mercredi 30 juin 2010

Var Hong Ashe - Cambodge : survivre aux Khmers rouges / Cambodia : surviving the Khmer Rouge

© Hodder & Stoughton, 1988

Cambodge : survivre aux Khmers rouges

par Var Hong Ashe

www.opendemocracy.net


Je suis née et j’ai grandi au Cambodge, petit pays au sud-est de l’Asie. Puis je suis montée dans la ville de Takeo, au sud de la capitale, Phnom Penh. Le Cambodge (1) était alors gouverné par le roi Norodom Sihanouk et vivait ses premières années d’indépendance, après le régime colonial français. En mars 1970, Sihanouk fut renversé par un coup d’Etat dirigé par le général Lon Nol, qui proclama la république sept mois plus tard. Ce qui, avec l’empiètement de la guerre depuis le Vietnam voisin (2), plongea le pays dans la guerre civile.

Ma famille et mon milieu social étaient plutôt privilégiés. Mes parents menaient une vie aisée. Ils avaient toujours employé des domestiques pour les tâches ménagères, à la cuisine et même pour élever les enfants. En 1975, j’étais mariée avec deux petites filles (âgées à l’époque de 4 ans et de 20 mois). Mon mari travaillait pour l’UNESCO et j’enseignais l’anglais dans un collège à Phnom Penh.

Le 17 avril 1975, nous avons applaudi à la parade victorieuse des soldats khmers rouges dans les rues de Phnom Penh. Chacun était si heureux à la seule pensée que la guerre civile, qui avait duré cinq ans et qui avait déjà créé tant de souffrances (3), prenait fin. Nous ne pouvions imaginer ce qui allait arriver.

Quelques heures plus tard, notre supplice commença. Les Khmers rouges nous ordonnèrent de quitter la ville « sous trois heures » et de ne rien emporter avec nous, afin qu’ils puissent chercher où les soldats républicains étaient partis se cacher. Cet ordre s’appliqua à toutes les villes et cités, petites ou grandes, à travers le pays. Naturellement, la population fit ce qu’on lui ordonna de faire.

Je quittai ma maison avec ma mère (qui devenait aveugle par manque de soins appropriés, suite à une opération des yeux), mes deux filles, mes trois sœurs et mes deux frères. Mon père et mon mari n’étaient pas avec nous et ce n’est que plus tard que j’appris leur sort. Mon père, colonel et chef d’un régiment de 2 000 soldats, se trouvait au front ; les Khmers rouges le tuèrent, ainsi que ses officiers, lorsqu’ils se rendirent. Mon mari était à Paris à ce moment-là ; les Khmers rouges le firent revenir, par ruse, au Cambodge et le tuèrent (4) dès son arrivée.

Cinq heures passèrent, un jour, deux jours, trois jours… Nous comprîmes alors que ce voyage serait sans retour (5). Les Khmers rouges tiraient des rafales de mitraillettes en l’air pour nous obliger à avancer sous la chaleur intense d’un soleil de plomb (avril est le mois le plus chaud de l’année au Cambodge). Les enfants criaient de soif et de faim ; les gens âgés étaient épuisés ; les femmes enceintes accouchaient au bord de la route ; les jeunes se précipitaient dans les maisons le long de la route – maisons vides puisque leurs propriétaires avaient été évacués avant nous – pour y chercher de la nourriture.

Nous vîmes des scènes insupportables : les cadavres pourrissants de ceux qui avaient osé contester les ordres de partir ou refusé de satisfaire aux caprices des Khmers rouges ; des gens âgés qui suppliaient pour qu’on ne les abandonne pas ; des enfants qui gémissaient, ayant perdu leurs parents ; les blessés qui attendaient d’être opérés et qui étaient forcés de quitter les hôpitaux, à peine capables de se tenir droit, leurs blessures encore ouvertes. Tout cela était extrêmement pénible et angoissant.

Nous étions tous dans un état physique pitoyable et dans un état d’esprit totalement impuissant. Nul ne pouvait porter assistance à autrui. Nous étions face à une situation désespérée.

J’appris plus tard que les Khmers rouges voulaient éliminer (6) les riches, les intellectuels et tous ceux qui avaient fait des études – comme les médecins, les ingénieurs et les professeurs, dont la majorité avaient tendance à vivre dans les villes. Pour les Khmers rouges, ces gens faisaient partie d’un régime dictatorial et corrompu qui exploitait les pauvres, et ils cherchaient à détruire tout ce qu’ils estimaient appartenir à ce monde : bâtiments, voitures de luxe, villas, réfrigérateurs.

En marge de la vie

Un mois après environ, totalement épuisés, nous nous arrêtâmes dans un village où les Khmers rouges avaient commencé à intégrer les citadins néo-arrivants comme nous à la vie des habitants de la campagne. Ils nous distinguaient des villageois, qu’ils appelaient neak mool-thaan (le peuple ancien), en nous qualifiant de neak jum-leah (le peuple nouveau) ou, dans certains villages, pror-cheer-chun thmey (population nouvelle).

C’était encore la saison sèche. Ma famille et les autres familles du « peuple nouveau » furent affectées au creusement de canaux d’irrigation, aux marais, aux barrages et à la coupe des arbres dans la forêt et la jungle pour laisser la place à des vergers. Lorsque la saison des pluies commença, nous étions réveillés à 4 heures du matin pour aller travailler dans les champs et planter le riz. Nous étions autorisés à revenir à 7 heures du soir pour manger. On était ensuite forcés de participer à des séances de lavage de cerveau de 9 heures à 11 heures du soir. Le matin suivant, à 4 heures, après un repos de quelques heures, tout recommençait.

Les choses ont continué ainsi pendant toute la saison des récoltes. Durant la journée, nous recevions un petit bol de bouillie de riz salé. Portion qui pouvait se réduire à deux cuillerées à soupe d’un simple bouillon, deux fois par jour. Tout le monde maigrissait beaucoup, s’affaiblissait gravement. Nous revenions épuisés après avoir planté du riz, un jour durant. Commençaient alors les séances de lavage de cerveau.

Les Khmers rouges avaient pour habitude de nous déplacer de village en village afin que nous ne puissions organiser un soulèvement. Nous voyagions ordinairement à pied ou dans des chars à bœufs. Une fois cependant, nous fûmes transportés par train. Ce long et lent voyage en train dura trois jours et deux nuits. Les wagons étaient bondés et nous étions comme des sardines en boite. Dans un wagon de plus de 150 personnes, nous étions pour la plupart obligés de rester debout.

Un enfant mourut. Dans le wagon suivant, une vieille femme mourut elle aussi. Les autorités refusèrent d’arrêter le train pour des raisons de temps et de sécurité. Comme certains voyageurs se plaignaient et après de longues, cruelles et angoissantes délibérations, les familles des morts n’eurent d’autre choix que de jeter les corps par la fenêtre.

Chacun se calma durant une longue période, tout en se demandant qui serait la prochaine victime. J’avais le cœur serré de chagrin pour les familles des morts. En outre, j’avais quasiment perdu mes filles dans la jungle lors de ce même voyage – une histoire trop longue à raconter ici.

Au fil du temps, de plus en plus de gens du « peuple nouveau » moururent – de faim, de maladie, d’une fatigue endémique, mais surtout du fait des massacres (7) perpétrés par les Khmers rouges. Ils tuaient les gens pour des motifs totalement risibles : porter des lunettes, savoir lire ou savoir comment ouvrir la portière d’une voiture, ou même avoir une marque blanche au poignet (signe que l’on avait porté une montre). Pour les Khmers rouges, tout cela constituait autant de signes (8) que la personne concernée appartenait à une classe riche, dictatoriale.

Il était commun de voir un homme dont le visage était pâle, tremblant de peur (9), promené à travers le village, les mains liées derrière le dos, gardé des deux côtés par un cadre khmer rouge portant une grande machette. C’était terrifiant : chacun savait qu’ils allaient décapiter cet homme. Ce spectacle avait pour but de nous prévenir que les Khmers rouges exerçaient un pouvoir absolu (10). Nous vivions au jour le jour. Nous n’avions aucune idée de ce qui pouvait nous arriver durant la nuit ou le lendemain.

Jouer avec la mort

Comment ai-je réussi à survivre ? Ce ne fut pas facile. Tu dois constamment être aux aguets et attentif aux méthodes par lesquelles les Khmers rouges (11) peuvent te tromper. Ils nous testaient sans cesse et sans prévenir. A deux reprises, j’ai réussi à être plus rusée qu’eux.

La première fois, un cadre khmer rouge me donna à lire un morceau de papier. Réfléchissant rapidement, je le tiens à l’envers, en lui demandant ce qu’il veut que je fasse avec cette feuille. Il éclata de rire et me dit que j’étais stupide d’essayer de le lire à l’envers.

Le deuxième fois, une de mes anciennes étudiantes me reconnaît face à un soldat khmer rouge et s’adresse à moi en m’appelant neak kroo (professeur). Elle réalise rapidement qu’elle vient de commettre une terrible erreur. Le soldat me toise du regard. En un instant, un millier de pensées traversent mon esprit. Il me faut réagir très rapidement. A ce moment-là, je me rappelle que le mot khmer neak kroo signifie aussi « femme pleine de sagesse ». Je fais semblant d’être très calme et m’adresse au soldat khmer rouge en souriant : « Alors, qu’est-ce que tu dis de ça ? Mon métier c’était diseuse de bonne aventure et j’étais l’une des meilleures voyantes de mon village ! »

A ces mots, le soldat me demande de lire dans sa main et de lui prédire l’avenir. « Mon Dieu !, me dis-je, aide-moi ! » Alors je me souvins de ce que ma mère m’avait dit un jour : au Cambodge, les paysans peuvent être crédules… Tu sais peu de choses sur leur mentalité. » Pratiquement tous les Khmers rouges sont de jeunes garçons et filles de la campagne – certains sont si jeunes qu’ils ne savent même pas porter correctement leur fusil. Je me souviens alors de mes rencontres avec les familles, où je rencontrais des parents de toutes les classes sociales, de mes études de psychologie à l’Institut de Psychologie de Phnom Penh, et de quelques livres d’astrologie que j’avais lus, afin de tromper suffisamment ce soldat khmer rouge et le convaincre que je suis réellement diseuse de bonne aventure.

Je crois que ce jour-là Dieu était avec moi. Grâce à cette terrible mésaventure, je pus continuer à jouer les voyantes. Je parvins même à en tirer avantage ; les cadres khmers rouges, dont je prédisais l’avenir, me donnaient en échange quelques lots de nourriture qui m’aidèrent à maintenir en vie ma famille.

Ce ne fut pas mon seul accrochage avec la mort. Suite à cet incident, je faillis être tuée dans trois autres occasions et bien d’autres événements horribles se produisirent. Je n’en citerai qu’un : une fois, ma petite fille, alors âgée de 7 ans, fut attachée à un arbre et battue devant moi. Je ne pouvais rien faire pour l’aider. C’était épouvantable et cela me révulse, rien que d’y penser.

Les Khmers rouges continuaient sans cesse de déplacer la « population nouvelle » d’un endroit à un autre. Ma famille se retrouva dans un village éloigné, entouré par la jungle, au pied des Monts Cardamome, près de la frontière avec la Thaïlande. Des rumeurs nous parvenaient de loin, selon lesquelles l’armée vietnamienne avait envahi le Cambodge et luttait contre les Khmers rouges. L’arrivée des soldats vietnamiens dans notre région confirma que c’était vrai et les Khmers rouges s’enfuirent dans les montagnes.

J’avais appris à parler vietnamien à Phnom Penh et je me liai rapidement d’amitié avec les forces vietnamiennes stationnées dans le village. Ils me donnèrent de la nourriture pour mes enfants, ainsi que des vitamines et des médicaments pour ma mère. Mais ce moment de bonheur ne dura pas : les Vietnamiens durent rapidement faire retraite et les Khmers rouges, de retour, m’accusèrent d’espionner pour le compte de l’armée vietnamienne. Ils me cherchèrent partout pour me tuer. Un ami proche me prévint et je réussis à me cacher. Ma mère dut faire semblant d’être très en colère contre moi, prétextant que j’avais abandonné les enfants pour suivre les Vietnamiens. Elle n’arrêtait pas de crier (en fait, c’étaient des larmes de peur), disant que j’étais une fille ingrate. Les Khmers rouges semblèrent convaincus.

Depuis ma cachette, je passai mon temps à raccommoder des vêtements et à fabriquer des chapeaux en feuilles de palmier pour mes compagnons en fuite, en échange de nourriture. Je vivais constamment dans la peur et l’inquiétude. J’étais convaincue que les Khmers rouges me retrouveraient.

Un jour, une jeune fille portant des feuilles de palmier vint me voir. Je l’accueillis avec joie, pensant que cela signifiait du travail et donc de la nourriture pour ma famille et moi. Mais la jeune fille se comporta de façon étrange, regardant de tous côtés et murmurant. Je commençai à avoir peur, lorsqu’elle m’assura avoir de bonnes nouvelles.

Son frère Yom, qui connaissait la frontière avec la Thaïlande comme sa poche, venait juste d’arriver de Thaïlande avec pour mission de retrouver la famille d’un ami khmer, un ancien pilote d’hélicoptère qui vivait maintenant en Thaïlande. Par chance, l’épouse de ce pilote avait le même prénom que moi, ses deux filles à peu près le même âge que les miennes, ainsi qu’une tante aveugle. La jeune fille était certaine que j’étais l’épouse du pilote. Je lui dis que je n’étais pas la personne que Yom recherchait, mais rien n’y faisait, elle en était persuadée. Convaincue que je redoutais un piège des Khmers rouges et qu’ainsi je n'avais pas confiance en elle.

Après son départ, ma mère et moi évoquâmes ce qu’il fallait faire. S’il s’agissait d’un piège des Khmers rouges, pourquoi n’étaient-ils pas venus directement m’arrêter ? Peut-être la jeune fille était-elle sincère et ne voulait-elle qu’aider son frère à réussir sa mission ? Finalement, il fut décidé que j’avais passé suffisamment de temps à me cacher. J’avais une meilleure chance de survivre aux Khmers rouges en essayant de fuir vers la Thaïlande.

Quelques jours plus tard, les troupes vietnamiennes revinrent dans la région et les Khmers rouges s’enfuirent une fois de plus dans les montagnes. La sœur de Yom vint à nouveau me voir, tenant à nouveau des feuilles de palmier dans sa main. Je résolus de suivre le plan de son frère. Nous rencontrâmes Yom, qui me dit qu’il était impossible d’emmener ma mère avec nous. Il me fallut accepter. Je décidai donc de prendre avec moi mes deux filles et l’une de mes sœurs, laissant mes deux autres sœurs prendre soin de notre mère et d’autres membres de la famille.

Yom proposa que nous profitions du départ soudain des Khmers rouges, avec leurs familles, en faisant semblant de faire partie de la suite des Khmers rouges. Nous nous réunîmes dans le village de Yom, non loin du mien. La nuit tombée, plus d’une centaine de villageois (tous apparentés à Yom) partirent sur une piste en direction de la frontière. Nous étions tous à pied, exceptés quelques hommes et femmes âgées qui circulaient dans des chars à bœufs.

Comme Yom l’avait prévu, des bruits étranges – semblables à des oiseaux nocturnes – répondaient de loin en loin au bruit des chars à bœufs. Yom nous apprit que les Khmers rouges avaient inventé ces signaux pour communiquer entre eux. Heureusement, Yom pouvait les comprendre et répondit que nous étions aussi des Khmers rouges en train d’évacuer.

Après quelques heures de marche, Yom annonça que nous entrions dans la zone minée et piégée. Chacun devait marcher en file indienne derrière lui. Mon cœur battait très fort, je n’osais même pas respirer. Plus loin, Yom nous montra de larges trous au sol, recouverts de branches, dont le fond était hérissé de pointes de bambou : piégeant ceux qui tentant de fuir vers la Thaïlande. Ce fut une nuit cauchemardesque.

A cinq heures du matin, nous entendîmes les coqs chanter. Bien que totalement épuisée et tenaillée par la faim, mon cœur était empli de joie car je savais que nous étions finalement arrivés dans un village thaï. Nous étions quasiment libres.

Avant de disparaître, Yom nous apprit ce qu’il fallait dire et faire, lorsque nous rencontrerions les autorités thaïes. La police thaïe nous conduisit dans des camions militaires vers un camp de réfugiés à une quarantaine de kilomètres de la frontière. En arrivant dans le camp, exténuée mais heureuse, je respirai intensément comme si jamais je n’avais été aussi libre dans ma vie.

Enfin, pour la première fois depuis quatre années, je bois de l’eau du robinet et je mange un bol de riz avec de la viande, j’ai l’électricité et je vois des gens avec des vêtements propres et colorés (sous les Khmers rouges, nous n’étions vêtus que de noir). Je dus à plusieurs reprises me répéter à moi-même que ce n’était pas un rêve.

Après un tel moment de bonheur, je m’agenouillai pour remercier Dieu de m’avoir protégée et sauvé la vie. J’avais enduré les pires épreuves (12) de mon existence et j’en émergeais saine et sauve, avec plusieurs membres de ma famille.

Dans le camp de réfugiés, j’ai rencontré Robert Ashe, un jeune Anglais qui travaillait pour le Haut Commissariat aux Réfugiés des Nations Unies. Un an plus tard, dans un petit village du Gloucestershire, appelé « Paradise » (13), nous nous sommes mariés.

Je suis restée longtemps traumatisée par la cruauté, la lâcheté et l’inhumanité des Khmers rouges, qui entrèrent à Phnom Penh le 17 avril 1975. Aujourd’hui encore, se rappeler et écrire ces souvenirs est douloureux. J’ai vécu depuis d’autres événements, dont un retour au Cambodge pour visiter à nouveau ce qui reste de ma maison, de ma famille et de mon pays (14). Tout ce que j’ai traversé, ainsi que tous les êtres qui ont disparu, continuent de me hanter.

Notes :

1. http://news.bbc.co.uk/1/hi/world/asia-pacific/country_profiles/1244006.stm
2. http://www.pbs.org/frontlineworld/stories/cambodia/map.html
3. http://yalepress.yale.edu/yupbooks/book.asp?isbn=0300057520
4. http://www.firstrunfeatures.com/cs_s21.html
5. http://www.legacy-project.org/arts/display.html?ID=549
6. http://www.yale.edu/cgp/
7. http://www.csmonitor.com/2005/0414/p09s02-coop.html
8. http://www.oggham.com/cambodia/archives/000420.html
9. http://www.legacy-project.org/arts/display.html?ID=548
10. http://www.mekong.net/cambodia/toll.htm
11. http://www.dccam.org/Projects/Document_Projects/Documentation.htm
12. http://yalepress.yale.edu/yupbooks/book.asp?isbn=0300078730
13. http://www.amazon.com/exec/obidos/ASIN/0340415908/khmerinstituteor/002-6011127-3060836
14. http://www.phnompenhpost.com/TXT/comments/how2.htm

[Var Hong Ashe est née au Cambodge où elle travaillait comme professeur d’anglais. Elle vit en Angleterre depuis 1979 et est l’auteur de From Phnom Penh to Paradise (Hodder & Stoughton, 1988).]

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Source : http://www.opendemocracy.net/article/cambodia-surviving-the-khmer-rouge
Article paru pour la première fois le 15.04.2005 et republié le 16.04.2010.
Traduction : © Georges Festa – 06.2010.


mardi 29 juin 2010

Génocide grec 1914-1923 - Témoignage 8 / 21

Icône grecque - L'Homme de douleur

William A. Lloyd

www.greek-genocide.org


Au moment où le bateau embarquait des provisions à Derindje, je descendis à terre, où les représentants locaux du Near East Relief [Secours pour le Proche-Orient] s’empressèrent de me montrer l’entrepôt. Parmi les réfugiés grecs qui s’y trouvaient, j’eus l’agréable surprise de retrouver un vieux prêtre grec, que j’avais connu quelques années auparavant et que je croyais depuis être mort. Sa robe, autrefois noire, avait maintenant verdi sous le soleil de nombreux étés, ses mains avaient durci sous le labeur, comme l’étaient celles des pêcheurs galiléens, car ses ouailles étaient pauvres et il partageait leur pauvreté. Mais son cher vieux visage ridé arborait toujours ce sourire bienveillant dont je me rappelais si bien, après tant d’années.

A l’encontre de la procédure habituelle, il voulut me baiser la main, car en Orient il est de coutume de baiser les mains des serviteurs des Saints Mystères, mais je m’y refusai et lorsque je lui en fis reproche, il me raconta les années passées depuis que je l’avais rencontré.

Un jour, une bande de criminels fit irruption dans son petit village et, après les massacres et les outrages de rigueur lors de pareilles circonstances, il réussit à fuir, ainsi que les quelques rescapés parmi ceux que Jésus-Christ avait confié à ses soins. Durant des jours, ils errèrent, leurs pieds endoloris, épuisés, subsistant grâce aux plantes et aux feuilles d’arbres. Certains périrent en chemin et furent accompagnés dans leur dernier sommeil par les rites de l’Eglise qu’ils chérissaient.

A la fin, certains refusèrent d’aller plus loin. Le vieux prêtre tenta de les raisonner, leur parlant des souffrances de l’Homme de douleur. Mais certains voulaient être réconfortés. « Il n’y a pas de Christ. Il est mort. Mieux vaut, pour nous aussi, mourir et mettre fin à nos malheurs ! »

C’est alors qu’une chose merveilleuse se produisit. Le petit groupe de martyrs tomba par hasard sur les traces de quelques humanitaires du Near East Relief. Lorsqu’il vit le drapeau américain, le vieux prêtre le leur montra et, son visage couvert de larmes, leur dit en sanglotant : « Voyez, mes enfants, ce n’est pas vrai ! Il n’est pas mort – Christos anesti ! – Christ est debout ! »

Et lorsqu’ils réalisèrent ce que ce drapeau signifiait, ils se donnèrent mutuellement l'accolade, criant à perdre haleine : « Alethos anesti ! Il est vraiment debout ! »

Quant à moi, qui ne suis pas Américain, je ne puis concevoir un plus grand honneur jamais rendu à un drapeau que ces acclamations.

Note :

William A. Lloyd était un journaliste australien. Néo-zélandais de naissance, il servit dans les Forces impériales australiennes durant la Grande Guerre et aussi comme correspondant de guerre pour le Liverpool Courier.

Réf. : Lloyd, William A., « He is not Dead », The New Near East, New York : Near East Relief, March 1923, p. 7 (Avec l’aimable autorisation de Vicken Babkenian, Australie).

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Source : http://www.greek-genocide.org/testimony_lloyd.html
Traduction : © Georges Festa – 06.2010.
Illustration : © www.rejesus.co.uk


lundi 28 juin 2010

Génocide grec 1914-1923 - Témoignage 7 / 21

Incendie de Thessalonique (1917)
© www.aristeidis.com

Lex W. Kluttz (1894-1950)

www.greek-genocide.org


Les réfugiés de Thrace commencent déjà à arriver à Salonique. Les paysans les plus pauvres entrent à pied, cheminant sur les routes à côté de leurs ânes, ployant sous quelques misérables biens domestiques. Les Thraces plus riches ont vendu tout ce qu’ils possédaient et arrivent dans des voitures chargées de valises et de bagages. 70 000 réfugiés originaires d’Asie se trouvent déjà à Salonique ; aucun endroit n’est prévu pour les recevoir ; ils doivent dormir dans les rues, les jardins, les églises. Les dimensions stupéfiantes de cette tragédie sont incommensurables, car l’avalanche des migrations thraces ne fait que commencer.

Les premiers réfugiés ont été hébergés dans quatre grands camps en dehors de la ville, qui avaient été construits pour l’armée britannique lors de la campagne de Gallipoli. 70 % de ces malheureux sont victimes de la malaria provoquée par les marécages environnant la ville et il est impossible de traiter cette maladie, en l’absence de quinine. On attend chaque jour l’arrivée de la saison des pluies. La pneumonie prendra alors une lourde part, même si le choléra et le typhus pourront être évités.

Ces camps offrent un atroce spectacle d’horreurs en tout genre. Des gens par dizaines – des femmes et des hommes âgés, des jeunes filles violentées par les Turcs, des épouses qui ont vu leurs maris arrêtes et déportés vers Angora [Ankara] – sont devenus fous de terreur. Ils errent parmi les baraquements bondés, nauséabonds, hurlant et maudissant, ignorés des milliers de gens abattus et désespérés qui les entourent. Des vieillards séparés de leurs familles, et incapables de s’occuper d’eux-mêmes, meurent à même le sol des baraquements, leurs corps gisant dans l’indifférence générale, jusqu’à ce que des humanitaires les trouvent. Par centaines des orphelins se démènent dans la foule dans l’espoir de retrouver leurs parents ; par centaines des mères de famille ne cessent d’aller de groupe en groupe, en quête de leurs enfants.

Des dizaines de nourrissons, certains âgés de trois ou quatre mois, d’autres nés durant l’exode, ont été abandonnés et recueillis par d’autres réfugiés, qui s’occupent d’eux maintenant. J’ai vu un vieil homme, septuagénaire, lui-même séparé de sa famille durant l’exode, assis à terre, tendant un biberon sur les lèvres d’un bébé âgé de quelques semaines, qu’on lui avait jeté dans les bras au moment d’embarquer à Smyrne. Dans l’église bondée, bruyante, emplie de réfugiés, une jeune Arménienne de quinze ans s’occupait d’un nouveau-né qui, précisa-t-elle, avait été déposé à ses côtés, tandis qu’elle dormait.

Chemin faisant parmi la foule, j’étais sans cesse harcelé par des femmes devenues à moitié folles, pleurant et m’implorant d’aller voir Kemal Pacha et de lui demander d’épargner leurs maris captifs, qui, selon elles, avaient été emmenés à Angora [Ankara] pour y être massacrés en représailles. Tous les réfugiés rapportent des histoires atroces sur la brutalité des Turcs. L’un d’eux affirme que lorsque les Turcs entrèrent dans le village de Moskonissea, en Asie Mineure, ils abattirent quinze hommes, entassèrent leurs corps sur la place publique, les arrosèrent de pétrole, puis les brûlèrent. Les réfugiés déclarent que les officiers turcs, logés dans les maisons, choisirent parmi les femmes et les familles des Grecs les plus importants.

Note :

En 1915, Lex William Kluttz (1894-1950) est diplômé du Davidson College [Davidson, Caroline du Nord, USA]. Au début de la Grande Guerre, il s’engage dans l’armée des Etats-Unis, servant dans les Forces Expéditionnaires américaines et l’armée d’occupation. Peu après, il se rend au Proche-Orient pour étudier le pays de la Bible et voir l’œuvre de l’organisation humanitaire Near East Relief. Kluttz enseigna aussi, durant trois ans, à l’Université Américaine de Beyrouth, au Liban. Il était aussi lié aux YMCA [unions de la jeunesse chrétienne]. Le récit ci-dessus est extrait d’un interview en 1922 avec Otis Swift, correspondant du Chicago Tribune.

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Source : http://www.greek-genocide.org/testimont_kluttz.html
Traduction : © Georges Festa – 06.2010.


Juan Goytisolo - Interview

© Peninsula, 2003

Aucune identité ne reste la même
Entretien avec Juan Goytisolo

par Hatice Ahsen Utku

www.todayszaman.com


Istanbul vit sans aucun doute une arrivée exceptionnelle d’hôtes internationaux cette année. Juan Goytisolo, le légendaire poète, essayiste et romancier espagnol, dont beaucoup d’ouvrages ont été traduits en turc, comme Estambul Otomano, Cuaderno de Sarajevo [Cahier de Sarajevo] et certains essais récemment compilés par les éditions Metis sous le titre Yeryüzünde bir Sürgün [Exilé au monde], se trouvait à Istanbul la semaine dernière pour une conférence, où il partagea ses expériences avec des lecteurs turcs.

« Je me suis toujours intéressé au cas particulier de l’Espagne, précise-t-il lors d’un entretien avec Today’s Zaman, car sa culture a été un mélange d’éléments juifs et musulmans cinq siècles durant. De même, je me suis toujours intéressé aux cultures arabe et turque. Lorsque je lisais des ouvrages sur les Ottomans en français et en anglais, cela m’intéressait beaucoup. A cette époque, l’empire ottoman était protestataire et dissident en tant que modèle politique.

Je lisais des traductions de poètes turcs, Pir Sultan Abdal, Dalaloğlu, et le plus important, Yunus Emre, note l’écrivain, âgé de 79 ans. J’avais aussi des affinités avec la littérature turque moderne. Je suis le premier écrivain à l’Ouest à avoir découvert Orhan Pamuk. En lisant Kara Kitap [Le Livre noir], j’étais fasciné parce qu’il a le génie de montrer toute la stratification de la culture ottomane. Je connais aussi d’autres écrivains turcs, comme Nedim Gürsel et Emine Sevgi Özdamar, une femme formidable qui écrit en Allemagne. »

Pour Goytisolo, les préjugés à l’égard de l’Orient sont dus à une indifférence au sein des écrivains occidentaux. « L’Occident ne s’intéresse pas à la culture turque et arabe, dit-il. Je suis une exception. En Espagne, beaucoup de gens me critiquent à cause de mon intérêt pour le monde musulman. Je pense que c’est nécessaire, car dans une situation politique, il est important de parler des liens entre la culture espagnole et les cultures turque et arabe. », déclare-t-il, ajoutant : « C’est très important de montrer cela. »

Istanbul : la ville palimpseste

Goytisolo démontre aussi son intérêt pour la Turquie et Istanbul à travers ses œuvres, consacrant trois épisodes de sa série documentaire sur la Turquie, dont un à Istanbul. « Istanbul est la ville palimpseste, et j’ai écrit cela il y a vingt-cinq ans, note Goytisolo. Maintenant, parmi divers centres culturels, je découvre cette Istanbul palimpseste. » Néanmoins, vingt-cinq ans est une très longue période, en particulier pour un pays changeant aussi rapidement que la Turquie, période durant laquelle de nombreuses transformations se sont produites. « Tout a changé, dit-il. Tout change. Je ne suis pas le même qu’il y a quatorze ans. Le peuple espagnol a changé. Lorsque j’étais enfant, c’était la guerre civile espagnole. Ensuite est arrivé le dictateur [Francisco] Franco. Puis commença le début du changement et le développement économique. Les identités changent aussi. Il n’existe pas d’identité fixe. Je n’arrive pas à comprendre les gens qui pensent qu’il y a une identité espagnole ou une identité turque. Non, il y a toujours des influences. »

« Je me souviens qu’à Eyüp, il y avait un grand cimetière, aujourd’hui disparu. », rappelle Goytisolo, évoquant l’Istanbul de jadis. « Le paysage a beaucoup changé, en mieux et en moins bien. », dit-il, expliquant : « Le problème, c’est que nous construisons et que nous détruisons. Actuellement, je me réjouis car il est évident que le gouvernement actuel fait des progrès et est beaucoup plus ouvert à la modernité qu’il y a vingt-cinq ans. »

Exil volontaire

Goytisolo pratique depuis plusieurs année un « exil volontaire » et vit actuellement à Marrakech, au Maroc. « Pour moi, l’exil est une drogue, explique l’écrivain espagnol. J’ai quitté l’Espagne lorsque tout était fermé pour moi. Il n’y avait aucune possibilité de développement au sens littéral et humain. J’ai quitté l’Espagne pour Paris, où j’ai travaillé. Maintenant, je suis dans le monde arabe… »

Au Maroc, Goytisolo trouve la paix et la sérénité. « Marrakech est une ville magnifique, où je peux travailler et me reposer en même temps, dit-il. J’apprécie énormément cette société très tolérante… J’ai de très bonnes relations avec la population. Tout le monde connaît mes opinions et ils savent que je suis un démocrate. Et je parle l’arabe dialectal sans problème. »

Pessimiste quant à l’avenir

Les livres de Goytisolo créèrent longtemps la polémique dans son pays et furent interdits jusqu’à l’année qui suivit la mort de Franco [1976]. Ses ouvrages ne sont plus interdits et il n’est plus censuré. Toutefois, dans de nombreux pays, dont la Turquie, les écrivains continuent à rencontrer ce genre de problèmes. « Interdire des livres me paraît stupide, dit-il. La liberté d’opinion devrait être assurée partout. Lorsque je lis qu’un tribunal déclare qu’Orhan Pamuk outrage l’identité turque, je n’arrive pas à comprendre. On ne peut interdire les opinions. »

En tant qu’écrivain témoin de l’histoire, Goytisolo n’est pas optimiste quant à ce qui se passe dans le monde. « Je suis très pessimiste sur l’avenir du monde, dit-il. Au siècle dernier, je suis allé trois fois à Sarajevo, durant la guerre civile. C’était horrible. L’indifférence de l’Europe et leurs opinions sur les musulmans en Bosnie étaient la chose la plus horrible que j’aie vue. Puis je suis allé en Tchétchénie. J’ai vu les massacres et le génocide perpétré par les Russes. L’occupation de la Palestine est une chose horrible. Je ne suis pas très optimiste sur la condition humaine. »

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Source : http://www.todayszaman.com/tz-web/news-210948-111-no-identity-remains-the-same-says-juan-goytisolo.html
Article publié le 24.05.2010.
Traduction : © Georges Festa – 06.2010.


dimanche 27 juin 2010

Génocide grec 1914-1923 - Témoignage 6 / 21

Tapis turc de Kayseri, vers 1920
© www.dorisleslieblau.com


Maria Katsidou (1914-1997)

www.greek-genocide.org


Je suis née au village de Mourassoul, dans le district de Sevasteia [Sivas], le 15 août 1914. Je me souviens bien des déportations. En 1918, j’avais quatre ans environ, lorsqu’un jour, je vis mon père sur la place du village. J’accourus vers lui en lui demandant cette galette qu’il m’apportait chaque jour du moulin que possédait notre famille. Il me répondit : « Ô mon enfant ! Les Turcs vont venir me tuer ! Tu ne me verras plus jamais ! » Il me demanda de dire à ma mère de lui préparer ses vêtements et un peu de nourriture. C’est la dernière fois que je le vis. Ils l’ont tué, ainsi que dix autres hommes.

Je me souviens d’une autre fois, lorsqu’un Turc avertit notre village, disant que tous les hommes jeunes devaient partir. Tout cela parce que, le lendemain, Topal Osman arrivait. De fait, ceux qui partirent furent sauvés. Ils tuèrent encore 15 hommes, dont l’instituteur, le maire et le prêtre. Topal Osman captura 315 hommes dans les villages avoisinants. Il les fit lier, tuer et jeter dans la rivière qui traversait notre village. Je me rappelle encore l’écho des fusillades. Ils traînèrent les corps dans des chars à bœufs durant neuf jours pour les enterrer. La plupart d’entre eux étaient méconnaissables, leurs têtes ayant été coupées.

En 1920, vers Pâques, l’armée turque arriva et nous dit d’emporter avec nous tout ce que nous pouvions. Nous chargeâmes les bêtes, mais les sacoches se déchirèrent et la plupart d’entre nous partirent sans nourriture. Durant la marche de déportation, les gardiens turcs violaient les femmes ; l’un d’elles tomba enceinte. Dans la région de Teloukta, près de la moitié de notre groupe se perdit dans une tempête de neige. De là, ils nous conduisirent vers un endroit privé d’eau, Sous-Yiazousou ; beaucoup y moururent de soif. Peu après, tandis que nous franchissions une rivière, nous nous jetâmes à l’eau ; les gens tombaient les uns sur les autres ; beaucoup se noyèrent. Nous arrivâmes à Phiratrima, qui se trouve en zone kurde, et ils nous abandonnèrent dans un village, près d’un pont. C’est là que la jeune fille enceinte donna naissance à des jumeaux. Les Turcs coupèrent en deux les nouveaux-nés et les jetèrent dans la rivière. Sur la rive, ils tuèrent encore un grand nombre d’entre nous.

Les massacres ne prirent fin qu’avec l’accord relatif à l’échange de populations. C’est ainsi que nous avons été sauvés. Je suis arrivée en Grèce en 1923. En tant qu’orpheline, je suis arrivée avec la Mission Américaine, à Volos. De là, nous sommes allés à Aedipsos, à Larissa et enfin au village d’Aetorrahi, dans le district d’Elassona, où je me suis installée. Puis j’ai émigré en Australie en 1968, pour y vivre avec mes enfants, mes belles-filles et mes petits-enfants.

Réf. : Australian Institute for Holocaust and Genocide Studies (U. of New South Wales, Sydney).

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Source : http://www.greek-genocide.org/testimony_katsidou.html
Traduction : © Georges Festa – 06.2010.
Publié avec l’aimable autorisation de Maria Tsoukatou.


Génocide grec 1914-1923 - Témoignage 5 / 21

Vue de Harpoot [Kharpert] (déb. 20e siècle) - © www.gwpda.org

Stanley Hopkins

www.greek-genocide.org


Je me trouvais dans l’intérieur de l’Anatolie, employé au Near East Relief [Secours pour le Proche-Orient] depuis un an environ. Je travaillais dans le transport automobile, ce qui m’amenait souvent à prendre la route de Samsoun à Marsovan, Sivas, Caesarea, Oulou Kichla et Harpoot. Durant l’hiver 1920-21, j’étais membre de la section de Harpoot pour le Near East Relief, travaillant dans le secteur industriel et du transport en relation avec les nombreux orphelinats soutenus par le Near East Relief.

Le 1er septembre 1921, j’entreprends un voyage en automobile entre Harpoot et Samsoun. Sur les routes entre Harpoot et Malatia, je croise un grand nombre de Grecs déportés des côtes méridionales de la mer Noire vers l’Est. J’évalue leur nombre à quelque 12 000 personnes. Il s’agit de familles et de villages entiers qui ont été déracinés et qui ont pris la route avec tous les biens qu’ils pouvaient porter sur leur dos et dans des chars à bœufs. Ils se trouvent sous la garde de gendarmes turcs et se déplacent lentement, si bien qu’ils ne peuvent atteindre aucun lieu où ils puissent s’établir, avant que la neige hivernale ne survienne. En ce qui concerne leur santé, l’habillement et la nourriture, les gendarmes et les Turcs, le long de leur route, profitent d’eux autant que possible. Un homme leur a vendu une vache contre mille piastres d’argent, l’équivalent de trois dollars environ, en échange de nourriture.

Après avoir quitté Samsoun, en revenant vers Harpoot, je croise des vieillards de Samsoun, des Grecs, qui sont déportés. Beaucoup sont affaiblis par l’âge, mais, malgré cela, ils sont contraints d’avancer à un rythme de 48 kilomètres par jour. Aucun moyen de transport n’est disponible pour ceux qui sont faibles ou malades. Aucune nourriture ne leur est distribuée, la seule qu’ils peuvent obtenir n’est accessible que grâce à l’argent ou à la vente de petits objets qu’ils portent avec eux. Durant mon voyage, je croise de nombreux cadavres de Grecs, gisant sur le bas-côté de la route où ils sont morts de froid. La plupart d’entre eux sont des cadavres de femmes et de jeunes filles, leurs visages face au ciel, couverts de mouches.

Le 1er octobre, je pars d’Harpoot pour Samsoun, accompagné de Miss Bailey et de McClellan, préparant chacun notre retour en Amérique. Lors de ce voyage, nous croisâmes environ 10 000 Grecs, d’après nos estimations. Je me souviens d’un groupe composé d’environ 2 000 femmes, la plupart sans chaussures, portant des enfants sur leurs dos et dans leurs bras. Une pluie battante et froide tombait au moment où je les croisai ; elles n’étaient aucunement protégées et le seul endroit pour dormir était le sol humide. Ces femmes se trouvaient sur la route à un jour de voyage en automobile de Harpoot.

Sur ce, notre dernier voyage en dehors de Harpoot, nous croisâmes d’autres groupes semblables le long de la route.

Harpoot semble être un centre de rassemblement et de déploiement pour ces réfugiés grecs. Entre 15 et 20 000 Grecs, issus de toutes les régions à l’ouest et au nord, se trouvent à Harpoot. Ils sont démunis de toute assistance et, logiquement, un grand nombre d’entre eux sont mourants. Ils ne sont autorisés à rester dans Harpoot que durant une courte période, puis sont éloignés vers l’Est, où leur sort est inconnu. Le Near East Relief n’est autorisé par le gouvernement turc, dans aucun de ses centres en Anatolie, pour autant que je sache, ni à employer des Grecs, ni à leur venir en aide en leur distribuant de la nourriture, des vêtements ou de l’argent. A Sivas, les Américains du Near East Relief ne sont même pas autorisés à venir voir les conditions dans lesquelles se trouvent les réfugiés grecs.

J’ai été informé par quelqu’un à Samsoun sur la manière avec laquelle un grand nombre d’hommes à Samsoun, estimés à 15 000, ont été traités près de Kavak. Kavak est à mi-chemin environ entre Samsoun et Marsovan sur la route principale. La route, en dehors de la ville, vers le sud, descend une vallée, franchit un pont et gravit la colline de l’autre côté. Cette vallée est celle d’une rivière qui s’écoule depuis l’ouest. Ces 15 000 hommes furent emmenés à pied, hors de Samsoun, le 15 août, puis, après avoir quitté Kavak, furent détournés vers cette vallée et abattus à coups de fusil par les troupes turques. Il est établi que sur ces 15 000 hommes, 13 000 furent tués en l’espace de deux heures et demie.

Telles sont les conditions et les événements, excepté le dernier, dont j’ai été témoin. Ils semblent indiquer que les Grecs d’Anatolie subissent un sort identique ou même pire que celui des Arméniens lors des massacres de la Grande Guerre. La déportation des Grecs ne se limite pas aux côtes de la Mer Noire, mais est mise en œuvre à travers tout le pays gouverné par les nationalistes. Des villages grecs entiers sont déportés, les quelques habitants turcs ou arméniens sont contraints de partir et ces villages sont brûlés. L’objectif est incontestablement de détruire tous les Grecs dans ce territoire et de réserver la Turquie aux Turcs. Ces déportations s’accompagnent naturellement d’atrocités en tout genre, tout comme ce fut le cas des déportations d’Arméniens cinq ou six ans plus tôt.

Note :

Stanley E. Hopkins est né à Pittston, Pennsylvanie, le 14 juillet 1895. Durant le génocide grec, Stanley Hopkins rejoint la section new-yorkaise du Near East Relief [Secours pour le Proche-Orient] et est envoyé en Turquie pour des activités de transport automobile pour le compte de cette organisation. La nature de son travail signifie qu’il voyagea à grande échelle à travers le pays et qu’il fut témoin des souffrances des Grecs dans plusieurs régions. Il quitte la Turquie à bord d’un navire à Constantinople, le 12 octobre 1921, d’où il rejoint New York le 11 novembre. Cinq jours après son retour, le 16 novembre 1921, au siège new-yorkais du Near East Relief, Hopkins rédige une déclaration intitulée « Rapport sur la situation dans l’intérieur de l’Anatolie sous le gouvernement nationaliste turc », récit de son témoignage oculaire du génocide grec. Rapport qui fut promptement adressé au Secrétaire d’Etat par Charles W. Fowle, secrétaire au Near East Relief, chargé des affaires étrangères. Des exemplaires de son témoignage se trouvent dans les archives britanniques et américaines.

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Source : http://www.greek-genocide.org/testimony_hopkins.html
Traduction : © Georges Festa – 06.2010.
Publié avec l'aimable autorisation de Maria Tsoukatou.



Eduardo Galeano - Interview

© Siglo XXI, 2008

Entretien avec l’écrivain Eduardo Galeano

par Eugenia Akopian

www.epcomunicacion.com.ar


El Puente s’est rendu à Montevideo (Uruguay) pour réaliser un entretien avec Eduardo Galeano, écrivain lauréat de nombreux prix et reconnu dans le monde entier. Ce fut une causerie amène et très riche, non loin de l’historique Teatro Solis dans le vieux quartier de la capitale uruguayenne. Par moments, il semblait que l’un était en train de lire un livre ou de regarder une émission à la télévision où parlait Eduardo… En réalité, nous discutions sur un pied d’égalité. Nous profitons de cette tribune pour le remercier, à nouveau, de nous avoir donné l’opportunité de partager un café et une conversation inoubliable. Cet entretien sera prochainement publié dans la revue Generación 3, dans son édition de juillet 2010.

- El Puente : Quelle vision avez-vous du monde actuel ?
- Eduardo Galeano : J’essaie de voir… Difficile à dire, parce qu’il est très camouflé, très complexe, mais nous faisons notre possible pour comprendre ce monde inexplicable où, chaque minute, 15 enfants meurent d’une maladie que l’on peut soigner. Chaque minute, ce même monde gaspille trois millions de dollars en armements. L’industrie de mort dévore la majeure partie des ressources dans ce monde qui se dit pacifique, qui se dit en outre démocratique, mais qui est dirigé par les cinq pays qui ont droit de veto aux Nations Unies et qui sont ceux qui font la pluie et le beau temps. Les autres, nous jouons un rôle symbolique.

- El Puente : Dans ce monde que vous venez de décrire, quelle fonction occupe la communication ?
- Eduardo Galeano : Des canaux nouveaux se sont ouverts au cours de ces dernières années. Ils m’ont rendu en quelque sorte confiance, la possibilité que la technologie puisse être amie des énergies humaines les meilleures, ce qui n’a pas toujours été le cas. Je te le dis, parce qu’internet est apparu dans les services du Pentagone. En réalité, ce fut le fruit d’un travail acharné et de grande ampleur des chercheurs de l’université de Berkeley, en Californie. Mais internet tomba ensuite aux mains du Pentagone pour la planification de ses opérations à l’étranger, autrement dit, pour programmer à une échelle mondiale ces opérations militaires qui étaient au service de grands massacres, lesquels en réalité ne s’appellent pas ainsi, mais qui mériteraient de l’être. Néanmoins, au fil du temps, de façon paradoxale – il existe des paradoxes qui te ramènent à l’optimisme, lorsque celui-ci t’échappe par le petit trou de la poche -, internet a fini par devenir un outil tout différent, qui continue à servir des objectifs militaires, mais aussi de nombreux autres, et qui, en outre, a incontestablement élargi l’espace de la communication. Cela qui a permis que des voix, qui auparavant étaient condamnées à résonner comme une cloche de bois, résonnent d’une toute autre façon et mille fois plus qu’auparavant. C’est à dire qu’elles n’existaient que pour des minorités très minoritaires, alors qu’en général, elles incarnaient des causes précieuses pour le genre humain. Les voix qui se font le plus entendre ne coïncident pas toujours avec les gosiers les meilleurs, c’est même plutôt le contraire. Alors, beaucoup de ces groupes qui semblaient condamnés à la solitude ou à l’isolement, grâce à cette fantastique révolution technologique que représente internet, détiennent aujourd’hui d’autres possibilités de communication. De même, les grands centres de communication étaient monopolisés en très peu de mains, surtout la communication au retentissement populaire majeur que continue à être la télévision.

- El Puente : Alors vous trouvez un côté positif à internet…
- Eduardo Galeano : Avec internet il m’est arrivé une chose très compliquée. Comme je suis un homme préhistorique, j’appartiens en réalité à une étape de l’humanité déjà dépassée, le pré-paléolithique et le néolithique, ce qui fait que je suis naturellement méfiant par rapport aux machines. Je me suis toujours méfié de ces machines nouvelles qui apparaissent. Je les prenais avec des pincettes, avec une grande méfiance, car je les soupçonnais de boire la nuit. Lorsque personne ne les voit, elles boivent, elles se mettent à boire comme des trous et voilà pourquoi il arrive certaines choses inexplicables durant la journée. Je nourris encore cette suspicion, mais je commence à la dépasser. Maintenant j’ai changé d’avis. Jusqu’ici j’utilise une machine à écrire, bien que j’écrive à la main, je suis un manuel : j’établis un manuscrit, mais ensuite j’utilise l’ordinateur. J’ai connu la même chose avec internet. Je le considérais avec beaucoup de méfiance, mais je reconnais qu’il a beaucoup de qualités, bien que mon expérience personnelle ne soit pas la meilleure. Car, dans ma longue vie d’écrivain, les trois articles qui ont eu le plus d’impact et pour lesquels les gens m’arrêtaient dans la rue pour me féliciter et qui circulent avec ma signature sur internet, ne sont pas de moi. L’un se réfère à « Las cosas viejas », un autre s’intitule « Por qué no tengo un DVD », qui est un faux parce que j’en possède, et un troisième qui est « Mi nieta Sofia » [Ma petite-fille Sofia]. Or je ne compte aucune petite-fille de ce nom. Il y a donc ces trois essais au succès énorme et les gens me félicitent pour ce que je n’ai pas écrit. Et après avoir tant écrit, je commence à effeuiller la marguerite… Je me tue, je ne me tue pas, je me tue, je ne me tue pas…

- El Puente : Et, par conséquent, à cette question est lié le rôle des moyens de communication et ce que vous pensez de la Loi sur les Services audiovisuels d’Argentine, qui a fait tant de vagues.
- Eduardo Galeano : Je fais le peu que je puis et non tout ce que je voudrais. Malheureusement, je n’ai pas du tout pu lire cette loi ; j’aimerais pouvoir le faire. Quoi qu’il en soit, tout ce qui contribue à combattre un peu le poids des monopoles à l’échelle mondiale, ces monopoles qui contrôlent encore la communication dans une large mesure, me paraît sain. Grâce à la technologie, ces dernières années, la marge d’apparition des voix indépendantes s’est multipliée. De toute façon, les grands médias continuent à être peu nombreux et chaque fois à être entre peu de mains. Je ne connais pas la loi argentine au point de pouvoir donner mon opinion à ce sujet, mais, en gros, je dirais que tout ce qui peut être fait pour stimuler le développement des médias alternatifs de communication qui émanent du réel est une bonne chose. C’est à dire que les gens n’ont pas d’opinion sur elle, à moins qu’elle ne procède d’elle. Par exemple, les radios communautaires, les stations communautaires ou les mille et un périodiques qui existent ici, et qui, je crois, sont la preuve de la vitalité sociale que conserve le monde. De la capacité que le monde possède encore d’avoir envie d’éprouver et de réaliser.

- El Puente : Concernant le thème du génocide arménien, comment analysez-vous ce combat ?
- Eduardo Galeano : La lutte du peuple arménien pour la préservation de sa propre mémoire et pour la reconnaissance internationale de ce qui s’est passé, est une lutte qui n’est pas seulement arménienne, il s’agit d’une lutte internationale. Une lutte pour la préservation de la mémoire. Les peuples qui ont subi des massacres, comme c’est le cas des pays latino-américains qui ont traversé des périodes de répression féroce, semblent ne pas avoir droit à la mémoire. Il s’agit d’un monde qui est arrivé au niveau le plus abominable du droit à la propriété et où la mémoire est aussi une propriété. Il y a donc des pays qui disposent d’un droit à la mémoire et d’autres pays où ce n’est pas le cas. Autre preuve que ce monde n’est pas du tout démocratique. Dans le dernier livre que j’ai publié, Espejos [Miroirs], qui est un livre sur ces bizarreries qu’il m’arrive de faire, je raconte une histoire vraie. Lorsque Hitler fut sur le point d’envahir la Pologne, il réunit entre-temps son état-major pour peser le pour et le contre, car il avait déjà décidé de l’envahir et un alibi tout prêt. En outre, il avait inventé que la Pologne cherchait à envahir l’Allemagne. Toujours la même histoire… Aucun pays n’a l’honnêteté de dire : « Je tue pour voler ». Au lieu de cela, ils disent : « Je tue pour me défendre », les guerres sont toutes défensives et celle-ci aussi. Hitler l’avait déjà préparée, mais il tenta de savoir auprès de ses proches les plus intimes comment ils voyaient l’invasion de la Pologne. D’où quelques observations : « Quelles seront les retombées dans le monde ? Comment l’opinion publique internationale le prendra-t-elle ? N’y aura-t-il pas de grands troubles ? Beaucoup de complications ? » Hitler coupa court au débat avec une seule question : « Mais qui se souvient aujourd’hui des Arméniens ? » Alors ils se turent et envahirent la Pologne avec la même impunité qui accompagna, quelques années auparavant, le massacre des Arméniens.

- El Puente : Cela en fait donc une affaire qui concerne tout le monde…
- Eduardo Galeano : Je crois que le droit à la mémoire est un droit universel, un droit humain, nous avons tous le droit de nous souvenir et, par conséquent, nous avons droit à la justice. C’est à dire que cette mémoire implique aussi le droit à la justice. Je suis convaincu de cette cause. Mais j’ai été aussi battu à deux reprises. J’ai été deux fois membre de la commission qui organisa ici les plébiscites contre la loi d’amnistie, contre cette loi infâme qui fut votée en Uruguay et qui octroyait l’impunité au terrorisme d’Etat. En outre, à la fin des années 1980, nous avons mis en place le premier plébiscite contre cette loi et nous l’avons perdu. De peu, mais nous l’avons perdu. Ensuite, en 2009, parallèlement aux élections, nous avons à nouveau fait campagne contre l’amnistie, mais nous avons perdu une fois de plus. De très peu, mais nous avons perdu. C’est à dire que nous avons été battus deux fois. Cela donne l’impression que la majorité de la population dans des pays comme celui-ci, l’Uruguay - non pas que je sois du côté des militaires, loin de là -, n’y accorde pas beaucoup d’importance ou bien les gens pensent qu’il n’y a pas à remuer ces choses. Cette idée, comme disait un politicien uruguayen, qu’ « il ne faut pas regarder derrière soi, mais devant soi ». Or, il se trouve que si quelqu’un regarde devant lui et non derrière lui, il court le risque de ne pas se souvenir des fossés où il tomba, des pierres à cause desquelles il trébucha. Ce qui conduit à répéter l’histoire. A mon avis, la majorité de la population en Uruguay n’est pas suffisamment consciente pour aller voter. Il s’est passé que nous n’avons pas obtenu les votes nécessaires, les autres ne se sont pas prononcés, ce qui ne veut pas dire qu’ils ont voté contre. Je dois dire que les gens ne se sont pas donné la peine ou n’étaient pas bien informés. De plus, notre force de gauche, le Frente Amplio [Front Elargi], auquel j’appartiens, ne s’est pas non plus beaucoup mobilisé pour cela. En outre, le thème de la mémoire est un thème très délicat, très compliqué dans le monde entier, pas seulement pour l’Arménie, et je ne te dis pas cela à titre de consolation. Il est très difficile de plaider pour la récupération du droit au souvenir, qui est un droit inaliénable, un droit fondamental de l’être humain, sur le plan tant personnel que collectif. Le droit au souvenir nous permet de confirmer que nous ne sommes pas nés dans l’oreille d’une chèvre, c’est à dire qu’il existe une continuité dans le processus humain, dans cette navigation terrestre dont nous faisons partie.

- El Puente : Passons à un autre sujet… au capitalisme et à sa crise actuelle… Que pensez-vous à ce sujet ? La fin approche, démontrant qu’il n’est pas un système efficace, il existe des fissures ou il s’agit simplement d’une nouvelle crise dont le même système sortira renforcé ?
- Eduardo Galeano : Je suis un mauvais prophète, jusque dans le football qui est le sujet qui m’intéresse le plus. Chaque fois que je prédis une victoire, se produit une défaite comme aujourd’hui. Je suis pour le Nacional et hier nous avons perdu avec Peñarol.
La mort du capitalisme a été annoncée tant de fois que je n’y crois plus. On dirait qu’il a plus de six vies, contrairement aux chats. Du moins, jusqu’ici, il a démontré une grande capacité de survie. Le capitalisme possède une structure montée qui fonctionne, avec beaucoup d’efficacité, en déchargeant ses crises sur les épaules de ses victimes. Autrement dit, ce sont les pauvres qui paient la crise des riches. Et ce sont aussi les pauvres qui alimentent en morts les guerres et qui fournissent au système une main d’œuvre bon marché qui les sauve aussi de chaque effondrement et de ses périodes critiques. Ces mécanismes fonctionnent à l’échelle du monde entier. Mécanismes de commerce, de crédits, qui commandent aussi les relations de travail et qui leur a permis jusqu’à maintenant de se maintenir à flot et, en outre, de survivre en récompensant les responsables de chacune de ses crises. La toute dernière, qui provoque encore des soubresauts à travers le monde, est née à Wall Street, du fait des spéculateurs de Wall Street. Mais quiconque lit les journaux pourrait croire que la crise est née en Grèce. Ces messieurs, les responsables de la crise, les spéculateurs, ont donc dupé le monde. Aujourd’hui, le monde est une roulette russe. Le capitalisme étant chaque fois plus financier et moins économique, on parle chaque fois davantage des finances et moins de l’économie, et alors que se passe-t-il ? Ces messieurs se retirent de la crise, touchant de fabuleuses indemnités, comme s’ils en étaient les victimes et non les bourreaux. Dernier exemple en date, celui du président du directoire de la Goldman Sachs, qui est une entreprise vouée à la délinquance, celle-là même qui conseilla les gouvernements grecs antérieurs à celui-ci, pour qu’ils mentent sur leurs données, sans qu’on s’en aperçoive. Cet homme s’est retiré avec dix millions de dollars de récompense, ce qui n’est pas mal pour un fauteur de crimes. C’est à dire que même en cela le capitalisme démontre une grande efficacité. Il est inefficace du point de vue du peu de faveur qu’il nous fait à tous en distribuant aussi mal les pains et l’argent. Mais il est efficace lorsqu’il s’agit de récompenser son abnégation.

- El Puente : En restant dans le même contexte et compte tenu que, tout d’abord, l’empire attaqua avec des armes, puis au moyen de dictatures et enfin via des mesures néo-libérales…, je crois qu’il existe aujourd’hui un changement avec cette attitude d’unité latino-américaine. Comment, à votre avis, cela influe-t-il l’empire ?
- Eduardo Galeano : Oui. Je cois que l’Amérique latine doit s’unir pour une question d’approche commune. Mais cela a un prix. Nous sommes encore loin de l’unité désirée. Peut-être parce que tous les discours s’en font l’avocat et plus on la proclame, moins on la réalise. Il y a là un désaccord, qui est une tradition latino-américaine bien connue entre les discours et les faits : plus on parle d’unité, moins on la pratique. La vérité est que ce n’est pas un processus facile ; c’est un processus très compliqué et qui exigera beaucoup de temps. Parce que nous avons été organisés en vue de la désunion, de la haine et de l’ignorance mutuelles, pour nous quereller au lieu de nous unir. Si tu ne t’unis pas, tu es cuit, car il s’agit d’un monde de vastes espaces divisés où, isolément, nous n’avons pas de place. Mais cela a un prix.

- El Puente : Mais il y a eu un changement d’attitude…
- Eduardo Galeano : Oui, c’est vrai. Du moins il existe un état d’esprit nouveau qu’il nous arrive de rencontrer, mais c’est très compliqué, ce ne sera pas facile. Et aussi le fait qu’aujourd’hui, en Europe, il se passe que la monnaie commune, qui est la même idée qui était présente en Amérique latine, démontre que ce n’est pas la première étape, mais qu’elle fait partie des dernières et qu’il n’y a pas à s’inquiéter à ce sujet quant aux déséquilibres existants. Quant à nous, nous constituons une unité possible de nombreuses diversités, ce qui est une bonne chose en principe, c’est une bonne chose que le monde soit divers, que nous ne soyons pas condamnés à mourir d’ennui. Mais nous ne voulons pas non plus mourir de faim. Que ce soit un thème de contradiction en Amérique latine pose problème. C’est une région pleine de contradictions internes. Mais il ne faut pas avoir peur des contradictions. Elles sont la preuve que le monde est un territoire vivant, un royaume vivant. Mais il faut être patient et savoir que tout a un prix.

- El Puente : En parlant d’Amérique latine… Qu’avez-vous ressenti lorsque le président Hugo Chávez a offert Las Venas Abiertas [Les Veines Ouvertes] à Obama, lorsqu’il prit ses fonctions ?
- Eduardo Galeano : Je n’avais pas été informé et j’étais sorti me promener avec mon chien Morgan, qui, le pauvre, est mort il y a peu, mon grand ami Morgan… Donc nous sortons tous les deux nous promener et nous entendons les cris des voisins… « Eduardo ! Eduardo ! » Morgan tendit ses oreilles, pensant : « On va nous attaquer ! » Tant d’affection tout d’un coup ! Que se passait-il ?
Et alors les éloges qui commencèrent à pleuvoir sur moi me déprimèrent énormément, parce qu’ils étaient tous intéressés. Les gens me disaient : « Tu vends un max, tu passes à la télé, tu passes à la radio, tu arrives en 2ème position, tu vends comme jamais ! Formidable ! Super ! » Et moi je pensais : « C’est le moment d’y aller ! Morgan, prépare-toi ! » Heureusement non. Ils n’arrivèrent pas jusque là, mais ils tenaient à me féliciter comme si je ne songeais qu’à vendre. Peu m’importe de beaucoup vendre, je ne fabrique pas de la marchandise, j’écris des livres. Donc ce qui compte pour moi, c’est d’atteindre les autres. En ce sens, ce geste généreux de Chávez signifiait que mes livres se déplacent, non seulement Las Venas, mais aussi les autres. Mais ce fut un geste symbolique, clairement. Le livre s’est transformé, en l’espace de quelques années - ne crois pas que cela ait été facile – en un symbole de l’autre histoire, de l’autre réalité, de l’autre voix, de l’autre manière de voir les choses. C’est en ce sens que Chávez l’a offert. J’aurais préféré qu’il lui ait offert l’édition en anglais, mais il lui a offert celle en espagnol, une langue que ne manie pas Obama. Mais le geste est beau, très symbolique.

- El Puente : De plus, si le contenu du livre s’adresse à des gens qui ne le connaissent pas, il s’agit d’un message de grande valeur.
- Eduardo Galeano : En réalité, j’aurais préféré qu’aujourd’hui le livre soit dans un musée d’archéologie. Malheureusement, la réalité n’a pas fondamentalement changé. Nous vivons toujours au sein d’un marché mondial et des besoins d’autrui. Voilà pourquoi le livre n’a pas perdu de son actualité. Ce que j’aurais voulu, c’est qu’il la perde rapidement, mais cela ne s’est pas produit. Alors, d’une certaine manière, le succès du livre signifie notre échec. De même, le livre occupe une fonction qui répond davantage au moment où il a été écrit qu’à la réalité actuelle. J’essaie d’expliquer comment le sous-développement est le résultat du développement ailleurs, comment, dans ce monde, il n’existe aucune richesse qui soit innocente. A cet égard, ce constat n’a rien perdu de son actualité.

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Source : http://www.epcomunicacion.com.ar/blog/287/
Traduction de l’espagnol : © Georges Festa et Jorge Lozano – 06.2010.


samedi 26 juin 2010

Génocide grec 1914-1923 - Témoignage 4 / 21

© Picador USA, 2001

Themia Halo

www.greek-genocide.org


Chaque jour, Mathea se faisait plus lourde sur mon dos et ma robe moite, à manches longues, épaissie par la poussière et la sueur, adhérait à ma peau comme de la colle humide. Jour après jour, mère semblait plus affaiblie, à cause peut-être de la fatigue supplémentaire d’allaiter les jumeaux sans avoir de nourriture ou d’eau adéquate. A la lisière d’une petite ville, se trouvait une fontaine où l’eau s’écoulait continuellement, répandant sa précieuse fraîcheur dans une vasque de pierre, puis débordant sur le sol, noircissant les pierres aux alentours. Jamais je n’avais vu mère dans une telle nécessité. Elle avait toujours été ce joyau de grâce et de patience que les Turcs nomment à juste titre Kozel. Mère abandonna le convoi pour se jeter sur la fontaine. Les déportés s’arrêtèrent et observèrent dans l’expectative, prêts à se précipiter eux aussi sur la fontaine si elle réussissait. Mais, juste avant qu’elle ne l’atteignît, un soldat turc accourut au galop sur son cheval, éructant des ordres. Il brandit son fouet et la frappa comme s’il se fût agi d’un bœuf ou d’un âne. Elle tomba à genoux, tandis que je perdis pied, le cœur déchiré. Père déposa ses balluchons et courut vers elle.

« De l’eau, s’il vous plaît ! », dit mère au soldat.

Père tenta de la relever.

« S’il vous plaît ! »

Le soldat brandit à nouveau son fouet, hurlant d’autres injures. Il l’aurait frappée à nouveau, si père n’avait entouré du bras ses épaules, en l’éloignant.

La déception sur les visages emplis de poussière des déportés était peu perceptible. Leur regard témoignait plus d’une torpeur, de cette torpeur née des privations et d’une humiliation prolongée. Mère regagna sa place clopin-clopant, tandis que les autres reprenaient leur marche tels des robots.

Est-ce ce jour-là que la petite Maria mourut ? Je ne me souviens pas. Je me souviens seulement de son petit corps attaché au dos de Christodoula, tel un bébé peau-rouge, sa petite tête pendillant, et le sentiment que quelque chose de mauvais s’était glissé dans mon corps brûlant, avec une panique froide et moite.

« Maman ! », lui dis-je aussi calmement que je pouvais, espérant que mon calme arrangerait tout. « Maria a l’air tout drôle. »

Mère leva les yeux et éclata en pleurs. Le visage de Maria était devenu terreux. Ses yeux fixant le vide, tels ceux d’une poupée brisée, grands ouverts, sa tête bringuebalant à chaque pas.

« Qu’est-ce qui se passe ? », demanda Christodoula, effrayée. « Qu’y a-t-il ? »

Nous nous arrêtâmes en chemin tel un tas de pierres dans une rivière ; les déportés épuisés nous contournaient, poursuivant leur marche. Mère détacha Maria du dos de Christodoula, la berçant dans ses bras, ses larmes s’écoulant sur le visage inanimé de Maria.

« Marche ! », hurla un soldat, qui nous rejoignit au galop.

« Mon bébé ! », dit mère, tendant Maria vers le soldat pour qu’il la voie, comme s’il pouvait partager sa détresse et son chagrin. « Mon bébé ! »

« Jette-le, s’il est mort ! », hurla-t-il. « Marche ! »

« Laissez-moi l’enterrer ! », supplia mère, en sanglotant.

« Jette ça ! », hurla-t-il à nouveau, brandissant son fouet. « Jette ! »

Mère serra le corps de Maria contre elle, tandis que nous faisions face au soldat. Son visage était empreint d’une souffrance que je n’avais encore jamais vue. Père s’approcha de Maria pour la déposer, je crois, mais mère l’étreignit plus fortement encore. Puis elle enjamba la haute muraille de pierres qui séparait la route de la ville et déposa Maria afin qu’elle repose en haut du mur, comme s’il se fût agi d’un autel devant le Tout-puissant.

Cette nuit-là, mère s’endormit en pleurant. Chaque fois que je fermais les yeux, je la voyais tendant Maria vers le ciel telle une offrande. L’image de son corps sans vie gisant sur le mur, tel un présent de rite païen, me poursuivait jusque dans mes rêves et durant toutes les journées qui suivirent. Chaque fois que je songeais à ma petite sœur gisant là, toute seule, sous un soleil de plomb, les faucons volant aux alentours, attendant notre mort, j’éclatais en sanglots sans pouvoir me contrôler.

Note

Themia Halo (née en 1909 ou 1910) naquit et passa une partie de son enfance dans le village grec d’Agios Antonios, situé dans les environs d’Ordou, au nord de l’Asie Mineure. Vers l’âge de 10 ans, Themia fut déportée avec sa famille vers l’intérieur de la Turquie. Elle survécut aux marches de mort et, 80 ans plus tard, sa fille Thea immortalisa le récit de sa mère dans un ouvrage intitulé Not Even My Name, basé en grande partie sur les épreuves traversées par Themia.

Extrait de : Thea Talo. Not Even My Name [Ni même mon nom]. New York : Picador USA, 2001, pp. 138-139.

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Source : http://www.greek-genocide.org/testimony_halo.html
Traduction : © Georges Festa – 06.2010.
Publié avec l’aimable autorisation de Maria Tsoukatou.


vendredi 25 juin 2010

Génocide grec 1914-1923 - Témoignage 3 / 21

Ancienne église Hagia Sophia (13ème siècle), transformée en mosquée, puis en musée
Trébizonde [Trabzon], 2007
© commons.wikimedia.org


Herbert Adams Gibbons (1880-1934)

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Malgré de fausses et incessantes dénégations, les Turcs d’Angora [Ankara] poursuivent une politique délibérée et impitoyable d’extermination des Grecs. J’estime que Trébizonde a été vidée de ce qui restait de sa population chrétienne.

Il y a deux ans, 25 000 Grecs vivaient ici. Aujourd’hui, la population masculine compte six prêtres et 10 civils, âgés de 14 à 80 ans. Il ne reste plus aucun médecin, ni aucun enseignant. Les hôpitaux et écoles grecques sont fermées et même les cours particuliers à domicile sont interdits. Il ne reste plus aucun Grec dans le secteur des affaires. Les Grecs constituaient ici l’élément le plus prospère, avec de belles maisons, un splendide hôpital, possédant de grandes villas estivales sur les hauteurs ; mais, depuis que leurs pères, leurs maris et leurs fils ont disparu, les femmes sont plongées dans une profonde misère.

J’observe ces femmes en train de creuser des fossés, apporter des pierres aux maçons, porter de lourds fardeaux, pieds nus et vêtues de haillons. Ce sont elles les dockers du port. Maintenant, après avoir déporté tous les garçons les plus âgés, le gouvernement d’Angora a ordonné l’arrestation des enfants âgés de 2 à 14 ans. Quel spectacle déchirant de voir ces pauvres enfants regroupés tel du bétail, emmenés à travers les rues au siège du gouverneur, où ils sont jetés dans une immonde prison souterraine. 300 d’entre eux ont été ainsi rassemblés le 20 mai à Trébizonde.

Cette semaine, ils suivront leurs aînés vers un camp entouré de barbelés près de Djevislik, sur la route d’Erzeroum, loin du regard désagréablement inquisiteur des étrangers, et où ils disparaîtront pour toujours. Car les déportés, une fois qu’ils pénètrent dans le camp de Djevilsik, ne le quittent jamais. Les Turcs ne leur donnent aucune nourriture, ce qui, bien sûr, ne peut avoir qu’une seule issue. Non seulement Trébizonde, mais tous les villages grecs de cette région, alimentent en êtres humains les mâchoires de ce Moloch qu’est Djevislik.

Les villages arméniens ont depuis longtemps été détruits ; le tour des paysans grecs est maintenant venu. Privées d’hommes et de garçons, n’ayant ni grains, ni bétail, ni outils de ferme, les femmes ne peuvent plus subsister. Alors elles partent avec leurs enfants à Trébizonde en quête de nourriture, les jeunes filles dissimulant leur jeunesse sous la crasse et des guenilles. Et quels que soient les outrages commis, les autorités ne procèdent à aucune enquête.

Quelques personnalités turques de Djevislik sont venues ici émettre des protestations. « Djeveslik appelle à l’aide le Ciel contre nous. Nous serons perdus parmi les nations. », a déclaré l’un d’eux, tandis qu’un autre fit valoir auprès du vali que l’honneur de la nation turque serait souillé à jamais par de tels crimes contre l’humanité. Mais, bien qu’Ebou Bekir Hakim, le vali, et Hushein, le maire, ressentent de la honte à faire la guerre contre de jeunes garçons, ils sont impuissants à mettre fin à l’exécution d’un décret qui a été décidé par un comité secret, lequel gouverne ce pays.

Ce comité d’Angora, sur le modèle de l’ancien Comité Union et Progrès, compte des représentants partout, lesquels dictent leurs ordres et surveillent les officiels du gouvernement. Quiconque n’obéit pas aux ordres de ce comité est arrêté et jugé pour trahison, ou, parfois, assassiné. Les valis et les gouverneurs militaires ont été changés à plusieurs reprises à Trébizonde, où ces fonctionnaires tentaient d’alléger les persécutions.

Les agents nationalistes les plus fanatiques, chargés directement d’exterminer les Grecs, sont des responsables des services sanitaires, des médecins et des directeurs de l’enseignement public. Ce sont donc les Jeunes Turcs éduqués qui sont directement responsables.

Lorsqu’il vit les écoles fermées et ces jeunes restant sans éducation, le hodja [maître d’école] turc, d’origine crétoise, fit preuve d’un élan de générosité. Il alla voir le directeur des écoles du vilayet et lui dit : « Je connais le grec et j’aimerais ouvrir des écoles pour ces enfants. » Le directeur s’emporta et lui cria : « Quoi ? Alors que nous oeuvrons pour détruire ces gens, vous voulez les garder en vie ? »

Il n’y a plus aucun espoir pour les chrétiens sous ce régime nationaliste ; ni d’avenir pour la chrétienté dans les régions d’Anatolie situées hors de l’occupation grecque, à moins que l’Europe et l’Amérique ne déclarent leur patience à bout et mettent hors la loi le gouvernement d’Angora.

En dépit des dénégations officielles du gouvernement nationaliste et des déclarations fausses ou trompeuses, se faisant passer comme émanant du Secours Américain dans l’intérieur du pays, lesquelles sont en fait télégraphiées depuis Angora, des preuves écrasantes indiquent que les massacres et les déportations des Grecs sont plus horribles encore que celles des Arméniens durant la Grande Guerre, et que ces crimes restent inchangés.

Note

Le Dr Herbert Adams Gibbons (1880-1934) fut journaliste, correspondant étranger et membre du Corps Expéditionnaire Américain en France. Il travailla comme correspondant étranger en Grèce, en Espagne, en Turquie et dans d’autres pays du Proche-Orient entre 1909 et 1916. Il fut engagé dans le Corps Expéditionnaire Américain en France de 1917 à 1918 et correspondant pour plusieurs magazines américains en Europe, en Orient et en Afrique, entre 1920 et 1931.

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Source : http://www.greek-genocide.org/testimony_gibbons.html
Traduction : © Georges Festa – 06.2010.
Publié avec l'aimable autorisation de Maria Tsoukatou.