieurs artistes et construire un discours qui puisse les évoquer. En tant qu’Arménienne familière des répercussions historiques et visuelles du génocide arménien, j’étais aussi curieuse de voir comment des artistes non arméniens représentaient des exemples d’injustices historiques ou contemporaines. Mon intérêt était toutefois tempéré par la prudence : me considérant à l’aise avec l’œuvre des artistes arméniens de Los Angeles, je me demandais comment leurs œuvres allaient interagir et dialoguer avec celles d’artistes non arméniens, et comment cette interaction pouvait le mieux être présentée.Les multiples visionnages de plus de 300 propositions mirent au jour des thèmes significatifs, et je parvins à identifier un discours explicatif, qu’avec la sous-commission nous avons intitulé « Voyage au bout de la nuit. » Ma formation m’a appris à étudier les œuvres d’art de manière critique et à les interpréter dans leur contexte. Autrement dit, je m’appuie sur les stratégies visuelles à l’œuvre dans les œuvres d’art pour révéler leur histoire et percevoir mon rôle de déchiffrage et d’interprétation de ces discours. Mais je suis aussi consciente que, sans nul doute – bien que souvent de manière inconsciente – j’apporte mes partis pris, mes attentes et même mes espoirs dans une exposition de ce type. D’où le fait que j’étais souvent tenaillée par la question de savoir si je construisais un certain discours attendu et si je disposais d’un agenda qui m’appartienne, ou bien si ces œuvres révélaient de fait certains thèmes sous-jacents. Je me suis rendue compte que j’élaborais, en fin de compte, un discours tout en le laissant émerger des créations.J’ai aussi pris en compte d’autres questions annexes : les œuvres de cette exposition et des représentations visuelles semblables de réalités historiques étaient-elles suffisamment représentatives de leurs atrocités respectives ? L’ampleur de phénomènes tels que la guerre et le génocide peut-elle être liée avec pertinence sous une forme visuelle ? Et, finalement, ces représentations constituent-elles des vecteurs efficaces pour le travail de mémoire ? J’en vins à réaliser que les œuvres d’art ne fonctionnent pas nécessairement comme des documents historiques, présentant au public un récit authentique de réalités historiques. Ce sont plutôt des lieux de mémoire, des espaces à travers lesquels les artistes s’efforcent de comprendre les événements, leurs conséquences et finalement leurs propres rôles et identités.Mais il convient aussi de nous demander comment, ou dans quelle mesure, les artistes peuvent visuellement articuler une catastrophe, en particulier celle qu’ils n’ont pas vécue directement, comme c’était le cas pour nombre d’artistes dans cette exposition. Dans Memory Effects : The Holocaust and the Art of Secondary Witnessing [Les Effets de la mémoire : la Shoah et l’art du témoignage secondaire] (Rutgers U. Press, 2002), Dora Appel suggère que les artistes de la génération d’après-guerre sont « en fin de compte dans la position de spectateurs après coup, malgré eux » et peuvent, théoriquement, choisir leur posture d’identification : victime, spectateur ou même responsable (p. 4), postures assumées par plusieurs artistes de l’exposition. Ainsi les artistes deviennent-ils « témoins » de ces événements, car même s’ils n’ont pas vécu directement d’inhumanités, ils ont néanmoins conscience de leurs répercussions. L’un des paradoxes les plus forts de cette exposition a peut-être été qu’en assumant leurs rôles, les artistes ont opéré un choix au profit de ceux auxquels l’histoire n’a pas laissé de choix.Le processus de la représentation visuelle devient alors un moyen grâce auquel les artistes se confrontent et construisent une mémoire historique. Il fournit un instrument grâce auquel les artistes, et à travers eux le public, accepte la responsabilité d’assumer et de préserver la mémoire historique. Comme l’a noté à juste titre un visiteur de l’exposition, les œuvres constituent « de l’art qui me donne les yeux pour voir ». A cet égard, les œuvres d’art sont des vecteurs de mémoire et, comme Lorne Shirinian l’écrit dans Survivor Memoirs of the Armenian Genocide [Les Mémoires des survivants du génocide arménien] (Taderon Press, 1999), concernant l’usage des photographies, « grâce au souvenir, le passé est réparé et l’identité recréée et affirmée » (p. 67).Mais quel impact, finalement, l’exposition d’œuvres sur le génocide arménien, présenté aux côtés d’autres événements historiques catastrophiques, a-t-elle sur le public, arménien ou non ? Et quel impact une telle représentation a-t-elle sur les artistes représentés ? Un moment mémorable, lors de l’exposition, éclaira d’un jour nouveau ces questions et contribua à réactiver mon engagement à contribution. Il eut lieu de manière assez inattendue, lors d’une séance de questions-réponses avec les artistes, un des nombreux événements organisés en liaison avec l’exposition.Conçu à l’origine comme un forum où le public pouvait poser aux intervenants des questions sur leurs influences artistiques, leurs motivations et leurs significations, la table ronde constitua parallèlement pour les artistes une occasion impromptue d’interagir. Lors de cette séance de questions-réponses, en particulier à la fin de celle-ci, les artistes présents – Sophia Gasparian, Lark (Larisa Pilinsky), Poli Marichal, Hessam Abrishami, Arpine Shakhbandaryan et Mark Vallen – commencèrent à discuter tant entre eux qu’avec le public. Ils n’avaient de cesse de s’apostropher, curieux de l’intention, du but et de la méthode de leur interlocuteur. Chacun semblait reconnaître un même sens de responsabilité artistique dans le traitement d’atrocités historiques, qui imprégnait l’œuvre des autres. Ces échanges animés entre artistes créèrent une énergie inattendue et contagieuse, incitant le public à poser des questions encore plus intéressantes.Lorsque les artistes échangèrent leurs cartes de visite à la fin de la séance, cette scène résuma à mes yeux la nécessité vitale pour les artistes arméniens de rencontrer d’autres artistes non arméniens dans un dialogue direct. Insistant sur l’élément universel de leur œuvre de création, de nombreux artistes arméniens contemporains rejettent souvent des classifications de leur art comme étant exclusivement ou même principalement « arménien » ou « ethnique ». En conséquence, maints artistes arméniens s’efforcent de faire appel à un public plus large, souvent aux dépens d’une collaboration avec d’autres artistes, également « ethniques ». Comme l’ont suggéré les échanges entre les artistes présents lors de cette table ronde, non seulement ce genre de collaborations est productif, mais ils constituent un prolongement naturel et une confirmation des questions de représentation que les œuvres elles-mêmes abordent.Cette exposition et les programmes annexes étaient organisés par la Commission aux Beaux-Arts et à la Culture de la Ville de Glendale, en collaboration avec les Affaires Culturelles de la Ville, une division du Département des Parcs, Loisirs et Services communaux, la Bibliothèque Municipale de Glendale/Bibliothèque Brand, et grâce à la généreuse contribution d’Advanced Development & Investment, Inc.Note de la rédaction : Ramela Grigorian Abbamontian est docteur (PhD) en histoire de l’art de l’UCLA [Université de Californie, Los Angeles]. Elle est actuellement professeure associée d’histoire de l’art au Pierce College (Woodland Hills, Californie).Vous pouvez contacter les contributeurs de Critics’ Forum à comments@criticsforum.org. Les articles publiés dans cette collection sont accessibles en ligne sur www.criticsforum.org. Pour s’abonner à la version électronique hebdomadaire des nouveaux articles, aller sur www.criticsforum.org/join. Critics’ Forum est un groupe créé afin de débattre de questions liées à l’art et la culture arménienne en diaspora. ___________
Source : http://www.criticsforum.org/pdf/1255018222.pdfTraduction : © Georges Festa – 04.2010.Avec l’aimable autorisation d’Hovig Tchalian, rédacteur en chef de Critics’ Forum.
Eglise arménienne, île d’Adalar – Istanbul© Levon R.Une étude éclaire l’immigration arménienne en Turquiepar Emil DanielyanThe Armenian Reporter, 27.02.2010 [La plupart de ces immigrés, estimés entre 5 000 et 10 000, vivent dans de « très mauvaises » conditions.]Ils constituent un problème épineux, du côté du gouvernement arménien, et la cible favorite des politiciens turcs, ulcérés par les résolutions sur le génocide arménien votées par les Parlements étrangers. Invisibles à l’opinion, les milliers de citoyens arméniens censés travailler illégalement en Turquie composent la communauté immigrée arménienne la plus discrète et la plus obscure à l’étranger.Durant des années, les gouvernements turcs successifs ont toléré leur existence, afin de gêner Erevan sur la scène internationale et illustrer la bonne volonté d’Ankara vis-à-vis des Arméniens. A plusieurs reprises, les dirigeants turcs ont évoqué le chiffre de 30 à 100 000 citoyens d’Arméniens qui résideraient dans leur pays.Les résultats d’une enquête qui vient de paraître, menée par Alin Ozinian, chercheur arménienne née à Istanbul, et commanditée par l’Eurasia Partnership Foundation, située à Erevan, indiquent que ces chiffres sont inexacts. Ils livrent aussi de précieux aperçus sur le calvaire de ces travailleurs, principalement des femmes, survivant grâce aux travaux domestiques et autres emplois subalternes.Cette enquête de 130 pages, première en son genre, se base sur des entretiens menés par Ozinian avec 150 Arméniens, durant l’année écoulée [2009]. Elle confirme l’opinion largement partagée selon laquelle l’immense majorité des immigrés arméniens (plus de 90 %) sont des femmes issues de régions en dehors d’Erevan, âgées entre 40 et 60 ans et qui travaillent à Istanbul sans titres de séjour ni permis de travail turcs.« En général, elles se présentent comme veuves ou divorcées, précise le rapport. Certaines femmes mariées n’ont plus eu de contact avec leurs maris depuis leur venue en Turquie. »Interrogées sur leurs occupations, neuf personnes interviewées sur dix disent qu’elles font du nettoyage à domicile ou qu’elles s’occupent de personnes âgées ou d’enfants. La plupart déclarent travailler et vivre chez de riches familles turques d’origine arménienne. Beaucoup de celles qui ne peuvent se loger ainsi gratuitement louent des chambres dans le quartier populaire de Kumkapi à Istanbul, siège du Patriarcat de l’Eglise apostolique arménienne. Le rapport, principalement financé par le gouvernement norvégien, présente leurs conditions d’existence comme « très mauvaises ».Les relations des travailleurs immigrés avec leurs employeurs d’origine arménienne semblent moins cordiales qu’on pourrait le penser.« Ils nous regardent de haut, précise A.B., âgée de 46 ans et citée par Alin Ozinian. Dans leur esprit, nous sommes des villageois ignares. »Trois-quarts des personnes interrogées répondent qu’elles gagnent entre 500 et 600 dollars par mois. Cette somme, bien que deux fois plus élevée que l’actuel salaire moyen en Arménie, est bien inférieure au revenu mensuel de centaines de milliers d’immigrés arméniens, qui travaillent en Russie, en Europe et aux Etats-Unis. De nombreuses personnes interviewées précisent qu’elles n’accepteraient pas de travailler comme femmes de ménage, femmes de chambre ou gardes d’enfants en Arménie, où ces emplois sont stigmatisés. « J’ai des enfants et je n’ai pas envie que mes enfants entendent dire des choses du genre « Leur mère fait des ménages, elle nettoie les toilettes. », déclare A.B.Certaines femmes, travailleuses clandestines, ont eu des enfants, y compris hors mariage, en Turquie. Ozinian estimait leur nombre entre 600 et 800, lors de la présentation de son rapport au Global Political Trends Center [Centre d’Etudes Politiques Globales] (GPOT) à l’Université Kultur d’Istanbul, la semaine dernière. Le statut clandestin de leurs mères et la crainte de ces dernières de s’exposer à quelque autorité de l’Etat turc signifient que ces enfants grandissent sans suivre d’études, une fois en âge d’être scolarisés. Le mieux qu’ils puissent espérer est de suivre des études primaires dans une école clandestine organisée, dit-on, par des Arméniens stambouliotes.L’enquête d’Ozinian tente aussi de répondre à la question politiquement sensible de savoir au juste combien d’Arméniens se sont établis en Turquie depuis le début des années 1990. N’ayant pu obtenir la moindre information concrète de la part des instances gouvernementales d’Ankara, Ozinian s’est appuyée sur les chiffres officiels concernant les touristes étrangers entrés et sortis de Turquie entre 2000 et 2007. Lesquels montrent que le nombre de citoyens arméniens arrivant dans ce pays (pratiquement tous avec un visa touristique de 30 jours) est supérieur de 5 800 à ceux qui reviennent chez eux durant cette période. (En comparaison, le différentiel arrivées-départs depuis la Géorgie et l’Azerbaïdjan voisins vers la Turquie s’établit autour de 53 800 et 99 300 respectivement.)Gaguik Yeganian, directeur de l’Agence pour les Migrations de l’Etat arménien, présenta un chiffre similaire lors d’une conférence de presse organisée à Erevan, en décembre 2009. « On peut parler d’environ 5 200 immigrés, qui sont citoyens d’Arménie et qui travaillent en Turquie », a-t-il déclaré, accusant les Turcs d’exagérer leur nombre.« Personnellement, je pense que le chiffre véritable n’excède pas 10 000. », note, quant à elle, Ozinian.Aris Nalci, journaliste au journal turco-arménien Agos, présent lors de ce débat, livra une estimation légèrement inférieure : entre 12 000 et 14 000.Estimations sans comparaison avec le nombre toujours croissant d’immigrés arméniens illégaux cité par les officiels gouvernementaux et les politiciens turcs. Parlant de 30 000 travailleurs concernés, lorsque cette question fut pour la première fois sous les feux de l’actualité fin 2000, alors que le Congrès des Etats-Unis était près d’adopter une résolution présentant les massacres des Arméniens en 1915 dans l’empire ottoman comme un génocide.Hrant Dink, le grand rédacteur en chef d’Agos, assassiné en 2007, assumait la responsabilité de ce chiffre dans un article de 2004, que cite le rapport d’Ozinian. Dink déclare que ce chiffre se répandit dans les milieux politiques turcs, après qu’il ait ironiquement conseillé à un journaliste turc : « 30 000 ferait un meilleur chiffre, si vous voulez exagérer les choses. » Le journaliste, dit-il, se demandait si le nombre de ces immigrés dépassait les 10 000 et prit cette réponse comme sérieuse. « Le nombre de citoyens arméniens [en Turquie] n’a jamais atteint 30 000 ; en fait, il n’a jamais dépassé 3 000 ou 5 000. », écrit Dink.En 2006, les décideurs turcs affirmaient encore qu’il y a 70 000 immigrés clandestins en provenance d’Arménie. Le Premier ministre, Recep Tayyip Erdogan, fit allègrement passer leur nombre à 100 000 lors d’un débat télévisé, en janvier 2010. Le gouvernement turc ne les déporte [sic] pas, car « nous ne voulons pas de tension », déclara-t-il, se plaignant que le gouvernement arménien n’ait pas apprécié cette position avec des « mesures réciproques » sur la question du génocide et le conflit du Nagorno-Karabagh.« Le chiffre est apparemment grossi à des fins politiques. Je ne pense pas qu’il soit aussi élevé. », a déclaré Ozinian sur la radio RFE/RI [Radio Free Europe/Radio Liberty Research Institute], suite à une table ronde sur son enquête, organisée par un autre groupe de réflexion, basé à Ankara, l’Economic Policy Research Foundation of Turkey (TEPAV – Fondation Turque pour la Recherche en Politique Economique], la semaine dernière. Les officiels turcs, y compris ceux qu’elle a interviewés, a-t-elle noté, ne précisent jamais leurs sources d’information.Intervenant lors de ce débat, Tugrul Biltekin, haut responsable au ministère turc des Affaires Etrangères, a réfuté les estimations d’Ozinian et martelé qu’un « Etat sérieux » comme la Turquie ne peut manipuler les données de l’immigration. « Soyez sûrs que les chiffres cités par le gouvernement turc sont basés sur une étude sérieuse. », a-t-il déclaré sans plus de précisions.Ozinian et les représentants de l’Eurasia Partnership Foundation (EPF), laquelle soutient depuis des années des contacts directs entre les sociétés civiles arménienne et turque, soulignent que ce rapport ne poursuit aucun but politique.« Comme Alin l’a souligné, le principal objectif de cette étude n’est pas de clarifier le nombre de travailleurs clandestins, mais d’identifier les principaux problèmes que rencontrent les Arméniens travaillant illégalement en Turquie. », précise Vazgen Karapetian, responsable des programmes transfrontaliers à la délégation de l’EPF à Erevan.Karapetian suggère que les gouvernements des deux Etats voisins recourent aux informations de première main contenues dans cette enquête, au cas où ils décideraient de traiter conjointement ces problèmes. Le gouvernement arménien s’est déjà montré très intéressé par ces résultats, a-t-il ajouté sur RFE/RI.Avec une commission clé de la Chambre des Représentants des Etats-Unis, qui prévoit de voter une nouvelle résolution sur le génocide arménien le 4 mars 2010, la question pourrait bien être dans la ligne de mire des politiciens turcs, durant les semaines à venir. La commission a, à plusieurs reprises, approuvé de telles résolutions par le passé, provoquant des appels en Turquie pour l’expulsion en masse des travailleurs arméniens. Appels que le gouvernement turc a ignoré jusqu’à maintenant.Quant aux immigrés eux-mêmes, la déportation n’est pas nécessairement un scénario catastrophe. 96 % des personnes interviewées par Ozinian déclarent qu’elles prévoient de revenir finalement chez elles. Comme le précise l’une d’elles, âgée de 36 ans : « A mes heures perdues […] je rêve. Je rêve du jour où je rentrerai en Arménie. »__________
Source : http://www.reporter.am/pdfs/20100227.pdfTexte anglais : © 2010 RFE/RI – www.rferl.org.Traduction : © Georges Festa – 04.2010.
Restaurant U Zlatého Hada, Prague© Matĕj Bat’haLa communauté arménienne tchèque hier et aujourd’hui Le 22 juin 2007, s’est tenu un séminaire à la Fondation Noravank sur le thème « La communauté arménienne tchèque hier et aujourd’hui ». L’intervenant, en présence de Khatchatur Dadayan, expert auprès de la Fondation, évoqua l’étude menée par la Fondation sur les communautés arméniennes, dont celle de Tchéquie.L’intervenant présenta en particulier la vie et l’activité du fils d’Astvacatur Georgius Deodatus Damascenus (Jiri Deodat, dans les sources tchèques), qui vécut et travailla en Tchéquie au 18ème siècle, fondant le premier café à Prague, qui subsiste encore de nos jours (intitulé U Zlateho Hada – « Au Serpent d’or »).K. Dadayan exposa aussi pour la première fois cette personnalité d’origine arménienne dans les milieux intellectuels. Durant sa vie, Georgius Damascenus publia cinq ouvrages de théologie en latin et trois en allemand, laissant six manuscrits ignorés des bibliographies arméniennes à ce jour. Ces ouvrages et manuscrits sont préservés dans les archives de Prague et d’autres villes de Tchéquie.K. Dadayan évoqua le tournage d’un film en projet sur Deodat dans le cadre de la coopération arméno-tchèque, précisant que le scénario était quasiment prêt. Il est prévu d’intégrer un bas-relief d’une grande valeur artistique, illustrant Deodat dans ce café.L’A. aborda aussi les Arméniens vivant en Tchéquie, parmi lesquels l’un des plus célèbres chefs d’entreprise du pays, propriétaire de Miko International, Gevorg Avetusyan. Grâce à son mécénat, tous les manuscrits de Georgius Damascenus ont été numérisés, prêts à être envoyés au Matenadaran. Avec l’aide du mensuel Orer (Jours), fondé et publié par son rédacteur en chef Hakob Asatryan, pratiquement tous les ouvrages de Deodat ont été retrouvés. Des exemplaires seront adressés à la Bibliothèque Nationale d’Arménie.L’A. témoigna sa gratitude envers Pavel et Pavla Landa, de la Fondation des Amis de la Tchéquie, qui ont fait de leur mieux pour réaliser ce travail.__________
Source : http://noravank.am/en/?page=print&nid=750Cliché : http://commons.wikimedia.orgTraduction : © Georges Festa – 04.2010.Avec l’aimable autorisation de la Fondation Noravank.

Bedros TourianŒuvres ChoisiesErevan : Bibliothèque des Classiques Arméniens, 1981, 456 p.par Eddie Arnavoudianwww.groong.org
La révolte de l’amourDo not gentle into that good night,Old age should burn and rave at close of day ;Rage, rage against the dying of the light.
Dylan Thomas___________Par cette douce nuit ne te laisse pas attendrirA la tombée du jour brûleront et se déchaîneront les temps anciens ;Rage, rage contre cette lumière qui disparaît.
Dylan ThomasL’étiquette de romantique a volontiers entouré Bedros Tourian (1852-1872). Or ce poète enchanteur n’a pas d’autre école que la sienne. Il mourut avant l’âge de 21 ans, ne produisant qu’un très mince recueil de poèmes, 43 en tout et pour tout, dont de simples vers écrits à l’adresse de sa patrie, ainsi que quelques brouillons et variantes. Or, parmi eux, 15 ou 20 déploient avec une originalité parfaite et une beauté sans égale le drame intemporel et éternel de notre révolte contre le caractère inexorable de la mort ; un drame aux possibilités infinies – d’amour, d’âme, d’imagination et d’esprit – luttant contre une négation totale. D’où une interrogation et un sentiment d’indignation à l’encontre d’une Nature impitoyable : toutes nos passions et notre sensibilité, toutes nos ambitions et notre potentiel doivent tomber sous sa faux, révélant la fragilité de chaque amour et de chaque vie face au Refus catégorique de la Nature. Minas Tololyan, qui, parmi tous les commentateurs, a peut-être le mieux compris Tourian, écrit :« L’amour de Tourian est au commencement et à la fin de son désir de vivre et du sombre destin d’être prédestiné à mourir […] Le moteur de [sa] poésie est toujours ce combat entre le désir de vivre et le destin de ne pouvoir vivre […], cet affrontement entre le fait de vivre et de ne pas vivre, de lutter et de ne pas y arriver […]. »(Un Siècle de littérature, p. 185-187)Dans ses commentaires sur la puissance de la poésie de Tourian, le Père mékhitariste Mesrop Janashian, critique littéraire, va plus loin. Comparé à Mkrtich Beshigtashlian, autre grand poète arménien, Bedros Tourian, écrit-il, est :« le poète de l’emportement et de la révolte, le poète d’une levée immense de l’esprit, de la contestation et d’un combat féroce. »(Histoire de la littérature arménienne moderne, p. 196)Seuls quelques traits de langue trahissent des périodes dans ses poèmes qui sont autant d’instants où la vie se cristallise. Hagop Ochagan note avec justesse : « Aucun être n’éprouvera de difficulté à se reconnaître, lui ou elle, ou du moins en partie, derrière chacun de ces vers, l’enfant selon son âge, l’adolescent(e) selon son caractère, l’adulte selon sa coupe d’amertume et l’homme et la femme âgée selon le désespoir de leurs illusions perdues […] »(Panorama de la littérature arménienne occidentale, vol. II, p. 366)I. Le jeune génieLorsque Bedros Tourian mourut à Istanbul en 1872, quelque 4 000 personnes assistèrent à ses funérailles. Ce qui équivaudrait aujourd’hui dans une ville de la taille de Beyrouth, Caracas ou Londres, à 100 000 ou 150 000 personnes battant le pavé. Ces gens ne venaient pas seulement honorer un poète d’exception, mais un homme d’exception. Tourian était poète. Mais il fut aussi dramaturge, comédien, journaliste, intellectuel et militant – avant même ses 21 ans. Du fait de sa célébrité comme poète, il écrit étonnamment que « dès le jour » où [je] « pus pour la première fois prendre la plume, cette baïonnette pour idées, je préférai débattre en public que feuilleter les plis de mon âme dans la solitude » (p. 407).La communauté arménienne d’Istanbul, et au-delà, adorait Tourian car il incarnait cet engagement au service des autres, afin de faire avancer et progresser son peuple, engagement qui était alors (mais, hélas, plus maintenant) la marque de l’intellectuel, de l’écrivain et de l’artiste. Perdant un peu plus la vie, chaque fois qu’il crachait du sang, il explique dans un poème, « Ma Souffrance », que ce qui le blesse le plus, quant à sa destinée, ce n’est pas le fait de se voir dénier tout espace pour son épanouissement personnel, ni de « flétrir avant la plénitude », ni de « ployer la tête sur un oreiller de terre, avant d’avoir été brûlé par un ardent baiser », ni même de « devoir respirer l’air humide et moisi d’un taudis », que de devoir mourir avant d’« avoir pu aider sa nation qui souffre ».« Aimer et combattre : voilà ce qui est écrit en lettres de feu dans mon cœur ; tels deux volcans fixés derrière mon front. » (p. 407)Tourian avait la jeunesse, les dons et la fougue du génie. Pourtant, à 19 ans, il est atteint de phtisie – cette maladie mortelle des pauvres – et devait en mourir, moins de deux ans plus tard. Il vécut le drame de sa poésie et au-delà.« Un jour, mon âme possédaLe feu des étoiles, les ailes d’un papillonMon front illuminé de rêves flamboyantsTelles les nuées au crépuscule[…]Un jour, je fus inondé de roses, d’étoilesQue le sombre destin condamna.Les saisissant, les arrachant de mon cœur. »Tourian a été, à juste titre, comparé à Keats et Shelley. Mais il diffère d’eux d’une manière décisive. Il dut écrire et créer dans des conditions véritablement infernales, aux antipodes de la culture, de l’existence privilégiée et du confort qui entouraient les deux Anglais. Il naquit, écrit-il dans l’une de ses admirables lettres, dans un monde qui « semble avoir échappé à l’attention de Victor Hugo », un monde où « les riches festoient sous leurs chandeliers », tandis que « les miséreux grelottent sous la flamme vacillante de leurs lanternes. » (p. 418). Son père, un forgeron, ne pouvait, à lui tout seul, subvenir à sa famille et, à l’âge de 16 ans, Tourian fut contraint de quitter ses études et de travailler pour aider les siens. Et encore arrivaient-ils à peine à joindre les deux bouts. Dans une lettre, Tourian se plaint que « de nos jours, les employeurs […] ne désirent pas des êtres humains, mais du bétail qu’ils puissent mettre au travail et exploiter » (p. 418). Il se plaint aussi d’un certain M. Tigran, qui produit les pièces qu’écrit Tourian, mais qui « refuse de [lui] verser » les moindres honoraires. Dans un ultime poème inachevé, Tourian nous rappelle à nouveau sa détresse matérielle, implorant la lune de « ne pas oublier le taudis où vide est l’âtre » et où « seuls des cœurs au désespoir nichent et s’exhalent ». Hagop Ochagan élude à juste titre ceux qui tentent de dissimuler les causes sociales de la mort prématurée de Tourian derrière des expressions ampoulées, le présentant comme une « victime de la maladie des poètes » :« Bedros Tourian n’hérita pas sa maladie du sein maternel. Il la contracta du fait de l’environnement terrible et impitoyable qui applaudissait ce pâle garçon au théâtre, sans se soucier le moins du monde que l’âtre familial ne manquait pas seulement de feu, mais jusqu’à une étincelle. » (p. 296)Le fardeau de la misère n’affaiblit pas la passion créatrice du poète. « Je ne hais pas l’argent, mais j’aime la plume », écrit Tourian, même s’il est contraint de la tenir « les doigts gelés » dans « un coin glacial » de sa maison. C’est dans de telles conditions que ce garçon de génie parvint à produire non seulement son œuvre poétique, mais neuf pièces de théâtre, de multiples traductions de textes classiques, un journalisme de qualité et des lettres personnelles qui sont autant de joyaux, tous comme empreints de cet amour sans bornes, fait de plaisir et de joie, d’harmonie et de réciprocité, de générosité et de solidarité dans ce périple qu’est la vie.Tourian ressentit profondément la tragédie de sa mort prématurée. Il « ne vint au monde », écrit-il, « que pour assister et éprouver [son] propre malheur et sa propre mort […] Comme si je parlais d’outre-tombe. Je suis comme un rayon de soleil couchant, je m’éteins, je m’effondre […] ». Mais il ne considère pas son cas comme singulier. Dans une note qui rappelle l’une de celles de Napoléon lors de la dernière campagne de Russie, Tourian évoque « ces monticules de terre dans les cimetières publics, qui eussent pu être des volcans ; au lieu de cela, l’étincelle ensevelie dans les épaisses ténèbres des cœurs jamais ne s’enflammera. » (p. 419). La poésie de Tourian vient aussi éclairer le feu de leurs rêves. II. S’emporter contre la disparition de la lumièreA mesure qu’il dépérit lentement de maladie, Bedros Tourian éprouve plus vivement encore tout ce qu’il doit laisser derrière lui – une vaste étendue d’amour, d’imagination et d’envols, tous les plaisirs et les douleurs de l’existence, toute la beauté de la nature, ses étoiles et le soleil, ses rivières et ses arbres, ses fleurs et ses oiseaux. Ses poèmes sont ces instants devenus vivants, tandis qu’il contemple passionnément, avec nostalgie, puis colère, tout ce qui passe. En souvenir de son ami Vartan, un jeune homme doué, semblable à lui, destiné, selon les mots de Tourian, « à révolutionner les idées », véritable « soldat des lumières », il décrit ce qu’il demande à la vie. Parlant à son ami, qui se trouve maintenant dans l’au-delà, Bedros Tourian écrit :« Oh, s’il est quelque arbre jetant son ombreUn ruisseau à ses côtésS’il est quelque amour non corrompuS’il est quelque brise fraîche et quelque libertéAlors, ce jour-là, je m’affranchiraiDe cette vie de haillons qui enserre mon espritEt me réfugierai avec joie au sein de cette terre désolée. »La passion et l’imagerie rappellent ici cette tombe shakespearienne – « And that small model of the barren earth / Which serves as paste and cover to our bones. » [Et ce petit arpent de terre stérile / Qui sert de pâte et de couverture à nos ossements. » (Richard II, acte III, scène II). Ce n’est pas le seul écho de Shakespeare dans la poésie de Tourian, saisissant dans un subtil équilibre dramatique toutes les oppositions entre une vie déclinante et les désirs qui flamboient toujours en elle. Eléments qui culminent dans « Complaintes », un poème empreint d’une colère désespérée, impuissante, à la fureur incrédule et fulminant contre ce tour cruel du destin, contre une Nature dédaigneuse et un Dieu méprisant, contre le caractère inévitable d’un rêve et d’une ambition destinés à être brisés et ensevelis :« En vain les fleurs, aurore du printemps, exhalentLeur encens vers l’autel de mon cœur.Las ! Tous se raillent de moi !Le monde entierN’est qu’une divine plaisanterie ! »Tourian se sent « riche de pensées immenses », qui sont « infinies ». Sa volonté et son esprit« Osent défier sa mortelle prisonSondant les profondeurs du cielEt gravissant les marches sans fin des étoiles. »Or il se voit réduit à l’état d’une « feuille flétrie », que « le tourbillon des vents d’automne doit rapidement chasser ». D’un « soupir gémissant parmi les tristes et sombres cyprès », qui sera bientôt contraint de « te dire adieu, ô mon Dieu, adieu, ô Soleil ! ». Mais Tourian ne se laisse pas « attendrir » par la « douce nuit » qu’évoque Dylan Thomas. Pour lui, cette nuit n’augure rien de bon. Entraîné vers son seuil, son « cœur exulte une amertume sans nom ». Tourian a été élevé dans la doctrine chrétienne, conscient de la promesse d’une glorieuse vie future, offerte aux « âmes innocentes », persuadé que la Divinité lui réserve « une vie à venir », faite de « lumière infinie, de parfum, de prière et de louange ». Mais il ne désire rien de tout ceci, du moins pas avant d’avoir connu la beauté terrestre dont il a eu un « bref et fugitif songe ». Et d’implorer :« Oh ! Accordez à mon âme une parcelle de feu !J’aimerais encore aimer, vivre, à jamaisÔ étoiles, visitez mon âme ! Accordez une simple étincelleDe vie à votre amant par la maladie frappé! »C’est alors que, conscient des desseins de la destinée, il profère sa menace vengeresse :« Si mon dernier souffle ici-bas doit s’acheverSans voix et muet, à bout de souffle, parmi la brume et les vapeurs,Las ! Au lieu que quelque existence célesteNe m’accueille, lorsque s’achèvera mon parcours terrestre,Fasse que je devienne quelque pâle éclat de lumière,Attaché à ton nom, et tonner à jamais.Que je devienne maudit, que je te perce les flancs,Oh oui, fasse que je te nomme « Dieu l’impitoyable » ! »Ce coup de colère n’est pas dicté par sa seule souffrance personnelle. « Repentance », écrit au lendemain de « Complaintes », explique que Tourian l’a écrit après avoir assisté aux « sanglots de [sa] mère », « pleurant près de [son] lit ». Il vit « ses larmes de pitié versées au-dessus [de lui] » et se sent coupable d’avoir « causé sa pénible détresse ».« Las ! Une tempête s’élève et secoue mon âmeL’orage d’un chagrin plus amer encore, grondant et brûlant,Sombre torrent que j’épanche alors. Mon Dieu,Pardonnez-moi ! J’ai vu pleurer ma mère. »« Le Petit lac » et « Ce qu’ils disent » enregistrent aussi les contrastes inconciliables entre la stérilité de ce qui est et la gloire de ce qui peut être. Mais ils le font aussi à un autre niveau. Ici, la solitude désolée, dans un monde apparemment inflexible et indifférent à son existence et à son énergie, est prise au piège et minée au sein d’un corps fragile et affaibli. Retiré du monde et en communion avec le lac, Tourian réfléchit :« Telles ces vagues sans fin que tu déploiesMon âme roule des pensées sans finTels ces chatoiements sans fin que tu déploiesMon cœur roule des blessures sans fin.Même si en ton seinUn millier d’étoiles venaient à s’abattreTu ne serais jamais pareilA mon âme, cette flamme infinie. »Or personne n’éprouve de sentiments pour un « cœur que n’a pas approché la moindre aurore ». Et de demander : pourquoi ce « silence », pourquoi cette « tristesse sans fin », pourquoi cette « absence de feu » ?« Ah, l’aube qui exploses’exprime par des mots et des discoursMais elle aussi, comme mon âme, est infinie. »Beaucoup le « rejettent », peut-être parce qu’il n’est ni riche, ni en bonne santé. « Il n’a que sa lyre », disent-ils. D’autres murmurent : « Il tremble, n’a pas de couleurs. » D’autres encore : « Il est près de mourir. » Mais personne ne demande : « Que couvez-vous ? »« Nul ne dit :« Ouvrons ce cœur désoléVoyons ce qui est écrit en son sein. »Voilà du feu ! Et non un livre ! »Tandis qu’il s’apprête à partir, il ne reste dans son cœur que « cendres et souvenirs ». Tourian s’avoue défait, mais ne se réconcilie jamais avec la vacuité de la mort et continue d’espérer « roses, émoi, envol et étoiles », au seuil même de la tombe.Le jeune Tourian ressent d’une façon particulièrement aiguë l’aridité d’une existence privée des plaisirs et des passions d’un amour romantique et sexuel :« En vain les étoiles me renvoient le mot « amour »,Que de sa langue argentée m’enseigne le boulboul ;En vain les zéphyrs me le soufflent, en vainL’onde limpide me renvoie l’image de ma jeunesse. »Ses désirs de jeunesse lui inspirent quelques-uns des plus beaux, mais aussi des plus profonds poèmes d’amour jamais écrits. L’amour est un besoin et une force irrépressibles. Que l’on ne peut ni fuir, ni rejeter. Il aimerait « vivre retiré, aimer les fleurs et les clairières boisées ». Il souhaite « s’établir au sein d’une profonde méditation et d’une allégresse visionnaire » ou « faire du ruisseau transparent un ami cher ». Mais il se voit à nouveau envahi, à mesure que :« Une galaxie de regards lumineuxUn bouquet suave de souriresUn creuset de mots éparsDe leurs artifices m’ensorcellent. »Si d’autres poètes mesurent la beauté humaine en la comparant à la majesté de la Nature, Tourian fait l’inverse, montrant la Nature pâlissant devant la beauté humaine.Qu’elle soit « une flamme née des cieux » ou « un sourire radieux » :« De tes yeux les cieux n’ont l’éclat brillantDe ton sein de neige est privée la roseEn vain, sur la face de la lune,Cherche-t-on ce ton rosé qui s’effaceDe tes joues satinées, rougissantes. »La beauté de son amour est supérieure à tous les éléments de la galaxie, elle rabaisse toutes les beautés de la Nature :« Lorsque ta voix suave et enivranteSe fait entendreDes cyprès le rossignolSe tait de désespoir. »La poésie amoureuse de Tourian n’ignore pas l’aspect plus sombre de l’âme humaine. Le prodige et l’éclat de la nature, le chant de l’oiseau et le vent, le coloris des fleurs et le vert de l’herbe, dans « La Vierge abandonnée », constituent autant de contrepoints à la souffrance d’une femme abusée et trahie au nom de l’amour. Son existence aurait dû être aussi joyeuse et colorée que la Nature. Et pourtant c’est le contraire. L’abus et la trahison qui acquièrent ici une forme personnelle apparaissent dans la poésie patriotique de Tourian comme des vices sociaux mortels.III. Le poète comme libérateurBedros Tourian était un homme de son temps et, comme chantre passionné, à l’instar de nombre de sa génération, il mit ses talents et ses énergies au service de la renaissance nationale et sociale de l’Arménie. Le théâtre et ses pièces – neuf écrites, alors qu’il n’avait pas encore 21 ans – furent ici le principal instrument de Tourian. « Le théâtre, écrit-il, est l’une de ces institutions [qui constituent] les premières étapes d’une nation en quête de progrès et de lumières […], sans lequel tout progrès est impossible. » (p. 403). Le théâtre, ajoute-t-il, « est un miroir dans lequel chaque homme peut contempler sa véritable image et commencer à purifier et éclairer les traits désagréables qui s’y reflètent. » (p. 404)Parmi ses pièces, trois des meilleurs poèmes patriotiques de Tourian – « Douleurs d’Arménie », « Vœux pour l’Arménie » et « Ma Souffrance » - déploient un exposé inspiré et une transition parvenant à maturité, lesquels rompent avec un modèle plus ancien, fait de pompeux roulements de tambour et au classicisme desséché, donnant ainsi écho, ne fut-ce que par inadvertance, à la dureté et à l’humiliation de l’oppression nationale, ainsi qu’à l’aliénation de l’exil et de l’émigration.Déclamation et hyperbole mal placée bannissent les êtres de chair et tout sentiment sincère dans « Douleurs d’Arménie ». Mais, dans l’esprit de sa dédicace patriotique et la vigueur occasionnelle de ses images, le texte conserve une certaine force. L’Arménie, qui fut jadis la patrie de « siècles glorieux », est maintenant une terre « au sol assombri de sang, vêtue de haillons ». « D’antiques monuments servent maintenant de tribunes à des trônes étrangers », tandis que :« Des temps jadis la couronne flamboyante n’est plus.En lieu et place de ses joyaux sans prixDe sombres pensées la sueurDevenues de pierreOrne ton front ridé. » Le poème inscrit aussi, non sans justesse, les dissensions internes qui conduisirent à la fin de l’Arménie ancienne, tout en critiquant la fuite des élites arméniennes, lesquelles :« Au fil des sièclesOnt perdu tout sentiment, t’ont oubliéeEt ne viennent plus t’étreindre avec émotion. »Mais son patriotisme manque de profondeur. Il n’est pas fondé sur l’expérience du peuple arménien dans sa patrie historique, ses foyers, ses villages, ses champs et ses vallées, à mesure qu’il se mit à résister à l’oppression de plus en plus insupportable de la tyrannie ottomane. Le cadre central de « Douleurs d’Arménie », la véritable structure de sa vision – gloires anciennes, classiques ; trônes, couronnes et cours royales – ne reflète pas celle du paysan ancestral, dont l’idéal de libération s’attachait passionnément aux droits à la terre et pouvoir y travailler en sécurité. Au lieu de cela, cette vision exprime un patriotisme étranger, déformé, mirage engendré par l’expérience d’une intelligentsia en diaspora, exilée et déracinée. Subsistant au cœur même d’un empire oppresseur, elle élabora un patriotisme qui était une combinaison romantique d’un savoir livresque et d’une fascination, mêlée de crainte, à l’égard des puissances européennes et même de la Cour ottomane, lesquelles, réunies, ne firent que supprimer et instrumentaliser la quête d’émancipation des Arméniens. Si ces nations possèdent couronne et cour comme marques de liberté, pouvoir et gloire, de même les Arméniens. D’où la tentative de reconstruire un passé arménien adéquat, pour la résurrection duquel l’on puisse alors lutter.« Vœux pour l’Arménie » dépasse cette aliénation, à l’aide de couplets qui expriment une passion pour l’ambition nationale et le service de l’Etat :« Quoi ? T’oublier, Arménie !Jamais. Mais être ce chêne ténébreux qui t’ombrage.Jours de liberté, vous oublier !Jamais. Mais être une flamme et en faire don aux Arméniens.Sombres, sombres jours, vous oublier !Jamais. Devenir sang et t’en teindre.Liberté, t’oublier !Jamais. Mais être cette épée qui ouvre ton cœur. »Dans « Ma Souffrance », la vision de Tourian atteint à un humanisme simple, mais profond :« Cette patrie affligée qui est mienneTel le rameau desséché d’une humanité en souffranceMourir inconnu, avant de n’avoir pu lui porter aideOh ! Cela seul m’est une souffrance. »Ailleurs, dans un article sur le théâtre, il expose aussi les prémisses d’un sentiment louable de confiance en la nation, lequel ne devait, hélas, jamais s’imprimer dans la politique de l’Arménie moderne. Pour établir fermement le théâtre arménien, écrit-il, « il nous faut délaisser l’étranger, car nous n’avons rien à espérer des étrangers ; n’ayons d’espoir qu’en l’Arménien […] Seul l’Arménien peut aider l’Arménien […] » (p. 406)Par delà ces considérations patriotiques, Tourian mena aussi très tôt un combat poétique contre un monde qu’il voyait disloqué par la discorde, les inégalités, le sectarisme et les guerres religieuses. Ecrit en 1868, « Aimons-nous les uns les autres » dénonce ces « faux Christs » qui détournent les commandement de leur Seigneur et « font de la Croix le manche de leur hache ». Malgré l’invitation chrétienne à « s’aimer les uns les autres », dans la société de son temps, « personne n’aime les pauvres » :« Effacée, piétinée, telle est la tombe du miséreux ;Du miséreux vacille la chandelle parmi l’obscurité ;Et dans ces ténèbres pleurent des enfants affamésTandis qu’au palais les convives allument leurs chandeliersEt que l’équipage du riche fuit gaiement le passé,Le cadavre du mendiant solitaire est enseveli en silence. »La dimension contemporaine et sociale des préoccupations à l’œuvre dans le monde inspiré de Tourian acquiert une intensité hardie dans sa dernière pièce Le Théâtre ou les Misérables. Laquelle marque un écart par rapport aux thèmes du nationalisme aliéné, fondé sur des récits historiques classiques romancés, qui dominaient alors la scène. Dans sa préface, Tourian écrit ce qu’il en espère :« un exemple à suivre pour d’autres auteurs, afin qu’ils travaillent à créer des pièces s’inspirant d’épisodes de la vie quotidienne contemporaine. Lesquelles auraient beaucoup plus de valeur pour la communauté arménienne que [ces récits] d’épopées tragiques … qui n’échappent pas toujours à la monotonie […] » (p. 338)Grâce à ses efforts en ce sens, cette pièce de Tourian, mis à part ses mérites artistiques, est considérée comme une étape marquante dans le théâtre arménien contemporain.***Tourian pressentit une immortalité, peut-être inspirée par l’audace et l’assurance de ses 21 ans. « Les anges pâles de la mort » surgiront alors et dans un « suaire m’envelopperont, froid et glacé comme de la pierre ». Mais, alors même qu’« ils auront mis en ordre ma tombe » et que « mes chers proches s’éloignent de mon tombeau » :« Sachez, mes amis, que je vivrai toujours ;Mais, lorsque oubliée ma tombe demeureraDans quelque vague recoin, négligée et ignorée,Lorsque dans le monde mon souvenir s’effacera,Alors sera venu pour moi le temps de mourir ! »Des années durant, après sa mort, la tombe de Tourian devint un lieu de pèlerinage, visité par les esseulés et les marginaux, des admirateurs, des écrivains en herbe et des militants politiques. Sa poésie a été sans cesse publiée et une nouvelle traduction anglaise, à paraître bientôt, témoigne de son héritage vivant. Parouir Sevak note, à juste titre : « Tant qu’existeront l’amour, le rire et les larmes, existera la poésie de Bedros Tourian. »[Note de l’A. :N’étant pas poète, j’ai utilisé les traductions parues dans diverses sources - Alice Stone Blackwell, www.love.poemslibrary.com, www.sacred-textes.com – ne recourant aux miennes que lorsque j’y étais contraint. Je n’en commenterai pas la qualité et me bornerai à noter que chaque traducteur crée quelque chose de nouveau, selon son approche. Mais savoir comment différents efforts se mesurent mutuellement et au sens supposé de l’original peut être la source d’un débat éternellement profitable.]Eddie Arnavoudian est diplômé d’histoire et de sciences politiques de Manchester, Angleterre. Il anime la rubrique de littérature arménienne sur Groong. Ses essais littéraires et politiques paraissent aussi dans Haratch (Paris), Naïri (Beyrouth) et Open Letter (Los Angeles).__________
Source : http://groong.usc.edu/tcc/tcc-20060911.htmlTraduction : © Georges Festa – 04.2010.Avec l’aimable autorisation d’Eddie Arnavoudian.Cliché : http://armenianhouse.org/duryan/duryan.html
Peter BalakianHistory of Armenia Last nightmy grandmother returnedin the brown dressstanding on Oraton Parkwaywhere we used to walkand watch the highwaybeing dug out.She stood againsta backdrop of steam hammersand bulldozers,a bag of fruitin her hand,the wind blowingthrough her eyes.I was runningtoward herin a drizzlewith the morning paper.I was hungry –she said,in the grocery storea man is standingto his ankles in blood.The babies in East Orangehave disappearedmaybe eaten bythe machineryon this long road.When I asked for my mother –she said gone,all gone.The girls went for soda,maybe the Coke was badthe candy sour.This morning the bedsare empty, water off,the toilets dry.When I went to the garden for squashonly a lump was there,when I went to clipparsleyonly a hole.We walked past pilesof gray cinder and cementtrucks, there were no men.She said, Grandpa leftin the morningin the dark ;he had pants to pressfor the firemen ofEast Orange.They called himin the middle of the night,West Orange was burningMontclair was burningBloomfield and Newarkwere gone.One woman carriedthe arms of her childto West Orange last nightand fell on her uncle’sstoop, two boys camewith the skinof their legsin their pocketsand turned themselves into local officials ;this morning sunis red and spreading.If I go to sleeptonight, she saidthe ceiling will openand bodies will fallfrom clouds, Yavreywhere is the angelwithout six fingersand a missing leg,where is the angelwith the news that the riveris coming back,the angel with the wordthat the water will be clearand have fish.Grandpa is pressingpants, they came for himbefore the birds were up –he left without shoesor tie, without shirtor suspenders.It was quiet,The birds, the birdsWere still sleeping.Peter Balakian_________
L’autre nuitgrand-mère est revenuevêtue de sombresur Oraton Parkwayoù nous avions coutume de nous promeneret de regarder la grande routeen chantier.Elle est làavec en toile de fond des marteaux-pilonet des bulldozers,un sac de fruitsà la main,et le vent qui soufflesur ses yeux.J’accourrevers elleà travers la bruineavec le journal du matin.Quand je lui dis :« J’ai faim »elle me répond,dans l’épicerieil y a un hommeles chevilles en sang.à East Orange les bébésont disparuqui sait ? dévorés partoutes ces machinesle long de cette route.Lorsque je l’interroge sur ma mère –Partie, me répond-elle,ils sont tous partis.Les filles adorent le soda,peut-être le coca était-il mauvaisle sucre acide.Ce matin les litssont vides, l’eau coupée,les toilettes à sec.Quand j’entre dans le jardinpour mon squashil n’y a qu’une souchequand je veux couperdu persilil n’y a qu’un trou.Nous dépassons des filesde camions gris cendre et cimentnulle âme qui vive.Elle me dit : Grand-père est partiau matindans le noir ;il avait des pantalons à repasserpour les pompiersd’East Orange.Ils l’ont appeléen pleine nuit,West Orange brûlaitMontclair brûlaitBloomfield et Newarkavaient disparu.Une femme traînaitles bras de son enfantvers West Orange la nuit dernièreelle est tombée surla véranda de son oncledeux garçons sont arrivésavec la peaude leurs jambesdans leurs pocheset ils se sont tournés versles autorités locales ;ce matin-là le soleilest rouge, envahissant.Si je vais dormircette nuit, dit-elle,le plafond va s’ouvriret des corps vont tomberdes nuages. Yavreyoù est l’angeauquel il manque six doigtset privé d’une jambe,où est l’angeapportant la nouvelle que la rivièrerevient,l’ange qui nous ditque l’eau redeviendra claireet s’emplira de poissons.Grand-père repasseles pantalons, ils viennent le voiravant le lever des oiseaux –il est parti sans ses chaussuressans sa cravate, sans sa chemiseni ses bretelles.Tout était calme.Les oiseaux, les oiseauxdormaient encore.Traduction : © Georges Festa – 10.2008__________
Source : http://www.mirrorspectator.com/pdf/The%20Armenian%20Mirror-Spectator%20April%2024,%202010.pdfTexte repris de Peter Balakian, Black Dog of Fate, Basic Books, 2009, 304 p. [Nouvelle éd. revue et augm. – Traduction française à paraître en 2010 – G. Festa].
Djemal Pacha passant en revue des orphelins arméniens turcisés à Damas en 1917In : Aram Andonian, Mémoires de Naïm Bey, 1964, p. 24© www.genocide-museum.amLa preuve vivante du génocide arménienpar Robert FiskThe Independent, 09.03.2010 [Les Etats-Unis veulent nier le fait que le massacre par la Turquie d’un million et demi d’Arméniens en 1915 fut un génocide. Or la preuve est là, dans un orphelinat situé sur une hauteur près de Beyrouth.]Ce n’est qu’une petite tombe, délimitée par un banal rectangle en béton, où fleurissent des lys jaunes sauvages. A l’intérieur gisent les ossements, les crânes et des morceaux de fémur, réduits à l’état de poussière, de près de 300 enfants, des orphelins arméniens de l’immense génocide de 1915, qui moururent de choléra et de faim, alors que les autorités turques tentaient de les « turciser » dans un Collège converti en orphelinat, sur les hauteurs de Beyrouth. Mais, pour l’heure, cette histoire quasi inconnue de ces 1 200 enfants survivants – âgés de 3 à 15 ans –, lesquels vécurent dans le dortoir bondé de cet – ô ironie - élégant édifice en pierre de taille, prouve que les Turcs ont de fait perpétré un génocide contre les Arméniens en 1915.Barack Obama et sa docile Secrétaire d’Etat, Hillary Clinton – laquelle fait maintenant pitoyablement campagne pour empêcher le Congrès des Etats-Unis de reconnaître que le massacre par les Turcs ottomans d’un million et demi d’Arméniens fut un génocide – devraient venir ici, dans ce village des hauteurs du Liban, et s’incliner de honte. Car il s’agit d’un récit tragique, effroyable, de brutalités exercées à l’encontre d’enfants en bas âge, sans défense, dont les familles avaient déjà été assassinées par les forces turques au début de la Première Guerre mondiale, et dont certains relateront ensuite comment ils furent contraints de broyer et manger les squelettes de leurs camarades orphelins morts, pour survivre à la famine.Djemal Pacha, l’un des architectes du génocide de 1915, et – hélas ! – la première féministe de la Turquie, Halide Edip Adivar, contribuèrent à administrer cet orphelinat de la terreur, dans lequel des enfants arméniens furent systématiquement dépossédés de leur identité arménienne et affublés de nouveaux noms turcs, contraints de devenir musulmans et sauvagement battus s’ils étaient surpris en train de parler arménien. Les prêtres du Collège lazariste d’Aintoura ont enregistré de quelle manière ses enseignants lazaristes d’origine furent expulsés par les Turcs et comment Djemal Pacha se présenta en personne sur le perron, accompagné de son garde du corps allemand, après qu’un muezzin ait commencé à appeler les musulmans à la prière, une fois la statue de la Vierge Marie ôtée de son beffroi.Jusqu’ici, l’argument selon lequel les Arméniens ont subi un génocide se basait sur la nature délibérée du massacre. Or l’article II de la Convention des Nations Unies de 1951 sur la Prévention et la Répression du Crime de génocide déclare que la définition du génocide – « détruire en totalité ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux » - inclut « le fait de transférer par la force les enfants d’un groupe vers un autre groupe ». C’est exactement ce que les Turcs ont fait au Liban. Des photographies existent encore, montrant des centaines d’enfants arméniens quasi nus accomplir des exercices physiques dans l’enceinte du Collège. L’une d’elles montre même Djemal Pacha se tenant sur le perron en 1916, près de la jeune et belle Halide Adivar, laquelle – après quelques hésitations – accepta de gérer l’orphelinat.Avant sa mort en 1989, Karnig Panian – qui avait six ans lorsqu’il arriva à Aintoura en 1916 – rappelait en arménien comment son nom fut changé et comment il se vit attribuer un numéro, 551, pour toute identité. « Chaque jour, au coucher du soleil, en présence de plus de mille orphelins, lorsque le drapeau turc était baissé, on récitait « Longue vie au général pacha ! » C’était la première partie de la cérémonie. Puis venait le temps des punitions pour ceux qui s’étaient mal comportés durant la journée. Ils nous battaient à coups de falakha [une baguette utilisée pour frapper la plante des pieds]. Parler arménien entraînait la punition la plus lourde. »Panian décrit comment, du fait de ces traitements cruels ou de leur faiblesse physique, beaucoup d’enfants moururent. Ils étaient alors enterrés derrière l’ancienne chapelle du Collège. « La nuit, des chacals et des chiens sauvages les déterraient et dispersaient leurs os […] Durant la nuit, les gamins couraient dans la forêt environnante chercher des pommes ou n’importe quel fruit qu’ils pouvaient trouver – et leurs pieds heurtaient des os. Alors, ils ramenaient ces os dans leurs chambres et les broyaient en cachette pour en faire de la soupe, ou bien ils les mélangeaient à des céréales pour pouvoir les manger, car on manquait de nourriture à l’orphelinat. Ils mangeaient les os de leurs copains morts. »Grâce aux archives en place, Emile Joppin, le prêtre qui dirigeait alors le Collège lazarite d’Aintoura, écrit dans le magazine de l’école en 1947 : « Les orphelins arméniens étaient islamisés, circoncis et se voyaient attribuer de nouveaux noms arabes ou turcs. Leurs nouveaux noms conservaient les initiales de leurs noms de baptême. C’est ainsi que Haroutioun Nadjarian recevait le nom d’Hamed Nazih, Boghos Merdanian celui de Bekir Mohamed et Sarkis Safarian celui de Safouad Sulieman. »Missak Kelechian, un ingénieur arménien américain né au Liban, est un passionné d’histoire arménienne et a déniché un rapport très rare, publié à compte d’auteur en 1918 par un officier de la Croix Rouge américaine, le major Stephen Trowbridge, lequel arriva au Collège d’Aintoura, après sa libération par les troupes britanniques et françaises, et qui s’entretint avec les orphelins survivants. Son récit confirme point par point les recherches du Père Joppin en 1949.« Toute trace, et autant que possible tout souvenir, des origines arméniennes ou kurdes des enfants devait être supprimé. Des noms turcs leur étaient attribués et les enfants étaient contraints de pratiquer les rites prescrits par la loi et la tradition islamiques […] Aucun mot arménien ou kurde n’était autorisé. Les enseignants et les surveillants étaient formés avec soin pour imprégner les idées et coutumes turques dans l’esprit des enfants et les catéchiser [sic] régulièrement sur […] le prestige de la race turque. »Halide Adivar, dont le New York Times fera plus tard l’éloge en la qualifiant de « Jeanne d’Arc turque » - une présentation que contestent bien évidemment les Arméniens – naquit à Constantinople en 1884 et fréquenta un Collège américain dans la capitale ottomane. Elle se maria à deux reprises et écrivit neuf romans – Trowbridge reconnaît même qu’elle fut une « femme aux dons littéraires remarquables » - puis servit comme femme officier dans l’armée de libération de Mustafa Kemal Ataturk, après la Première Guerre mondiale. Elle vécut ensuite en Grande-Bretagne et en France.Kelechian, encore lui, a retrouvé les mémoires d’Adivar, oubliés depuis longtemps et très intéressés, publiés à New York en 1926, dans lesquels elle rappelle comment Djemal Pacha, commandant la 4ème Armée turque à Damas, visita en sa compagnie l’orphelinat d’Aintoura :- « Je lui dis : « Vous vous êtes montré aussi bon qu’il est possible de l’être envers les Arméniens en ces jours difficiles. Pourquoi permettez-vous que des enfants arméniens portent des noms musulmans [sic] ? Autant transformer des Arméniens en musulmans. Un jour, l’Histoire se vengera sur la génération suivante de Turcs. »- « Vous êtes une idéaliste, me répondit-il avec gravité. Et comme tous les idéalistes vous n’avez pas le sens des réalités […] Il s’agit d’un orphelinat musulman et seuls les orphelins musulmans y sont autorisés. »D’après Adivar, Djemal Pacha lui aurait confié qu’il « ne pouvait supporter de les voir mourir dans les rues », en lui promettant qu’ils « retourneraient dans leur peuple » après la guerre.Adivar répondit au général : « Mais je n’ai rien à faire d’un tel orphelinat ! ». A quoi, selon elle, Djemal Pacha aurait répliqué : « Vous le ferez. Lorsque vous les verrez dans la misère et les souffrances, vous irez vers eux, sans songer un seul instant à leurs noms et à leur religion. » C’est exactement ce qu’elle fit.Plus tard, durant la guerre, Adivar s’adresse cependant à Talaat Pacha, l’architecte du premier génocide du 20ème siècle, et rapporte comment il perd pratiquement toute contenance en parlant des « déportations » (terme qu’elle utilise) des Arméniens, lui disant : « Ecoute, Halide […], j’ai un cœur aussi bon que le tien et, la nuit, je n’arrive pas à dormir en songeant aux souffrances humaines. Mais c’est quelque chose de personnel et je suis ici sur cette terre pour penser à mon peuple et non à mes sentiments […] Un nombre équivalent de Turcs et de musulmans ont été massacrés durant la guerre des Balkans [1912], et pourtant le monde a gardé un silence criminel. Je suis convaincu que tant qu’une nation agit de son mieux pour ses propres intérêts et y parvient, alors le monde l’admire et trouve cela moral. Je suis prêt à mourir pour ce que j’ai fait et je sais que je mourrai pour cela. »Les souffrances qu’évoque Talaat Pacha d’un ton aussi glacial, apparurent avec évidence à Trowbridge lorsqu’il rencontra lui-même les orphelins d’Aintoura. Beaucoup avaient vu leurs parents assassinés et leurs sœurs violées. Levon, qui venait de Malgara, fut chassé de sa maison avec ses sœurs âgées de 12 et 14 ans. Les jeunes filles furent prises par des Kurdes – alliés aux Turcs – comme « concubines », tandis que le garçon fut torturé et affamé, rapporte Trowbridge. Il fut finalement conduit par ses ravisseurs dans l’orphelinat d’Aintoura.Takhouhi – son nom signifie « Reine » en arménien et elle était originaire d’une riche famille de Rodosto sur la mer de Marmara – partit à dix ans avec sa famille dans un train de marchandises pour Konya. Deux de ses frères moururent dans le wagon, ses deux parents contractèrent le typhus – ils moururent dans les bras de Takhouhi -, tandis qu’elle parvint, avec son frère aîné, à Alep. Elle est finalement séparée de lui par un officier turc, reçoit le nom musulman de Muzeyyan et se retrouve à Aintoura. Lorsque Trowbridge lui propose d’essayer de retrouver quelqu’un à Rodosto et de lui rendre les biens de sa famille, elle lui répond, dit-il : « Je ne veux rien de tout cela, si je ne peux retrouver à nouveau mon frère ! » Lequel frère serait mort à Damas.Trowbridge relate maintes autres tragédies de la part des enfants qu’il découvre à Aintoura, observant avec amertume qu’Halide « et Djemal Pacha aimaient se faire photographier sur les marches de l’orphelinat […], posant en tant que dirigeants du modernisme ottoman. Ont-ils réalisé ce que le monde extérieur penserait de telles photographies ? » D’après le compte rendu de Trowbridge, 669 enfants seulement survécurent, dont 456 Arméniens, 184 Kurdes et 29 Syriens. Talaat Pacha n’est pas mort pour ses péchés. Il fut assassiné par un Arménien à Berlin en 1922 – son corps fut ensuite restitué à la Turquie sur ordre exprès d’Hitler. Djemal Pacha fut assassiné dans la ville turque de Tiflis. Halide Edip Adivar vécut en Angleterre jusqu’en 1939, date à laquelle elle revint en Turquie, devenant professeur de littérature anglaise, puis élue au Parlement de Turquie, pays où elle mourut à l’âge de quatre-vingts ans.Ce n’est qu’en 1993 que les ossements des enfants furent découverts, alors que les Pères Lazaristes creusaient les fondations pour de nouvelles salles de classe. Ce qui subsistait de leurs restes fut cérémonieusement transporté dans le petit cimetière où les prêtres du Collège sont enterrés et déposé dans une tombe unique, mais profonde. Kelechian m’a fait voir ce triste lieu, ombragé de grands arbres, par-dessus un mur d’un mètre cinquante. Aucune plaque, aucune pierre tombale ne signalent leur fosse commune._________
Source : http://www.independent.co.uk/opinion/commentators/fisk/robert-fisk-living-proof-of-the-armenian-genocide-1918367.htmlTraduction : © Georges Festa – 04.2010.