mercredi 18 août 2010

Mark T. Mustian

© Amy Einhorn Books/Putnam, 2010

Mark T. Mustian
The Gendarme
New York : Amy Einhorn Books/Putnam’s Sons, 2010

par Nanore Barsoumian

The Armenian Weekly, 18.08.10


Nous sommes en avril 1990. Emmett Conn, 92 ans, un « Américain », père, grand-père et veuf, a une tumeur au cerveau de la taille d’un petit pois sur son lobe pariétal gauche, qui le laisse en proie à des rêves continuels, faits de morts, de meurtres et de marches. Dans sa vie éveillée, Conn est considéré comme un patient se trouvant au bord de la sénilité. Mais il réalise rapidement que ces rêves sont les fragments d’une mémoire perdue depuis longtemps…

Gravement blessé à la bataille de Gallipoli, un soldat turc, Ahmet Khan, est pris par erreur pour un soldat britannique et conduit dans un hôpital militaire à Londres. Après un long séjour à l’hôpital, ayant perdu l’essentiel de sa mémoire, Ahmet épouse Carol, une infirmière américaine, part en Amérique (tout d’abord New York, puis Wadesboro en Géorgie) et devient père de deux filles, Violet et Lissette.

Soixante-dix ans plus tard, ses souvenirs commencent à ressortir dans son état de conscience à travers ses rêves et Emmett Conn revit le passé, lorsqu’il était Ahmet Khan, un gendarme turc en charge d’un de ces convois de déportés arméniens, traversant le désert, via le pillage, la mort et la maladie. Il revit son rôle dans le génocide arménien et se souvient qu’il tomba amoureux d’Araxie, une déportée.

A mesure que grandit son amour pour Araxie, Ahmed Khan se met à changer. Autrefois un meurtrier et un violeur invétéré, il choisit de protéger la poignée de déportés survivants.

Mark T. Mustian n’élude pas les aspects les plus atroces et dérangeants du génocide, décrivant les mutilations, les meurtres et les viols.

Mis à part une prose vivante et puissante, l’intrigue prenante et son talent pour faire revivre des temps et des lieux effacés depuis longtemps, l’A., à travers le prisme de son héros en révolte, commente non seulement les diverses injustices, exclusions, préjugés et discriminations présentes dans l’empire ottoman en 1915, mais relève aussi celles de l’Amérique des années 1990.

The Gendarme est une œuvre de fiction remarquable. Un ouvrage à lire et à débattre.

Mark T. Mustian. The Gendarme. New York : Amy Einhorn Books / Putnam, 2010, 304 p. ISBN-13 : 978-0399156342.

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Source : http://www.armenianweekly.com/2010/08/18/book-of-the-week-%E2%80%98the-gendarme%E2%80%99/
Traduction : © Georges Festa – 08.2010.
Avec l’aimable autorisation de Khatchig Mouradian, rédacteur en chef de The Armenian Weekly.

site de Mark T. Mustian : www.markmustian.com


Armenian Golem - 2

© Michael Gfoeller



Tu lis sur le front. Découpé à la façon d’une hache. A la dentelure de squale. Emergeant des profondeurs. Qui dessine son irrépressible domination. Voûte naissante, coup de projecteur. Croissant de lune ou heaume de cavalier ? Les lettres dessinent leur torsion, s’effacent. S’enténèbrent. Paroi découverte à la faveur de quelque arche secrète. Ou fondation trop oubliée. Qui irrigue sa nuit. Carapace d’où sourdent tant d’abîmes. Peaux tatouées. Opercules d’animal des grandes profondeurs. L’attente fixe. De son œil de pierre. Cerné, rongé. Le visage invisible, brûlé. A la façon des talismans. Psaumes d’exorcisme. Lettres rivières, cicatrices. Tu suis l’orbe. Un instant éclairé. Sauvé. Cerveau mis à nu. Pulpe d’histoire. Autre totem. Qui s’élève lentement. Comme s'arrachant de sa gangue. Les chairs boursouflées. Stèle entamant ses métamorphoses. Car les formes s’abolissent, se chevauchent. Dans ce sabbat d’ombre et de lumière, une langue se déploie. Les prières dernières. Ce qui te sera révélé. Les logiques s’inversent. Ecrasement lunaire. Fichant ses pieux. Au cœur de tes rêves. Ou l’animal fabuleux. Aspirant de sa trompe le sol invisible. Arquant l’encolure. De ses deux bras enserrant sa proie. L’arche dédoublée. Descendre toujours plus loin. Un court instant croiser le message. D’autres corridors t’attendent. Sein béant. Mont des Oliviers. Et puis tu réalises. L’oiseau éployant ses ailes. Colombe de merci, fendant les flots. Gagnant une plus haute terre. Chargée de toutes les meurtrissures. Lèvres d’annonciation. Les mots rituels. Bruissement de ramures, profils d’aigles. La sarabande n’a de cesse. Visages agglutinés tels des coraux. Etreintes, arrachements. D’un signe à l’autre. Chasses et stupeurs. Jeux de sable. Masques de carnaval. Le prisme se fige à nouveau. Etagements de mosaïque. Dont chaque élément se détache. Diadème d’épouvante. Ou brocart de scène. Se laver le sang. Agneau mystique. Graffiti de cellule. Eblouissement. Offrande.


© georges festa – 08.2010

lundi 16 août 2010

Charles Aznavour - Interview

© www.agenda-musical.com

« Je refuse de baisser les bras. »
Entretien avec Charles Aznavour

par Oscar Caballero

www.lavanguardia.es


[A 86 ans, Aznavour est aujourd’hui « l’artiste de variétés du siècle », selon un sondage de la chaîne CNN.]

Shahnourh Varinag Aznavourian, aujourd’hui Charles Aznavour, est né le 22 mai 1924 dans la rue Monsieur le Prince. Un Paris intime, mais fortuit : ses parents espéraient un visa pour les Etats-Unis.

« Papa était un Arménien né en Géorgie. » Fils d’un cuisinier du tsar Nicolas II, ex-baryton, il possédait un petit restaurant arménien dans la très parisienne rue de la Huchette, où il chantait pour un public d’exilés d’Europe Centrale.

A 86 ans, aujourd’hui, Aznavour est « l’artiste de variétés du siècle », selon un sondage de la chaîne CNN. Comparable aux plus grands, de Liza Minelli à David Bowie. Aretha Franklin l’a désigné comme « le seul chanteur de soul français ».

Il a enregistré des duos avec Sinatra, Julio Iglesias, Johnny Hallyday, Edith Piaf, Elton John… Et il vient tout juste de rassembler 100 000 personnes pour un concerto à ciel ouvert à Montréal.

Avec plus de cent millions de disques vendus, acteur de théâtre et protagoniste de plus de 60 films, apprécié de la critique et du public, Aznavour se risque même à faire l’éloge de jeunes chanteurs.

Mais il précise : « La jeunesse en tant que telle ne m’intéresse pas ; ce qui m’intéresse c’est l’avenir. Si les vieux font la prochaine révolution, alors les vieux m’intéressent. »

Jeune octogénaire qui commença à photographier avec des appareils des années 1930, Aznavour a maintenant numérisé les 50 000 clichés qu’il a pris en un demi-siècle. Et lorsqu’il trouve une mélodie, il l’enregistre sur son mobile, bien qu’il ne joue pas avec et qu’il ne télécharge pas, disant craindre qu’un jour on lui explique que « cet objet sert aussi à préparer le café ». Surtout, il souligne son indépendance par rapport à l’objet : « Durant un mois, pour un film, j’ai appris à me servir d’une faucille. Ça peut toujours servir. »

Attentif au rap et au slam, Aznavour est rigoureux avec l’écriture ; la forme, aussi importante que le contenu. Si l’on arrive aux deux, c’est Brassens. « Je suis un puriste de la parole et je crois que le succès de mes chansons dans différentes langues provient de mes exigences vis à vis des traducteurs. »

Enfin, père de Seda, Charles, Katia – qui l’accompagne depuis six ans comme choriste -, Misha et Nicolas, il s’est marié trois fois. Mais avec la dernière, ça dure depuis 46 ans.

- Oscar Caballero : Pourquoi Aznavour continue-t-il d’être actif ?
- Charles Aznavour : Je refuse de baisser les bras. Autant se laisser aller ; la retraite est pour moi l’antichambre de la mort. Le travail et la curiosité tous azimuts sont indispensables à mon équilibre.

- Oscar Caballero : Vous avez débuté à 9 ans comme acteur au Studio des Champs-Elysées. Précocité naturelle dans une famille d’artistes, qui se confirma par des rôles aux théâtres Marigny, de la Madeleine, de l’Odéon. Avec Aïda, votre sœur pianiste, vous avez soutenu votre famille lorsque votre père, Misha Aznavourian, partit à la guerre en 1939. Acteur ou chanteur ?
- Charles Aznavour : Je me suis toujours considéré comme un acteur de théâtre ; le fait de triompher comme chanteur fut une surprise, même pour moi.

- Oscar Caballero : Cette année 2010 est celle de vos noces d’or avec le succès parisien, que l’on peut dater avec la création de Je me voyais déjà en 1960, au théâtre de l’Alhambra. Ce triomphe clôturait huit ans de pénurie, de performances où « on me jetait de tout ». Tout cela après votre retour du Québec, où vous avez triomphé cependant. Mais, à partir du succès de 1960, une carrière sans failles.
- Charles Aznavour : J’ai accompli ma tâche comme le fait un cordonnier, un ébéniste ; dans les métiers manuels, la pénurie s’appelle le chômage, quelque chose que j’ai connu et assumé, mais que je n’ai jamais oublié…

- Oscar Caballero : Vous avez triomphé, après avoir été démoli par la critique et souvent aussi par le public. Y a-t-il eu un moment où vous vous êtes dit que, peut-être, vous n’étiez pas doué ?
- Charles Aznavour : Je n’ai jamais douté de moi. Le doute c’est un venin destructeur. Je ne dis pas que, parfois, les difficultés ne me désespèrent pas. Mais comme je suis foncièrement optimiste, ce qui me faisait peur la nuit, je le surmontais au lever du soleil. Et d’autres fois en travaillant.

- Oscar Caballero : Aujourd’hui, avec une carrière remplie de succès dans la chanson, vous considérez-vous plus comme auteur, chanteur ou chanteur compositeur ?
- Charles Aznavour : Je suis plus auteur que chanteur ou acteur. Mais, sans ma façon de m’exprimer par la chanson, qui fut très critiquée et qui se base sur mon expérience en tant qu’acteur, le chanteur n’aurait pas eu la même carrière.

- Oscar Caballero : Vous avez déclaré : « Je n’écris pas pour vendre, mais j’ai accepté l’argent que je gagnais. » Et aussi que vous auriez adoré faire des chansons à succès et populaires, mais qu’il fallait toujours de l’espace et du temps pour raconter une histoire.
- Charles Aznavour : Un métier est bien plus beau s’il te permet de bien manger ; je gagne de l’argent, je ne le vole pas et je n’ai jamais écrit pour vendre. Voilà pourquoi j’accepte tout naturellement l’argent que je gagne par mon travail.

- Oscar Caballero : Vos œuvres sont de mini-œuvres de théâtre et vous êtes l’auteur, l’acteur et le metteur en scène ?
- Charles Aznavour : En effet, je suis mon propre chef : je n’ai besoin de personne pour réaliser ma chanson.

- Oscar Caballero : Durant huit ans, vous vous êtes produit avec Pierre Roche ; le duo est mort de lui-même ou vous aviez besoin de vous exprimer en solo ?
- Charles Aznavour : Le duo Roche-Aznavour est mort, parce que Pierre Roche se contentait de notre succès au Québec et que moi je voulais explorer d’autres horizons. Mais sans rancœur, ni batailles, nous nous sommes séparés pour mener à bien, chacun, notre propre existence et notre conception du métier.

- Oscar Caballero : Un disque avec The Clayton Hamilton Jazz Orchestra, un album Jazznavour auparavant, témoignent de votre amour du jazz. Vous avez aussi parlé du klezmer, « ce swing avec des mélanges d’harmonies juives, russes, gitanes ». Vous n’avez jamais pensé à le ressusciter avec un chanson ?
- Charles Aznavour : Le jazz et le tango ont été des rythmes très importants dans mes débuts d’auteur interprète, mais j’ai voulu ensuite explorer des thèmes et des rythmes moins acceptés par la critique et le public ; plus littéraires parfois. Je ne voulais pas m’endormir sur mes succès populaires et j’ai pris des risques avec des thèmes rares dans notre discipline.

- Oscar Caballero : Vous dites qu’il faut des mélodies pour habiller vos chansons et votre chance fut de grandir entre les cultures gitane, russe, iranienne, arménienne et turque. En même temps, vous êtes typiquement Parisien. Pensez-vous que ces musiques qu’on appelle populaires sont toujours métissées ?
- Charles Aznavour : En art tout est métissage : la musique, la peinture, la poésie, la sculpture ; l’autre, l’étranger apportent énormément à la culture du pays d’accueil.

- Oscar Caballero : En 2009, avec A voix basse, vous avez complété votre autobiographie, commencée 39 ans plus tôt avec Aznavour par Aznavour, puis prolongée par les récits de fiction Mon père, ce géant. Justement, pourquoi avoir attendu si longtemps avant de publier vos premières « nouvelles », alors que l’écriture a toujours été pour vous une de vos raisons d’exister ?
- Charles Aznavour : Aznavour par Aznavour fut un livre dicté par moi, mais écrit par un nègre littéraire. Mon premier véritable ouvrage autobiographique fut Le Temps des avants (Flammarion, 2003), pour lequel on me donna le prix réservé aux autobiographies écrites effectivement par le personnage principal. Jusque là, je doutais de mes possibilités d’auteur de longue haleine. Mais je n’ai pas cessé d’écrire depuis.

- Oscar Caballero : Apatride, immigré, une vie compliquée durant des années et néanmoins votre livre est très optimiste. Est-ce le travail, les voyages, l’hérédité ? Qu’est-ce qui a fait que vous soyez aussi philosophe ?
- Charles Aznavour : Quand je me réveille chaque matin, je rends grâce au destin pour m’avoir réveillé. Je n’ai pas à me plaindre. Optimiste oui, bien sûr, et pourquoi ne le serais-je pas ? Je suis né dans un beau pays, bercé par deux cultures également riches. J’ai eu des parents merveilleux qui m’ont enseigné mille choses de la culture d’autres civilisations. Et une sœur, Aïda, un véritable talent musical qui a eu la générosité d’abandonner sa carrière de pianiste pour gérer celle de son mari, le compositeur Georges Garvarentz, et la mienne. Depuis ma naissance, j’ai vécu dans un pays de liberté, civilisé, enrichissant sur le plan artistique. On ne m’a jamais fait sentir que j’étais un fils d’immigré. Que puis-je demander de plus à la vie ?

- Oscar Caballero : Vous avez récemment écrit des chansons pour Grand Corps Malade, pour Liane Foly ; vous faites l’éloge de Benjamin Biolay, de Sanseverino, d’Olivia Ruiz. Vous savez qu’il n’est pas très habituel de voir un chanteur âgé avec autant de triomphes et aussi attentif à la jeunesse ?
- Charles Aznavour : Dans mes débuts, pour survivre, j’ai été comme un tailleur : auteur sur mesure pour étoiles de la chanson. Dans chaque spectacle, ces étoiles chantaient au moins deux de mes chansons. Aujourd’hui, je suis capable de le faire et c’est pourquoi je me sens très proche des jeunes dans mon domaine. Je n’ai pas oublié mes années de pénurie, ni l’indifférence des célébrités d’alors.

- Oscar Caballero : Dans le même ordre d’idées, vous qui parlez toujours d’Edith Piaf comme d’un modèle, qui avez découvert très jeune Charles Trenet, croyez-vous que la chanson existe encore ?
- Charles Aznavour : La chanson française est unique. Voilà pourquoi, même à l’étranger, on emploie le mot français pour la définir. C’est l’œuvre de Français tels que Leo Ferré, Georges Brassens, Charles Trenet… Mais aussi de francophones arrivés d’ailleurs : Jacques Brel, Guy Béart, Georges Moustaki, Linda Lemay… C’est à dire Belges, Libanais, Grecs, Canadiens du Québec. Des gens de culture française. L’Espagne possède son flamenco, le Portugal son fado, les Etats-Unis le blues… et nous, la chanson.

- Oscar Caballero : Vous dites que le véritable patrimoine de la France c’est « l’amour des mots et des lettres, puisque, pour tout ce qui concerne le rythme, la France n’a rien inventé, elle a toujours utilisé les rythmes des autres ». Quelles seraient les influences d’« ailleurs » qui ont construit la chanson ?
- Charles Aznavour : Soyons précis : ce ne sont pas les influences qui ont construit la chanson. La chanson s’est servie de ces rythmes pour mieux exprimer sa façon particulière d’écrire des textes, pour en souligner la poésie.

- Oscar Caballero : En 1946, Edith Piaf vous emmène, vous et Pierre Roche, aux Etats-Unis. Vous découvrez et vous êtes découvert. Vous vous êtes récemment produit à New York, en français, et ce fut un triomphe. Quelle est votre vision du public américain ?
- Charles Aznavour : C’est un public réceptif, curieux de ce qui se fait ailleurs et qui entre dans une salle de spectacle pour se divertir ; sans esprit critique. A la fin du spectacle, ça lui plaît ou ça ne lui plaît pas, mais ça s’arrête là.

- Oscar Caballero : Et les différents publics en Espagne ?
- Charles Aznavour : Je ne connais pas vraiment le public espagnol. C’est le pays où j’ai le moins chanté, quoique je possède un répertoire en espagnol très apprécié dans les pays de langue castillane.

- Oscar Caballero : En 1995, vous avez acheté les éditions musicales Raoul Breton avec leur fonds impressionnant de chansons. Vous l’avez fait pour sauver un patrimoine ?
- Charles Aznavour : En effet, je l’ai fait sans penser nullement à ce que cela pouvait m’apporter d'un point de vue économique.

- Oscar Caballero : Vous êtes ambassadeur d’Arménie en Suisse, une charge que vous avez longtemps déclinée. Pourquoi avez-vous finalement accepté ? Est-ce une conséquence du séisme de 1988 ?
- Charles Aznavour : Je jouis d’une image importante dans le monde, qui peut être utile au pays de mes ancêtres. Et comme il est impossible que surgisse un problème territorial ou politique entre l’Arménie et la Suisse, ma tâche est bien plus simple.

- Oscar Caballero : Comment travaillez-vous, Monsieur l’ambassadeur ?
- Charles Aznavour : Je fais ce que je peux ; ce n’est pas toujours facile, mais je me débrouille…

- Oscar Caballero : Est-il vrai que vous tutoyez le Président de l’Arménie, Serge Sargsian, que vous avez sorti de prison, et que vous mettez à profit cette confiance pour lui parler franchement de ce qui va mal en Arménie ?
- Charles Aznavour : Je ne l’ai pas sorti de prison. J’ai seulement collaboré pour que le comité Karabagh, dont faisait partie l’actuel Président et qui se trouvait en prison, soit libéré. Mes conversations avec lui sont celles d’un ambassadeur avec son Président.

- Oscar Caballero : Dans le même ordre d’idées, lorsqu’on vous interroge sur la France, vous vous montrez préoccupé par l’isolement des politiques, y compris le Président, face aux « jeunes qui se révoltent parce qu’on ne s’intéresse pas à eux ». Vous, à qui Missak Manouchian apprit à jouer aux échecs, que pensez-vous des politiques européennes sur l’immigration ?
- Charles Aznavour : Un ambassadeur est tenu au devoir de réserve. Je ne peux répondre à aucune question qui traite de politique.

- Oscar Caballero : Vous vous intéressez au flamenco. Comment l’avez-vous découvert ?
- Charles Aznavour : Le flamenco m’a toujours intéressé et plus encore lorsque j’ai décidé de m’en inspirer pour une chanson. Parce que je ne suis pas capable d’écrire un texte sans savoir d’où il vient ; le pourquoi et le comment. Les théories que j’ai lues sur le flamenco ne m’ont jamais convaincu. Jusqu’à ce que j’aie une longue et riche conversation avec Jean Reno, qui adore, avec une véritable passion, cette musique liée à ses origines.

- Oscar Caballero : Connaissez-vous la rumba catalane ?
- Charles Aznavour : Je ne connais pas la rumba catalane, mais j’ai encore l’âge et la curiosité de la connaître.

- Oscar Caballero : Pour terminer, dans les lieux où vous allez chanter, en tant que grand amateur de vins de Bordeaux et aujourd’hui producteur d’une huile d’olive qui devrait devenir le « Petrus des huiles », connaissez-vous les huiles d’olive catalanes ? Et les vins catalans ?
- Charles Aznavour : En vérité, je ne connais pas beaucoup la Catalogne. Je ne vais guère au-delà de la sardane de Charles Trenet. Mais je ressens un véritable amour pour la ville de Barcelone, que j’ai souvent visitée dans mes débuts pour chanter dans les discothèques.

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Source : http://www.lavanguardia.es/cultura/noticias/20100816/53983753622/me-niego-a-bajar-los-brazos.html
Article publié le 16.08.2010.
Traduction de l’espagnol : © Georges Festa et Jorge Lozano – 08.2010.
Avec l'aimable autorisation d'Oscar Caballero.

Gastronome averti, auteur de nombreux ouvrages, Oscar Caballero est journaliste et écrivain.
site www.oscarcaballero.com


vendredi 13 août 2010

Peter Buggenhout


© Peter Buggenhout, The blind leading the blind # 28, 2009
Tous droits réservés
Avec l’accord de La Maison rouge

Peter Buggenhout
« It’s a strange, strange world, Sally »

La maison rouge / Fondation Antoine de Galbert
Paris, 12.06 – 26.09.10



Tronc fossile, irrigué de crin, comme exhumé d’entrailles composites. D’après la catastrophe. Entailles fichées çà et là. Agréger ce qui disparaîtra. En finir avec les hiérarchies. Epuisées, condamnées à se fondre. A la boue, aux insectes. Le prisme se déplace. Tératologie lente, fesses, écorchements. Aux bulbes entêtés, sournois. Panses striées. Prêtes à éclater. Au pouce géant, proue d’une paume en haillons. Les caravanes des souvenirs. Flanqués de clous, glissant sur le vide. Vagues sanguines, tentant de retenir l’irrémédiable. Brocards et tentacules. Fouiller jusqu’aux métamorphoses. Fusion erratique. Limon exsudé de l’histoire.
Gorgo # 18, 2009 – Plâtre, silicone, fer, crin de cheval, intestin et sang traités, sur matériaux recyclés. Coll. Antoine de Galbert.

Leçons d’écorchement. Fragments d’édifices. Ou encore roses de sables inédits. Campées sur d’improbables moteurs, ressuscitant les chairs. Affleurant la menace, l’effroi. Dramaturgie de la poussière. Ce qui restera. Dans ces cavités, aspérités, peuplées de statues et de monstres. Nos humanités hurlantes, prophétiques. Découvreuses ou alanguies. Entrailles mécaniques. Convulsions béantes. Dévorations. Quille de réacteur, ramenée de quels abysses ? Découpe de crâne mi-animal, mi-robot. Dont les orbites tournoyantes continuent d’épier les proies. Spectre d’apsara, se libérant de sa gangue. Parois de quelque temple oublié. Ville mise à nu. Dans cet enchevêtrement apparent lire à la fois le chantier et la dévastation. Brouillons d’un songe et constat définitif. D’après les guerres, les séismes. Tenter d’articuler, soutenir. Dégager une logique. Dans cet univers de spectres et d’ombres, où s’étage l’envahissement, la contagion. Mécanismes compressés d’une horloge baignée de vase. Entre pales d’avion et caissons de poste, ces dossiers qui s’entrechoquent. Recomposant un ultime barrage. Royauté de l’épave. Où se condense l’inexpliqué, ce qui a perdu tout nom. La métamorphose reprend. Pattes faites de poutrelles et de lames. Gueule béante de l’insecte. Prêt à lancer sa pique articulée. Ou campement de fortune, dégagé de sa terre. Peuplé de crânes, de sacoches. Arraché à sa tranchée. Exhibant l’horreur de ce qui fut. Agrandir la perspective. Quartiers d’immeubles éventrés, scindés, prêts à basculer. Dans cette mise en coupe de minuscules cavalcades se déploient. Les uns campent, les autres prient. Silhouettes égarées dans les ténèbres de l’aube. Ex-voto terrestre, fantasmagorique. Ou nouvelle anatomie, clandestine, niée. De toutes tes forces, rassembler ce qui fut disjoint, brûlé. Avancer, envers et contre tout. Les absents, les murs effondrés. Faune et flore des saisons dévastées. Résurrections.
The blind leading the blind # 30, 2008 / The blind leading the blind #28, 2009 / The blind leading the blind # 31, 2009 – Polyester, époxy, polyuréthane, aluminium, fer, bois, plastique, poussière. Galerie Konrad Fischer, Düsseldorf, Allemagne.

L’aéronef des temps advenus. Dépliant sa carapace. Issu de quelle planète ? A la fois prototype et carcasse. Dans cette odyssée de poutres métalliques, se dessine une genèse et un aboutissement. Les conquêtes. Ce bricolage allusif livre les clés. Cap de sous-marin fouaillant les profondeurs. Hélices envasées dans des amas d’argile. Autres silhouettes s’affairant sur un embryon d’aile. Tubulures massives, écrasantes, enserrant une coque prédatrice. Sectionnant tout espoir. Vaisseau d’apocalypse ou dépôt prémonitoire. Lame ensanglantée d’orange vif. Miracle d’une technologie rompue. Réduite à l’état de vestige. Ou vision illuminée de l’éclair. Rompant les plénitudes, brisant les pesanteurs. Lignes force de l’irruption. Dans ce ventre vide lire l’utopie sombre. Aux sphères cannibales. Hérissée d’autres pattes. Zébrée de métal. Et si l’inévitable croisait l’instant ? Constellation rêvée de traits et de volumes, radeau de parodie. A 20 000 lieues de nos mers atomisées. Décomposer le mirage. Il est encore temps. L’œil des wagons aveugles sombrera peut-être. Les insectes de destruction. Archéologie de la navigation. Fuselage noir de galère romaine. Proue calcinée de boutre. Abordages guerriers. Peuplés de clous et de suie. Entrailles de cordages et de filets. Hachurés. Que dessinent ces masses organiques, vissées sur les flancs ? Sinon que les noces fertiles, de terre et d’eau, reprennent leurs droits. Nef bientôt nourricière. Aux bas-reliefs d’épousailles. Songe métissé.
What the fuck… (3e état), 2004-2010 – Polyester, époxy, polyuréthane, aluminium, métal, bois, plastique, poussière.

Museau de cétacé. Pliures lisses, jaunes. Comme souriant. S’extrayant d’un amas de peaux. Juché sur une plaque de fortune. Trophée muet, où s’accomplissent les célébrations. Violentes, innommables. Torsion des chairs. Quelqu’un semble fuir, rejoindre une foule. Que se disent-ils ? Tissus baroques. Ou mystères paniques. Ou derniers moments avant la curée. Grossissement musculaire. Balafré, creusé. Autre carapace en flottaison. Tel un fœtus informe. Hurlant à la mort. Recomposer ce qui n’a plus de forme. Ici et là volutes, anses. Spéléologie animale. Globe terrestre informulé, digéré. Ce que les éléments vont engendrer.
Suovetaurile baroque, dessinant siège, draperies, mufle. Mais désarticulés, emmêlés. Dans cette danse exaspérée, l’animal s’accroche encore. Ultime survie, ultime révolte. Autour de ce même panneau d’absurde. Les contorsions d’une logique s’appropriant le sacrifice. Serpent lové autour d’une Pythie invisible. Personnage voilé, portant son encombrant bagage. A l’enfant peut-être déjà mort. Ne cessant de marcher. Cascade peuplée d’ondines, fontaine de merci, pantelante. A la veste de nuages et de viscères. Que protègent d’improbables licornes. Autre victime, en surrection. Comme portée par des corps. Vierge de pitié et d’écorce. Ou oiseau fabuleux, conduisant le cavalier éploré. Tu auras vu. Jabot, coquillage. Esquisse de jambe. La danseuse tire sa dernière révérence. Descend les marches. Enfantement des songes.
Mont Ventoux # 4, 2009 / Mont Ventoux # 3, 2009 – Polyester, métal, estomac de vache. Coll. Galerie Konrad Fischer, Düsseldorf, Allemagne.

© georges festa – textes et photographie, 08.2010


site de La maison rouge / Fondation Antoine de Galbert
:
www.lamaisonrouge.org



jeudi 5 août 2010

L'arbre à prières / The Wish Tree

Arbre à prières, Yeghvard, marz de Kotayk (Arménie, 30.11.2009)
© Winfried Wermirzowski / whl.travel



Lointain danseur bamiléké, exorcisant des forces souterraines, trop visibles. Ou foule miséreuse d'un Opéra de Quat’sous, surgie de son no man’s land, criant au ciel, aux éléments. Car dans cet arbre de Noël bidonville, cet ex-voto aux linges bariolés, porte-drapeaux de mille et une détresses, comment ne pas voir des bras qui se tendent, de précaires attroupements ? Zombies haïtiens égarés sur les landes du Caucase ? Carnaval grotesque, énième mât de cocagne ? Ou tout cela à la fois. Caracolant, piétinant de joie et de désespoir. Bondye bon ! Et puis ces ombres qui lèchent le décor, comme en retrait. Ils, elles sont venus, si nombreux, peut-être en secret. Qui dira ce lent paganisme indompté, issu du fond des âges ? Où l’on convoquait le feu, la terre. Tout ce qui pouvait faire surgir la vie. Redonner force, sens. Face au chaos menaçant. L’arbre se fait grotte, église clandestine. Au creux de sa ramure se dissimule une source secrète, farouche. Parmi l’ombre et le tressaillement du feuillage deviner l’appel. La complicité des meurtris. Hommes ou plantes, un même combat. Millénaire. Enracinés, déracinés. Replantés, brûlés. Qu’importe. L’arbre est là, de toute éternité. Cette éternité méprisée, écrasée. Celle des exclus, des sans voix, hors du ban. Et puis ce vent, un temps arrêté. Qui portera les appels, les confidences. Fanions multicolores, marquant le sillage. Traçant la voie. Arbre repère, sur la route de tous les mensonges. Arbre chaman, où tu peux déposer ton fardeau. Tous les mots. Toutes les langues. Morts, naissances. Crimes, grâces. L’ultime veilleur, à qui l’on confie l'impossible mirage. Savoir se concilier la nuit et le midi. En appeler aux anges et aux djinns. Arbre mage. Dzar / mok.


© georges festa – 08.2010.
Cliché : http://www.flickr.com/photos/whltravel/4146517387/


Identité, altérité et métissage / Identidad, alteridad y mestizaje

Minas Avetissian – Maisons abandonnées, huile sur toile, 1963
Coll. particulière, Erevan © www.armsite.com

Identité, altérité et métissage

par Eduardo Dermardirossian

http://caucasoypampa.blogspot.com


Dans son essai Espace et altérité (1), l’anthropologue français Marc Augé écrit : « Puisque l’autre n’est plus assignable à sa place, puisque tant à New York qu’à Chicago les Blancs constituent une minorité, puisqu’à 8 heures du soir tout le monde regarde plus ou moins les mêmes informations à la télévision, pour ensuite, au mois de juillet, se lancer sur les mêmes autoroutes, quelque chose s’est mis en marche […], qui se s’arrêtera plus jamais, malgré le bruit et la fureur : le métissage du monde et l’individualisation des consciences. »

La citation est opportune, car, au cours du dernier quart de siècle, l’Occident considère avec une méfiance croissante les immigrés. De plus en plus, l’Europe et l’Amérique du Nord se sentent menacées par les Asiatiques, les Africains et les Latino-Américains qui habitent leurs contrées. Ces étrangers et leurs descendants sont vus comme une menace. Voilà pourquoi ressurgit le fantôme de la xénophobie et sont ratifiées des lois qui contredisent l’esprit libéral des Lumières. La mondialisation des relations, que ces pays impulsaient hier encore, se profile en d’autres termes depuis le 11 septembre 2001, lorsque New York et Washington explosèrent suite à l’impact de ces attentats aériens.

A leur tour, la maigre moisson nord-américaine en Afghanistan et le chambard pétromilitaire en Irak, ajoutés aux attentats survenus à Madrid le 11 mars 2004 et à Londres le 7 juillet de l’année suivante, ont accéléré un processus qui s’est accompli avec la lenteur propre à l’histoire : étendre la domination de l’Occident sur toute la planète. Or les ploutocraties occidentales ne se sont pas rendues compte que leurs armes étaient inefficaces contre un ennemi qui proposait un modèle nouveau de confrontation, fondé sur la planification cellulaire de ses opérations, l’auto-immolation de ses hommes, l’augmentation du prix des hydrocarbures, l’intervention discrète dans les campagnes électorales et d’autres formes d’action qui ne peuvent être ni conjurées par les services secrets, ni repoussées par des ressources militaires.

Le prix du brut aux mains des spéculateurs, la vocation atomique de certains pays opposés aux Etats-Unis et à leurs alliés et l’entrée de la technologie nucléaire dans le circuit commercial clandestin, comme l’a dénoncé en son temps Kofi Annan, loin de pousser les puissances occidentales à rechercher des solutions négociées, exacerbent leur surpuissance impériale et les exposent à subir des revers électoraux dans leurs propres pays, comme cela s’est produit en Espagne, en Grande-Bretagne, en Italie, et comme cela pourra advenir dans d’autres lieux, y compris à Washington, centre du monde. Et cet esprit mafieux, qui s’affiche comme unique réponse au terrorisme international et à la vocation indépendantiste de l’Orient pétrolier, se reflète dans l’hostilité croissante avec laquelle l’Occident observe les communautés enracinées sur son sol.

Mais laissons de côté la politique pétrolière et les conflits internationaux, que j’ai voulu rappeler afin de donner un cadre à ces réflexions. Venons-en aux thèmes de l’identité et de l’altérité et à l’inévitable métissage, auxquels veulent maintenant résister les pays centraux. Je parle des Latinos et des Asiatiques aux Etats-Unis et de ceux qui professent la foi islamique en Europe. Aujourd’hui, l’Occident vit en pleine contradiction : d’un côté il promeut la surmodernité et sa conséquence inévitable, la globalisation, et de l’autre, il veut s’enfermer sur lui-même, en s’isolant des autres cultures. Il transfère ses capitaux dans des lieux éloignés pour s’enrichir grâce au travail bon marché et exploiter les ressources naturelles des autres nations, mais il tente de discipliner ces dernières à l’aide de bandes militaires, lesquelles ne peuvent s’en tirer à bon compte, en dépit d’une débauche de technologie et d’argent.

Et dans ce scénario se produit l’inévitable métissage. Les frontières sont traversées par le commerce, la science et les moyens de transport ; les murs et les barbelés ne peuvent contenir les contingents en quête d’un bien-être et d’une sécurité bien supérieurs à ceux de leurs pays d’origine. La force militaire, qui trouva son expression la plus dévastatrice lors des deux guerres mondiales, est inefficace face au fantôme de l’auto-immolation. Et l’Occident qui prêcha la liberté durant plus de deux siècles, abandonne à présent ce sermon au nom d’une sécurité qu’il ne trouve plus.

Revenons à notre auteur français. Augé écrit : « Ce n’est pas l’altérité qui met en crise l’identité. L’identité se trouve en crise, lorsqu’un groupe ou une nation repousse le jeu social de la rencontre avec l’autre. », ajoutant : « Il n’est pas d’identité sans la présence des autres. Il n’est pas d’identité sans altérité. » Pour finalement conclure : « L’identité se construit au niveau individuel à travers les expériences et les relations avec l’autre. Ce qui est encore plus vrai au niveau collectif. Un groupe qui se replie sur lui-même et s’enferme est un groupe moribond. »

Je me reconnais ici quelque peu dans cette citation, en compagnie honorable de l’auteur cité et d’autres plumes illustres. Lorsqu’en 1750 la Pennsylvanie accueillit de nombreux contingents d’Allemands, Benjamin Franklin s’indigna : « Pourquoi devons-nous supporter tous ces paysans du Palatinat dans nos colonies, de sorte que, entassés avec eux, nous nous laissons envahir par leur langue et leurs coutumes, à l’exclusion des nôtres ? Pourquoi la Pennsylvanie, fondée par les Anglais, doit-elle se transformer en une colonie d’étrangers, dont le nombre sera bientôt si volumineux qu’il nous germanisera, au lieu que ce soit nous qui leur donnions un caractère anglais ? » En proférant ces choses, ce Nord-Américain ignorait qu’un siècle après, il serait admonesté par Nietzsche, cet intempestif : « Celui qui hait ou méprise le sang étranger n’est pas même un individu, sinon une sorte de protoplasme humain. »

Ces contributions (citations, devrais-je dire plus modestement) situent le problème de l’identité dans un contexte fertile. Elles permettent de l’étudier avec un esprit critique et humaniste en même temps.

Nous vivons indubitablement dans un monde paradoxal, à la fois unifié et divisé. Ou dans un monde contradictoire, comme diraient les socialistes radicaux, où l’uniformité et la diversité sont les manifestations visibles d’un sous-monde, lequel n’a pas encore produit une nécessaire synthèse. Quel qu’il soit, il est évident qu’un croisement des cultures est en train de se produire dans toutes les directions et entre les couches les plus variées de la société. Un métissage imparable est en marche et les maîtres du monde se refusent à l’accepter. Ils n’ont pas encore compris que la défection des communistes d’hier ne les autorise pas à agresser le monde, ne leur donne pas un certificat d’immunité et ne les rend pas invulnérables à l’appel des sociétés laissées à l’écart. Car, à mon avis, la contradiction prêchée depuis le milieu du 19ème siècle ne se résoudra ni par la domination politique et militaire des nations, ni par le glissement des frontières géographiques, mais par la conquête des marchés. Et l’arme qui rend possible cette conquête ne sera chargée ni de poudre, ni d’uranium enrichi, mais par l’interculturalité et le métissage qui en découle.

Dans un monde qui tient dans la paume de la main, nous sommes tous métis, nous sommes tous fils du croisement, nous sommes l’autre. Voilà pourquoi nous devons éviter les désordres qu’engendre la folie identitaire, concilier le moi et le toi, comprendre que nous sommes sculptés avec l’argile de tous les sols et les cultures de tous les lieux du monde. A cet égard, nous pouvons dire avec Montaigne que « de nos maladies la plus sauvage c’est mespriser nostre estre » (2).

Le lecteur connaît mon goût pour les dictionnaires, ces bouquins dont j’ignore s’ils disent toujours la vérité, mais qui ne manquent en aucun cas d’à propos. Prenons donc celui de l’Académie Royale d’Espagne qui s’exprime ainsi :

Altérité. (Du latin alteritas, -atis). 1. féminin. Situation d’être autre.

Identité. (Du bas latin identitas, -atis). 1. féminin. Qualité de ce qui est identique. 2. Féminin. Ensemble de traits particuliers à un individu ou une collectivité qui les caractérisent face aux autres. 3. féminin. Conscience qu’une personne a d’être elle-même et distincte des autres. 4. féminin. Le fait d’être quelqu’un ou semblable à ce que l’on suppose ou recherche.

Métissage. 1. masculin. Croisement de races différentes. 2. masculin. Ensemble d’individus qui résultent de ce croisement. 3. masculin. Mélange de cultures différents, qui sont à l’origine d’une nouvelle.

Avec de tels secours, qui sait, réussirai-je à susciter quelque intérêt pour ces choses.

NdT :

1. Marc Augé. « Introduction. Espace et altérité », in Fr. Quelette et C. Bariteau, dir., Entre Tradition et Universalisme, Montréal : Institut Québécois de Recherche sur la Culture, 1994
2. Montaigne, Essais, III, chapitre XIII, p. 1110. Paris : Presses Universitaires de France, éd. Pierre Villey, 1965.

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Source : http://caucasoypampa.blogspot.com/2010/08/identidad-alteridad-y-mestizaje.html
Article précédemment publié le 1er juin 2006 dans le numéro 13134 de Diario Armenia – site web http://www.diarioarmenia.org.ar
Traduction de l’espagnol : © Georges Festa – 08.2010.
Avec l’aimable autorisation d’Eduardo Dermardirossian.


mercredi 4 août 2010

Nakhitchevan / Nakhichevan 1905 - 1918

Vue partielle de la nécropole arménienne de Djoulfa
(avant sa destruction par les forces militaires azéries en 1998, 2002 et 2005)
(république autonome actuelle du Nakhitchevan)
© Zaven Sargissian, 1987 / www.djulfa.com

Argam Ayvazian
Nakhitchevan : 1915 et 1918 : la lutte pour la survie dans le cercle de feu
Erevan, 2005, 432 p. [en arménien]

par Eddie Arnavoudian

www.groong.com


La fin de l’Arménie soviétique asséna un coup très dur à l’industrie de l’édition. Les rééditions de classiques arméniens s’effondrèrent. De même, les tirages de nouveaux ouvrages. Or la suppression des restrictions conduisit à un flot de nouveaux titres. Beaucoup sont sans valeur. Mais il en existe quantité d’autres qui, même lorsqu’ils sont très discutables, élargissent et ouvrent même un espace nouveau au débat et à l’approche des multiples questions que rencontrent les hommes et les femmes au 21ème siècle.

Y aura-t-il une justice pour les Arméniens du Nakhitchevan ? Et quelqu’un s’en souvient-il, à défaut de s’en inquiéter ?

Nakhitchevan 1905 and 1918 : the battle for survival inside the ring of fire [Nakhitchevan 1905 et 1918 : la lutte pour la survie dans le cercle de feu] (Erevan, 2005, 432 p), d’Argam Ayvazian, apporte un matériau important au débat sur la tragédie des Arméniens originaires de la province du Nakhitchevan et sur les problèmes du nationalisme et de la formation étatique dans des régions multiethniques comme le Caucase.

Les Arméniens du Nakhitchevan, qui se trouve maintenant sous juridiction azerbaïdjanaise, ont véritablement subi une injustice terrible. Ils furent chassés de leur patrie par des Azerbaïdjanais chauvinistes, lesquels oeuvrèrent tout d’abord dans le cadre de la Russie tsariste, puis durant l’époque soviétique. Centre jadis de communautés arméniennes prospères, le Nakhitchevan est aujourd’hui vidé de tous ses Arméniens. L’actuel gouvernement azerbaïdjanais œuvre en outre pour s’assurer qu’il ne restera bientôt plus rien de son ancien et autrefois riche patrimoine culturel arménien.

Retraçant un aspect du cadre historique de la purification ethnique des Arméniens d’une part de leur ancienne patrie, l’ouvrage d’Ayvazian est remarquable par son aptitude à rappeler aussi quelques vérités historiques controversées. Avec une rigoureuse objectivité, son essai montre aussi que sur la seule base des sources arméniennes qu’il cite, la communauté azérie du Nakhitchevan pourrait construire son propre discours des souffrances, de la purification ethnique, des meurtres et des incendies délibérément commis par des Arméniens.

S’appuyant sur des mémoires, des reportages de presse et des documents gouvernementaux, Ayvazian fait la chronique des pogroms anti-Arméniens perpétrés par les Azerbaïdjanais chauvinistes en 1905 et les sanglants affrontements arméno-azéris de 1918. La situation de la communauté arménienne rappelle alors celle de la minorité républicaine irlandaise dans les six comtés d’Irlande du nord, occupés par les Britanniques, durant les années 1950 et 1960. Tout comme les républicains irlandais, les Arméniens constituaient eux aussi une minorité assiégée, enfermée dans des enclaves isolées, devant résister à la force aveugle d’une puissance impériale et à ses agents locaux. Tout comme les quartiers peuplés de loyalistes, les quartiers peuplés d’Azéris du Nakhitchevan se rangèrent eux aussi à une frénésie sectaire, transformés en meutes par le pouvoir azéri, désireux de nier aux Arméniens dans la province leurs légitimes droits démocratiques nationaux.

I.

Lors des pogroms de 1905, les pertes arméniennes furent énormes. Les quartiers commerçants arméniens dans la capitale du Nakhitchevan furent pillés et incendiés. Plus loin, dans les villages de l’intérieur, les maisons des Arméniens furent attaquées et détruites – moutons, bétail et biens domestiques volés, compatriotes assassinés, femmes et jeunes filles violées en grand nombre et d’autres enlevées. Laissant entendre de manière tacite les représailles et les incendies volontaires des Arméniens, la revue arménienne Luma (n° 5, 1905) écrit :

« Un mois après le début de la saignée, 183 magasins avaient été pillés et détruits dans la [capitale], exceptés 3 seulement. Le nombre de victimes arméniennes s’élevait à 50 […] Près de 50 villages, aux deux tiers arméniens, ont été aussi détruits. » (p. 42)

Ces pogroms furent organisés méthodiquement par la classe dirigeante azérie du Nakhitchevan en collaboration avec ses élites religieuses. De plus, ils mirent en oeuvre leurs agissements sanguinaires sous le regard vigilant, quoique indifférent, de la gendarmerie et de militaires tsaristes qui, sur l’ordre de leurs maîtres moscovites, instrumentalisaient une communauté contre l’autre. Dans le cas des pogroms anti-Arméniens, ces derniers refusèrent fréquemment de répondre aux appels à l’aide, jusqu’à ce que les dommages fussent perpétrés.

Les Arméniens organisèrent une autodéfense et même contre-attaquèrent, en liaison parfois avec quelques troupes russes locales compatissantes ou opportunistes. Mais ils restèrent dans une position de faiblesse significative. Ils ne constituaient globalement qu’une minorité de la population de cette province et leur répartition démographique les maintenait dans l’isolement, leurs villages étant dispersés et encerclés par des villages azéris, persans et kurdes hostiles. En 1829, les Arméniens représentaient 41,2 % de la population du Nakhitchevan. Ce chiffre tombe à 34,4 % en 1897. Un recensement officiel de 1912 enregistre 58 552 Arméniens contre 108 407 Azéris. Lors de l’éclatement de la Première Guerre mondiale, les Arméniens composent 39,3 % de la population de cette région. Et en 1917, leur nombre s’élève à 83 374 contre 139 684 Azéris (p. 8).

La position désavantageuse des Arméniens s’accompagnait du fait que les Azéris étaient en général autorisés à vaquer armés à leurs affaires et avaient les moyens d’acquérir « les armes les plus modernes » et de « s’entraîner quotidiennement au tir » (p. 79). A l’opposé, les Arméniens, d’après la revue L’Aurore (n° 10, 1905), étaient « immédiatement désarmés s’ils étaient surpris en armes ». De plus, en vertu peut-être de leur supériorité en nombre, les Azéris composaient, semble-t-il, en grande part une gendarmerie locale hostile.

Si Ayvazian raconte ce qui constitue un récit atroce de violences contre la communauté arménienne, il met aussi en lumière des épisodes de violence arménienne aveugle à l’encontre de la population azérie, se discréditant fréquemment lui-même, doit-on ajouter, en choisissant de présenter les meurtriers arméniens comme des « braves ». Un numéro du mensuel Hairenik, paru en 1934, reproduit le témoignage oculaire d’un Arménien sur les événements du 12 juin 1905, lorsque :

« […] une unité [arménienne] de dix hommes se mit au travail et incendia immédiatement le premier magasin qu’ils rencontrèrent, puis d’autres, de manière systématique, par la suite […] Prenant l’ennemi par surprise, ils réussirent à en tuer un grand nombre, causant de substantiels dommages […] » (p. 61)

Le même numéro rapporte que des villageois arméniens de Nors, en représailles contre des agressions azéries, contre-attaquèrent et capturèrent tout un village azéri, « ramenant dans leur village son bétail » (p. 85). Ato, un autre témoin, se souvient que « des Arméniens participèrent au massacre », lors d’une attaque par les troupes russes contre le village de Tchahri, qui « fut incendié et ses rues emplies d’un grand nombre de cadavres. Les Turcs comptèrent plus de 170 victimes. » (p. 66)

Les pogroms anti-Arméniens de 1905 commencèrent tout d’abord à Bakou et ce n’est qu’ensuite qu’ils se propagèrent au Nakhitchevan. Or, dans cette province, ils semblent avoir été accélérés par le meurtre d’un villageois azéri par un Arménien. En dehors de l’étincelle subite qui déclencha les pogroms, le décor était planté pour des massacres réciproques et un cycle sans fin de haine et de violence, lequel perdure à ce jour. Une lettre, parue dans L’Aurore (édition du 5 novembre 1905), fait état de la rupture totale des relations arméno-azéries, notant :

« Autrefois proches, les relations entre les villages arméniens et turcs ont maintenant atteint un niveau de tension extrême. Commence, travail, échanges, en un mot la vie autour de nous est condamnée à mort […] Cette situation aujourd’hui banale résulte du fait que la confiance entre Arméniens et Turcs est brisée. Et si par accident les uns tombaient entre les mains des autres, nulle échappatoire possible. » (p. 80)

Résumant en quelque sorte cette destruction mutuelle, le numéro du 8 décembre 1905 précise :

« Le négoce turc est détruit, leur marché a été réduit en cendres. Celui des Arméniens a été anéanti le 12 mai. Voilà où nous ont conduits ces combats réciproques insensés. Bien que les Turcs aient pillé les Arméniens dans toutes les localités, ils se retrouvent aujourd’hui dans une situation économique pire que les Arméniens. Où tout cela nous mènera-t-il ? » (p. 66)

II.

Contournant les dix à douze années qui suivirent les pogroms de 1905-1906, Ayvazian passe directement aux guerres arméno-azéries de 1918-1919, où le conflit fut essentiellement de même nature qu’en 1905, bien que l’avantage soit alors nettement plus affirmé du côté azéri.

Non sans vraisemblance, Ayvazian écrit que dans le sillage de l’effondrement de l’empire russe, une coalition de nationalistes azéris et d’officiers de l’armée turque reprirent leur purification ethnique contre les Arméniens du Nakhitchevan (p. 106). Financé par de riches familles de cette région, ils furent en mesure d’acheter auprès d’une armée russe en retraite de grandes quantités d’armements et de munitions, grâce auxquelles ils lancèrent cette nouvelle guerre. En 1918, comme en 1905, les Arméniens organisèrent aussi une autodéfense, mais souffrirent à nouveau de la répartition des villages arméniens « coupés du monde extérieur », « isolés et sans armes » (p. 125). Faiblesse aggravée encore par des dirigeants inefficaces, présentés comme créés de toutes pièces par « les riches et les notables de la ville pour les gens de peu » (p. 115)

Par ailleurs, si la partie azérie reçut l’aide du gouvernement turc et azéri, les Arméniens du Nakhitchevan n’obtirent aucune aide de la part du gouvernement arménien. Dans son édition du 27 novembre 1918, le journal Zank écrit : « Pour la seconde fois, des appels ont été lancés au gouvernement arménien, mais jusqu’à présent ils n’ont produit aucun résultat. » (p. 124) Dans un contexte différent, Ayvazian note que « la première république arménienne constituée […] ne fut pas toujours en mesure d’étendre son soutien » aux Arméniens dans la province (p. 126). Un autre contemporain, Gh. Kotcharyan, relate que le gouvernement arménien demanda même aux Arméniens du Nakhitchevan de restituer des positions stratégiques en ouvrant le chemin de fer Erevan-Djoulfa aux forces turques et en éloignant les forces arméniennes à une distance respectable des deux côtés (p. 139).

Pendant une brève période, les Arméniens se défendirent avec succès. Une bataille de quarante jours dans la ville de Nakhitchevan les sauva d’une mort certaine. Mais, sans aucune direction d’ensemble et sans aucune stratégie politique d’ampleur, ces combats ne pouvaient leur assurer quelque règlement à long terme ou durable. Les Arméniens furent donc chassés de leurs foyers, 6 000 d’entre eux étant sauvagement massacrés. Cette brutale purification ethnique se répéta à Sharour, Goghtn et Akoulis. Les Arméniens soutiennent que les victoires azerbaïdjanaises ne sont dues qu’au fait qu’ils étaient organisés et dirigés par des officiers de l’armée turque. Or cette thèse de l’aide étrangère à la partie azérie est contrebalancée par la mise en évidence par l’A. du fait que, de leur côté, les Arméniens s’allièrent et reçurent de l’aide de la part des forces russes et britanniques, alors présentes dans la région.

(Il est peut-être utile de noter que, dans une certaine mesure, le conflit arméno-azéri de 1918-1919 traduit la longue lutte entre la Russie tsariste et l’empire ottoman pour le contrôle du Caucase, parallèlement à l’intervention britannique, instrumentalisant mutuellement Arméniens et Azéris, dans l’espoir de régner sans partage.)

Le compte rendu par l’A. des violences azéries à l’encontre les Arméniens est bouleversant. Or, même si celles-ci se produisirent sur une échelle beaucoup plus vaste, les victoires arméniennes dégénérèrent aussi souvent en de sanglantes revanches, de « simples paysans arméniens se livrant à la destruction de villages turcs » (p. 223). En mars 1918, les Arméniens « brisent » six « villages turcs dans la région d’Abragounis ». En avril, ils « réussissent à entrer dans le village turc de Dev, où ils massacrèrent des Turcs sans défense, pillant et livrant le village aux flammes. » Le même mois, des Arméniens s’emparent de trois autres villages turcs, en « chassent la population » et « les livrent aux flammes » (p. 126). Le catalogue des violences arméniennes devient épouvantable, lorsque l’A. cite des opérations de Nzhdeh (1) dans cette région, dont des meurtres, des incendies, des déportations et une purification ethnique (p. 304, 313, 359 et 362).

Durant toutes ces épreuves et tribulations, et au cours des quelque cent années qui se sont depuis écoulées, ni les dirigeants arméniens ni leurs homologues azerbaïdjanais ne se sont avérés capables de faire un pas en avant, pouvant assurer l’avenir de toutes les communautés issues du Nakhitchevan. Les Arméniens du Nakhitchevan ont payé un lourd tribut à l’échec d’un nationalisme démocratique. Après les défaites de 1918-1919 et l’instauration du pouvoir soviétique, le gouvernement soviétique arménien se révéla quant à lui totalement impuissant, tandis que les nationalistes azéris « purifièrent » finalement la province de sa population arménienne autochtone. La 3ème république d’Arménie, à son tour, semble incapable de mettre fin à l’actuelle suppression chauviniste du patrimoine culturel arménien restant au Nakhitchevan.

Une répartition nouvelle est nécessaire, dépassant les conceptions et situations existantes, de nature à assurer les droits nationaux et une harmonie démocratique parmi tous les peuples de la région.

NdT :

1. Karekine Nzdheh, héros national arménien, dont les restes figurent en l’église de Spitakavor (marz du Syunik, ex-Zanguezour, frontalier du Nakhitchevan, de l’Iran et de l’Azerbaïdjan).

[Eddie Arnavoudian est diplômé d’histoire et de sciences politiques de Manchester, Angleterre. Il anime la rubrique de littérature arménienne sur Groong. Ses essais littéraires et politiques paraissent aussi dans Haratch (Paris), Naïri (Beyrouth) et Open Letter (Los Angeles).]

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Source : http://groong.usc.edu/tcc/tcc-20100119.html
Traduction : © Georges Festa – 08.2010.


mardi 3 août 2010

La Question arménienne à la Conférence de Paris / La questione armena alla Conferenza di Parigi

Loyd George, Vittorio Orlando, Georges Clemenceau, Woodrow Wilson
Conférence de paix de Paris, 18 janvier 1919 – 10 août 1920

La question arménienne à la Conférence de Paris

par Davide Figliola

Akhtamar on line, 15.05, 01.06, 15.06.10


[Akhtamar on line a le plaisir de proposer à ses lecteurs un essai de Davide Figliola, consacré à la question arménienne à l’issue de la Première Guerre mondiale.
Il s’agit d’une intéressante approche historique sur ce thème, utile pour comprendre les motifs pour lesquels les Arméniens n’obtinrent pas ce qu’ils venaient légitimement réclamer.]

Première partie

Le contexte international

La Première Guerre mondiale s’acheva en novembre 1918 par la défaite des empires centraux (parmi lesquels figurait l’Etat ottoman) et la victoire des Puissances de l’Entente.

La Conférence de paix de Paris est habituellement évoquée, car elle aboutit au traité avec l’Allemagne, signé à Versailles en juin 1919, mais son champ d’action fut bien plus vaste. Les autres Etats vaincus – la Bulgarie, l’Autriche, la Hongrie (devenues entre temps deux nations distinctes), outre l’empire ottoman – devaient aussi avoir leurs propres traités ; de nouvelles frontières furent redessinées en Europe Centrale et au Moyen-Orient. Plus important encore, l’ordre international devait être rétabli.

Pour affronter ces questions et tenter de les résoudre, des hommes d’Etat, des diplomates, des économistes et des avocats, venus des quatre coins du globe, arrivèrent à Paris.

Les gouvernements des grandes puissances occidentales, et leurs principaux représentants tout juste nommés, furent les véritables protagonistes de la mise en place du contexte politico-diplomatique et des événements qui se produisirent au cours des mois et des années qui suivirent, non seulement en Europe, mais aussi en Asie Mineure et au Caucase.

Dès le début, la Conférence de paix se déroula dans un climat de confusion concernant son organisation, ses objectifs et les procédures à suivre.

Les représentants arméniens se présentèrent à la Conférence de paix à Paris, confiants dans l’obtention de grands résultats en faveur de leur patrie. L’on ne peut que souscrire à ces mots de Sidari :

« L’optimisme affiché par la délégation arménienne était surtout dû aux espoirs adressés aux grandes puissances victorieuses. »

L’on ne saurait en outre sous-évaluer la prise de conscience, de la part des Arméniens, d’avoir le soutien total en faveur de leur cause d’une grande partie des intellectuels et des opinions publiques européennes.

En fait, les vicissitudes subies par les Arméniens, depuis les discriminations séculaires jusqu’au point culminant des violences, atteint avec le génocide de 1915-1916, avaient fortement frappé les consciences occidentales : en Grande-Bretagne, la cause arménienne s’attira des soutiens qui allaient du duc d’Argyll à Arnold Toynbee, tandis qu’aux Etats-Unis des fonds importants furent collectés pour les aides. Clemenceau écrivait dans la préface d’un livre sur les atrocités commises : « Il est vrai qu’à l’aube du 20ème siècle, à cinq jours de voyage de Paris, ont été commises des atrocités qui ont répandu dans un pays des horreurs inimaginables, même aux temps de la barbarie la plus sombre. » Même Lansing, d’ordinaire mesuré, écrivait à Wilson, lui aussi très arménophile : « C’est une des pages les plus noires de cette guerre. » « Dites aux Arméniens que je ferai mienne leur cause ! », s’exclamait de son côté Orlando. Lloyd George promit que l’Arménie ne serait plus jamais rendue à « la tyrannie ruineuse des Turcs » et poursuit dans ses Mémoires : « Il n’y avait pas un seul homme politique britannique, de quelque parti que ce soit, qui n’eût en tête le fait que, au cas où nous parvenions à vaincre cet empire inhumain, la condition essentielle pour la paix que nous lui imposerions serait l’affranchissement des vallées arméniennes d’une administration calamiteuse et sanguinaire, laquelle avait permis aux Turcs de les souiller de leurs atrocités. »

La presse italienne

Cela était vrai aussi pour l’Italie, comme il ressort des déclarations d’Orlando et d’autres personnalités politiques. Passant à la presse italienne, nous trouvons la confirmation de cet appui initial total à la cause arménienne. De fait, jusque dans deux journaux aussi différents entre eux sur le plan idéologique que le Corriere della Sera et L’Avanti, l’on trouve déjà, durant les mois qui suivirent immédiatement la création de la république arménienne et, plus encore, fin 1918, des articles concordants sur la nécessité d’aider et rendre justice aux Arméniens et à leur république. Dans le Corriere della Sera, en particulier, furent publiés quelques articles d’une importance fondamentale pour comprendre le climat qui régnait autour de la cause arménienne, durant les mois qui précédèrent et inaugurèrent la Conférence de paix. Le 27 octobre, le Corriere della Sera titrait : « On se tait trop sur le martyre des Arméniens. » :

« Le peuple le plus opprimé, dont on n’a pas coutume de parler, est l’arménien. […] Les massacres d’Arméniens, perpétrés avec une cruauté méthodique par les Turcs et les Kurdes sur ordre des Turcs, constituent les actes les plus infâmes de cette guerre, qui pourtant en a tant connu. Lorsque l’on fera la lumière sur ces faits, grâce aux enquêtes loyales lancées par la Société des Nations, nul doute que, dans le martyre politique et religieux, les Arméniens occuperont la première place. […] Ils demanderont alors à se constituer au sein d’une forte unité nationale, laquelle puisse rassembler en un seul Etat les fils d’une même origine. […]’

Une ligne éditoriale identique est reprise dans le même journal, deux jours plus tard, le 29 octobre, dans l’article « Les Arméniens réclament l’indépendance, 29.10.1918 » :

« Des délégations de plusieurs organisations politiques arméniennes existant en Italie sont arrivées ces jours-ci, depuis toutes les régions d’Italie, à Rome pour se réunir aujourd’hui en assemblée solennelle, afin d’examiner dans cette phase suprême de la guerre la situation créée à l’Arménie par les récents événements politiques et militaires. […] »

A la veille même de l’ouverture de la Conférence de paix de Paris, le Corriere della Sera publie encore un nouvel article - « Les revendications de l’Arménie, 01.02.1919 » - rappelant aux grandes puissances la nécessité de reconnaître le bien-fondé et satisfaire aux revendications arméniennes :

« Nous devons et nous voulons être considérés – a commencé Damanian, le représentant auprès de notre gouvernement de la délégation arménienne – comme un peuple européen aux portes de l’Asie. Nos aspirations revendiquent tout le territoire historiquement arménien, à savoir l’Arménie russe, les six vilayets arméniens de l’empire ottoman et cette région qui, dans l’histoire, se nomme la « Petite Arménie » correspondant à la Cilicie : le tout devant se constituer en un Etat libre et indépendant, placé sous la garantie collective des grandes puissances alliées ou associées, ou éventuellement par la Société des Nations […] C’est pourquoi la satisfaction de nos aspirations, dans l’intérêt aussi des puissances européennes, avec lesquelles tout le futur Etat arménien pratiquerait loyalement le politique de la porte ouverte, finirait par constituer la meilleure garantie pour la tutelle de tous les intéressés […] En résumé, je dirai que les Arméniens sont animés par une grande confiance que la France et l’Angleterre vont reconnaître la légitimité de nos revendications, d’autant plus que lorsque furent scellés les accords anglo-franco-russes de 1916, lesquels ne prenaient en aucun compte nos aspirations, la collaboration de l’Arménie à l’œuvre de la civilisation universelle s’est manifestée à travers des efforts toujours plus grands […] En Amérique et en Italie, les Arméniens nourrissent une égale espérance, d’autant plus que ces deux grandes puissances libérales ne participèrent pas aux malheureux accords de 1916. »

C’est cette opinion publique, très importante à l’intérieur des démocraties occidentales, qui fut le principal allié de la cause arménienne, dès les premiers jours de la Conférence, lorsqu’on commença à voir dans les agissements des chancelleries européennes que les Arméniens étaient plus un instrument de leurs politiques qu’un objectif de ces dernières.

La politique des grandes puissances

Avant de prendre en considération, de manière spécifique, les événements concernant principalement la région anatolienne et caucasienne, et donc aussi les Arméniens, il n’est pas inutile de consacrer quelques lignes à l’explication du contexte politique et psychologique dans lequel furent prises, et dans certains cas ne furent pas prises, les décisions sur lesquelles nous nous arrêterons par la suite.
La Première Guerre mondiale aurait dû être « la guerre qui mette fin à toutes les guerres », « la guerre qui aurait sauvé la démocratie dans le monde ». En réalité, tel ne fut pas le cas.
Comme nous le verrons, de nombreuses causes de cet échec sont à imputer aux puissances occidentales, sorties victorieuses de la Grande Guerre.
Si l’on se concentre initialement sur la Grande-Bretagne, la principale puissance européenne à cette époque, il convient de rappeler que la guerre, à peine terminée, eut un impact traumatisant sur l’opinion publique et politique britannique et qu’elle laissa une empreinte profonde sur la politique militaire et extérieure de la période suivante. La population britannique, en particulier les couches sociales les plus pauvres, avait chèrement payé le coût de la guerre en termes de victimes et de blessés et ne désirait maintenant qu’une paix longue et durable. L’attitude de calcul obstiné, qui avait été typique jusqu’alors des acteurs anglais de la politique extérieure, fut, dans l’après-guerre, émoussée par une forte dose de recul périlleux sur les lauriers procurés par la victoire qui venait d’être obtenue. Une forte impulsion fut ainsi donnée à une politique de réduction des armements et de licenciement de milliers de militaires. Cela se fondait sur la fameuse « règle des dix ans », formulée par Winston Churchill, alors ministre de la Guerre, et qui resta en vigueur jusqu’en 1932 : celle-ci fondait la planification et les dépenses de la Défense sur le présupposé que, durant les dix années suivantes, il n’y aurait pas d’autre guerre importante. Ce genre de choix conditionna inévitablement aussi les stratégies diplomatiques et la crédibilité internationale de la puissance britannique, dès les premières discussions à Paris. En dépit des sombres nouvelles qui se profilaient à l’horizon, Lloyd George se présentait à la Conférence de paix avec en main des cartes relativement bonnes, assurément meilleures comparées à celles de la France ou de l’Italie. Somme toute, la Grande-Bretagne possédait encore l’empire le plus vaste au monde et ses deux rivaux majeurs (l’Allemagne et la Russie) étaient en proie à des troubles internes et ne représentaient pas, pour l’instant, des menaces sérieuses.
Passant à la France, le corps même de la société française comptait ses blessures ; tandis que les festivités de la victoire se poursuivaient, des dizaines de milliers de blessés de guerre étaient abandonnés à leur sort et les partis extrémistes de droite et de gauche se défiaient dans les rues à coups de rixes armées. La situation au-delà des Alpes, durant les mois qui suivirent la guerre, fut tout sauf stable et tranquille. La France ressentait une haine et un désir de revanche à l’égard de l’Allemagne, qui lui faisaient perdre contact avec la réalité et négliger d’autres aspects de sa politique internationale. A cause peut-être aussi de ces sentiments de la part des représentants français, ni les Britanniques, ni les Américains ne désiraient que les tractations de paix se tinssent à Paris.
Les Etats-Unis, bien que jamais totalement convaincus, en particulier leurs représentants républicains, étaient entrés en guerre aux côtés de l’Entente et leur apport matériel et militaire se révéla décisif pour l’issue du conflit. Le président américain Wilson, ouvertement favorable à un rôle de plus grande responsabilité pour les Etats-Unis dans la gestion des problèmes de réorganisation globale de l’après-guerre, avait identifié dès janvier 1918 les 14 points sur lesquels reconstruire l’ordre mondial. Y figuraient la liberté du commerce et des mers, le rejet de la diplomatie secrète, le contrôle des armements, le droit des peuples à se choisir leur propre destin (parmi lesquels étaient aussi mentionnés les Arméniens) et l’élaboration d’un grand organisme politique international. Wilson perdra progressivement l’appui du Sénat, tout d’abord, y compris son propre parti, puis celui des électeurs. Mais il importe pour l’instant de considérer les présupposés qu’ils amenèrent à la Conférence de paix et l’état d’esprit des diplomaties qui y participèrent. Je m’occuperai ensuite des conséquences. Du point de vue du président américain, lequel conditionna les premiers mois de la Conférence de Paris, le présupposé de la reconstruction européenne résidait dans la mise en œuvre des points programmatiques auxquels les Etats-Unis avaient consacré leur « manifeste » de guerre, parmi lesquels la création d’une organisation internationale, laquelle, institutionnalisant les conflits entre nations, rendrait plus facile une solution pacifique ou possible une riposte collective de nature à décourager les agresseurs ou les défaire. Le système de la Société des Nations, basé sur le principe de la sécurité collective, constituait un signe noble de la propension, si caractéristique de la culture qui l’avait inspiré, à tenter de résoudre pacifiquement les conflits internationaux et offrir la garantie d’une riposte répressive, de nature à bloquer toute transgression du droit. Toutefois, malgré la création de la Société des Nations, la multiplicité de visages que peut revêtir la politique de puissance échappait aux espoirs de codification et prit, dans ce cas précis, rapidement l’avantage sur les volontés wilsoniennes.
Nous verrons par la suite comment les plans de Wilson ne se réalisèrent qu’en partie, ce qui se révéla fondamental pour les événements que nous illustrerons.
L’Italie, la dernière des quatre grandes puissances sorties victorieuses de la guerre, objets de notre étude, traversait un après-guerre plein de tensions et de problèmes semblables à ceux des autres Etats belligérants, mais avec quelques traits particuliers. La guerre, qui avait causé plus d’un demi-million de morts, avait été surtout financée grâce à l’émission de prêts, avec pour conséquence l’augmentation de la dette publique. De plus, l’inflation avait augmenté, rendant ainsi inévitable la crise économique.
Les difficultés ne concernaient pas seulement l’économie. Les « venins » injectés par la guerre gagnaient aussi d’autres terrains, alimentant des ferments psychologiques qui impliquaient toutes les classes sociales et qui portaient ces dernières à ne plus reconnaître le compromis comme une option admissible. D’où les affrontements et la forte tension que vécut l’Italie durant les mois qui suivirent la guerre. Les délégués italiens se présentèrent à Paris avec de grandes espérances et autant de responsabilités. L’Italie avait payé un tribut significatif de morts durant la guerre et prétendait maintenant à la reconnaissance de son propre statut de puissance victorieuse, avec les annexions territoriales afférentes. Le chef du gouvernement italien, Vittorio Emanuele Orlando, était conscient des difficultés qu’il allait rencontrer, mais désormais lâché par les libéraux et les socialistes modérés, l’unique possibilité qu’il avait de garder sous contrôle une situation en ébullition était d’obtenir des résultats appréciables lors de la Conférence de paix, de façon ainsi à satisfaire au moins la droite nationaliste et les libéraux conservateurs. La situation internationale de l’Italie, durant les mois qui suivirent la guerre, était en partie comparable à celle de la France et de la Grèce, mais avec la différence que l’Italie n’avait ni la force diplomatique de la France, ni le soutien britannique entier dont bénéficiera la Grèce. Malgré cela, les attentes de la nation concernant la mission italienne à Paris étaient immenses.
La Grèce, bien que ne faisant pas partie des quatre grandes puissances victorieuses, aura un rôle également important. Le pays hellène, entré comme les Etats-Unis dans la guerre en cours aux côtés de l’Entente, se présenta à la Conférence de paix parmi les pays victorieux et désireux de compensations territoriales et matérielles au regard des pertes subies lors du conflit.

Seconde partie

Les délégations arméniennes

Tel était le cadre complexe dans lequel dut œuvrer la mission diplomatique arménienne.

Les autorités arméniennes tentèrent d’exploiter le capital de sympathie qu’elles avaient recueilli au prix d’atroces souffrances, afin d’atteindre leurs objectifs. A Paris, après un voyage à vrai dire peu préparé, se présentèrent deux délégations arméniennes : l’une intitulée « Délégation nationale arménienne », présidée par Boghos Nubar Pacha, et l’autre intitulée « Délégation de la république d’Arménie », dirigée par Avedis Aharonian (représentant important du parti Dachnak et membre, à partir de 1919, du Parlement arménien). Boghos Nubar Pacha était un conservateur hostile aux mouvements et aux partis révolutionnaires arméniens, parmi lesquels le parti Dachnak (dit aussi Fédération Révolutionnaire Arménienne – FRA) était le plus représentatif.

Les deux délégations distinctes n’avaient même pas un programme convergent ; de plus, sur certains points (comme par exemple les dimensions que devait avoir le futur Etat arménien et quelles provinces devaient être le centre du pouvoir étatique), les différences étaient notables. Les journaux rendirent compte de cette dichotomie via la publication de certains entretiens avec des représentants des deux délégations. Par exemple, le 1er février 1919, Il Corriere della Sera relate l’entretien avec Mihran Damadian, représentant en Italie de la Délégation nationale, conduite par Boghos Nubar Pacha, lequel représentait officiellement les intérêts des Arméniens rescapés de l’Anatolie, entretien qui illustre le cadre des revendications arméniennes soumises à la table de paix. Celles-ci posent comme un incontournable la reconstitution de la Grande Arménie, devant s’étendre du Caucase à la Cilicie.

Quelques jours après, le 27 février, paraît en contrepoint dans le quotidien L’Italia, l’entretien avec Aharonian (lequel, comme nous avons vu, était le président de la Délégation qui représentait la république indépendante d’Arménie) : l’orientation concernant l’avenir de l’Arménie prend le contre-pied de celle de la Délégation nationale ; le concept du futur Etat arménien et de sa direction diffère ; l’accent mis sur les événements des dernières années diffère de même. D'un côté, l’on souligne la tragédie des massacres et des injustices subies ; de l’autre, l’on exalte l’héroïsme des combattants arméniens et la résistance contre les Turcs.

Mais pourquoi deux délégations ?

Boghos Nubar Pacha avait été placé à la tête de la Délégation nationale par le Patriarche de Constantinople avant la guerre, alors que la république arménienne du Caucase n’existait pas encore. Il représentait les intérêts des Arméniens turcs des vilayets orientaux et de la Cilicie, mais, une fois créée la république arménienne indépendante, la situation se révéla différente et Nubar Pacha finit par apparaître davantage comme le représentant d’un seul homme, à savoir le Patriarche de Constantinople, plutôt que celui d’une nation. Tout cela, lors des premières phases de la Conférence, provoqua une polémique entre les deux principaux partis arméniens : le parti Dachnak et le parti Ramgavar (représentant de la bourgeoisie et de la classe aisée). Il semblait que la division centenaire entre Arméniens occidentaux et orientaux ressurgissait, cette fois-ci dans le contexte diplomatique. Les incompréhensions et les accrochages à l’intérieur de ce même mouvement arménien ne furent guère accueillies d’un œil favorable par les puissances alliées et provoquèrent finalement des contrecoups négatifs pour cette même cause arménienne.

Telle délégation ne reconnaissait pas l’autre et une lutte féroce de prestige s’engagea entre elles. L’intervention du Catholicos, l’autorité suprême de l’Eglise arménienne, fut nécessaire pour amener les deux parties à collaborer, de manière à créer une unité d’intention au moins apparente, dont le principal résultat fut résumé, le 12 février 1919, dans un mémorandum commun, destiné à la Conférence de paix. Dans ce dernier, les auteurs rappelaient les souffrances subies par le peuple arménien et les services rendus à la cause de l’Entente, en dépit des promesses faites, mais non encore mises en œuvre, par les grandes puissances en faveur de l’Arménie. Tout cela pour affermir la demande de création d’un Etat arménien, libre et indépendant, qui comprît, outre l’ex-Arménie russe, quelques territoires encore sous domination ottomane : les six vilayets orientaux, la province de Trébizonde, la région de la Cilicie et le port d’Alexandrette. Ce mémorandum constatait les massacres, mais refusait de prendre acte de leurs conséquences. De fait, dans les provinces que les représentants arméniens voulaient unir à la république arménienne, ces derniers étaient désormais nettement minoritaires par rapport aux Turcs et aux Kurdes. Les responsables de la politique arménienne étaient en train de perdre le sens de la mesure, probablement aussi à cause de leurs espoirs excessifs vis à vis des grandes puissances, et leurs demandes présentées à la Conférence de paix se ressentirent de ce défaut et apparurent comme excessives et exagérées.

Le rôle de l’Italie

Les objectifs de la délégation arménienne furent inévitablement en concurrence, et non conciliables, avec ceux de la France et des Syriens, concernant la Cilicie, et dans le reste de la région, avec ceux des Persans, des Géorgiens et des Azéris (sans oublier la renaissance imminente du nationalisme turc). Parmi ces populations, les Arméniens furent ceux qui eurent le moins de difficultés à envoyer une représentation à la Conférence de paix, dans laquelle se décidait leur avenir à tous. Mais cela ne suffit pas à faire approuver en peu de temps toutes leurs demandes, du fait aussi qu’en quelques semaines se révéla le manque d’un programme commun précis, de la part des puissances occidentales, pour résoudre les problèmes relatifs à la question d’Orient (dans laquelle figurait aussi la question arménienne). Seule la Grèce avait des idées claires sur ce qu’elle voulait et, après avoir abandonné une timide tentative d’accord avec l’Italie en vue de garantir le maintien de l’unité de la république arménienne sous mandat italien, présenta à la Conférence ses propres demandes. Quelques jours après, lors d’une réunion des Quatre Grands, Venizelos dénonça la présence d’un navire de guerre italien dans le port de Smyrne et accusa les autorités italiennes de préparer un accord avec les Turcs. Wilson, qui n’avait jamais voulu condescendre à toutes les revendications italiennes dans l’Adriatique, montrait maintenant aussi peu d’enthousiasme à l’idée de leur entrée comme puissance mandataire en Asie Mineure. Lloyd George et Clemenceau partageaient son irritation, mais étaient liés par les engagements pris en temps de guerre : dans le traité de Londres de 1915, qui avait amené l’Italie dans le conflit, ils avaient promis à cette dernière qu’en cas de disparition de l’empire ottoman, une part du territoire turc lui serait attribuée. L’expression était dangereusement vague et laissait entendre les hypothèses les plus variées. Le ministre italien des Affaires Etrangères, Sonnino, avait à ce sujet des idées bien arrêtées. Selon lui, l’Asie mineure faisait partie du butin de guerre, dont une partie revenait à l’Italie ; à son avis, ou toutes les puissances obtenaient quelque chose ou bien aucune n’obtenait rien. A cet égard, l’Italie voulait être traitée sur le même plan que la France et la Grande-Bretagne, et non comme un allié mineur. La vérité est que, pour Sonnino, le traité de Londres représentait un engagement solennel ; alors que, pour la Grande-Bretagne et la France, celui-ci était devenu en 1919 un obstacle, dont ils voulaient se dégager dès que possible.
A son tour, Wilson avait confirmé à plusieurs reprises que les Etats-Unis ne se sentaient liés par aucun accord secret. D’autre part, à tort ou à raison, les Britanniques et les Français estimaient que l’Italie n’avait pas contribué de manière décisive à la victoire alliée.
Fin avril 1919, tandis que la crise diplomatique avec l’Italie s’aggrave (en particulier, à cause de la question adriatique), Lloyd George et Clémenceau sont prêts à utiliser l’Asie Mineure comme monnaie d’échange. Le 2 mai, date à laquelle les Trois Grands se rencontrèrent (depuis fin avril, l’Italie boycottait la Conférence de paix en signe de protestation contre le refus d’agréer à ses demandes), leur parvinrent de nouveaux comptes rendus de manœuvres italiennes le long des côtes d’Asie Mineure. Wilson, soutenu en cela par le chef du gouvernement français, menaça d’envoyer un navire de guerre américain. Lloyd George, après s’être entretenu avec Venizelos, proposa d’envoyer aussi un navire grec.
C’était une situation idéale pour le Premier ministre grec, prompt à fomenter la haine contre les Italiens et à offrir ses services aux autres grandes puissances, conscient des opportunités que la crise offrait à son pays.
Après quelques jours d’intenses discussions, le 6 mai au matin, les Alliés prirent imprudemment une décision qui amorcera toute une série d'événements aux conséquences que nous analyserons ensuite. Lors de cette réunion, Lloyd George et Clemenceau proposèrent l’occupation de Smyrne et de la zone environnante par les troupes grecques, tandis que Wilson, bien que guère convaincu, décida de soutenir cette proposition. Selon lui, si Smyrne devait tomber entre les mains de quelqu’un, les Grecs étaient préférables aux Italiens. Venizelos fut informé le soir même de la décision et sa réaction fut, à vrai dire, peu enthousiaste. Il se mit tout de suite à préparer des troupes pour cette mission. Le 15 mai, la Grèce fit débarquer ses propres troupes à Smyrne, avec le consentement des autres puissances, dont était évidemment exclue l’Italie, laquelle, comme nous l’avons vu, s’intéressait elle aussi à cette province et fut donc laissée en dehors des véritables projets au sein de la Conférence de paix. De fait, quelques semaines avant le débarquement grec à Smyrne, l’Italie avait occupé quelques territoires en Asie Mineure, provoquant un grand mécontentement à l’intérieur du Conseil allié.
Outre cela, une rivalité évidente commença à se faire jour entre les deux puissances majeures, qui occupaient la plus grande partie des territoires précédemment soumis à l’autorité ottomane : la France et l’Angleterre. La situation empirait de jour en jour, mais le gouvernement de Paris affichait son intention de ne pas céder d’autres territoires à l’Angleterre ou à quelque autre nation. Cette dernière aurait voulu, en revanche, maintenir, outre la Palestine et l’Irak la partie nord orientale de l’Anatolie et la Transcaucasie (avec ses remarquables ressources énergétiques), en particulier la Géorgie et l’Azerbaïdjan, sous sa propre administration ou, du moins, sous un contrôle indirect.

Désintérêt pour la cause arménienne

Entre temps, dans les milieux arméniens de Paris, l’on avait le sentiment que la Conférence de paix s’occupait de moins en moins de la cause arménienne. Un même constat émane des témoignages d’intellectuels occidentaux, partisans de la cause arménienne. Toujours plus préoccupés par la tournure prise par les événements, ceux-ci agirent directement, avec pour objectif de faire obtenir rapidement à l’Arménie ce qu’elle demandait, conscients désormais que le temps imparti s’achevait. Le journal italien L’Avanti se concentra en particulier sur cet aspect de la question arménienne, lequel fut à la base de l’article publié le 1er mai 1919 sous le titre « L’Arménie » :

« S’il y a un peuple qui a le droit de revivre, dans la plénitude de l’indépendance, c’est le peuple arménien. Celui-ci a défendu avec une ténacité courageuse, à travers des siècles d’histoire et parmi les vicissitudes les plus cruelles, son existence menacée continuellement par d’incessants despotismes. C’est par centaines de milliers que, quarante ans durant, les Arméniens ont succombé, fusillés par les Turcs et suppliciés par le tsarisme. […] Or l’Europe entière fut responsable de ces crimes : l’Allemagne et l’Autriche qui couvraient la Turquie, tout comme la France et l’Angleterre couvraient la Russie. Nous devons aujourd’hui réparer une faute qui incombe à tous les gouvernements, affranchir un peuple qui a été victime de tous les Etats capitalistes coalisés contre lui. Il faut que, demain, eux aussi soient libres, mais que leur libération ne soit pas un mensonge, une formule derrière laquelle se cache l’égoïsme de tel ou tel Etat capitaliste. Ayons confiance dans les socialistes de l’Arménie, qui sont l’élément vivant, énergique, résolu, parmi tous ceux de cette nation […] »

Même le Corriere della Sera figura parmi les nombreux journaux occidentaux qui, dès les premières semaines du Congrès de Versailles, publièrent de longs articles dans lesquels était reprise et défendue la validité des revendications arméniennes. L’on peut trouver un exemple de cette ligne éditoriale du journal dans l’article du 27 février 1919, intitulé « Les droits de l’Arménie à ressurgir en tant qu’Etat » :

« […] Les revendications arméniennes, telles que les a exposées le président de la Délégation arménienne, venue exprès à Paris, Boghos Nubar Pacha, sont intéressantes […] Nubar Pacha déclare que l’Arménie doit être complètement libérée du joug turc, comme doivent être libérées toutes les autres nationalités qui ont dû subir la domination de ce peuple, lequel ne sait même pas se gouverner lui-même. D’autre part, selon lui, les Arméniens ont obtenu des titres à leur libération, grâce à leur participation active à la guerre. Des 800 volontaires qui se sont enrôlés en France dans la Légion Etrangère, il n’en reste que 50. D’autres Arméniens ont constitué une Légion d’Orient qui constitua plus de la moitié du contingent français de Palestine, y prenant part à la victoire. Ce qu’il demande, c’est une Arménie indépendante avec sa propre armée et son propre gouvernement. Cet Etat arménien, qui devra être placé sous la protection collective des grandes puissances ou de la Société des Nations, afin de le mettre à l’abri contre toute agression de l’extérieur, devra aussi être assisté par l’une d’elles durant la période de transition, afin de l’aider dans son œuvre de reconstruction. »

Les autorités arméniennes replaçaient leurs espoirs dans les puissances alliées, en particulier les Etats-Unis. Un expert américain note à ce propos : « Il ne se passait pas un seul jour sans que la délégation américaine ou, moins souvent, le Président, ne soient assiégés par des Arméniens à la mine attristée, barbus et vêtus de noir, qui exposaient les terribles conditions présentes de leur terre natale. »
Pourtant, même à l’intérieur du front des intellectuels pro-Arménie, commencèrent à surgir les premières divisions, par exemple sur les dimensions que devait avoir le nouvel Etat arménien, né des décisions de la Conférence de Versailles.
Les deux délégations arméniennes, après la première période d’hostilité, parvinrent à créer une discrète unité d’intentions ; mais quelque chose leur faisait deviner que la situation internationale tendait à s’aggraver, et l’ajournement du débat pour la solution du problème arménien en était un vague symptôme. Alors même que les Grecs débarquaient à Smyrne, l’on commença à Paris à aborder le problème des mandats internationaux ; Wilson se vit proposer d’accepter celui sur l’Arménie, mais le président américain, favorable au principe d’un mandat sur l’Etat arménien, fit remarquer l’opposition des Turcs à une nouvelle division de leur territoire. L’attention des Anglais, très préoccupés par les revers politiques et sociaux négatifs qu’une option de ce genre pouvait avoir sur les populations musulmanes de leurs colonies (en particulier, l’Inde), était particulièrement sensible sur ce point.
La polémique entre Français et Anglais, mais aussi entre Italiens et Grecs, concernant le mode de répartition des dépouilles de l’empire ottoman, alla progressivement croissant. Tout cela troubla le président américain, qui se garda d’accepter le mandat sur un Etat arménien (comprenant aussi une partie de l’Anatolie), précisant que le Sénat américain accepterait difficilement l’intégralité du projet. Il déclara cependant que les Etats-Unis acceptaient le mandat sur l’Arménie uniquement à titre humanitaire, croyant ainsi parvenir à convaincre un Sénat américain hésitant à soutenir ses choix politiques, comme l’on s’en rend compte par ses confidences avec des politologues américains sur le Proche-Orient, en date du 22 mai 1919. Durant les mois qui suivirent la fin de la Grande Guerre, la Grande-Bretagne se rendit compte progressivement qu’elle ne pouvait contrôler à elle seule tous les territoires qu’elle avait annexés ou qu’elle était sur le point d’occuper. Ainsi, tandis que se dessinaient ces divergences à la table de la Conférence de paix, la Grande-Bretagne se préparait-elle à retirer ses troupes du Caucase.

Troisième partie

Le mandat de l’Italie

En avril 1919, les Anglais offrirent à l’Italie le mandat sur la région et Vittorio Emmanuele Orlando, chef du gouvernement italien, répondit avec enthousiasme à cette possibilité. Il envoya alors une mission de recherche dans la région, commandée par le général Gabba, afin d’analyser la situation politique, économique et sociale, et préparer l’arrivée prochaine d’un contingent plus nombreux. Le roi Vittorio Emanuele III et d’autres représentants du gouvernement n’étaient toutefois pas convaincus par l’aventure sur le point d’être entreprise, tant pour des motifs de politique intérieure qu’extérieure. De son côté, l’Angleterre semblait ne pas voir le moment où elle serait soulagée de la tâche difficile qu’elle avait engagée en Transcaucasie. De plus, le Premier ministre Lloyd George, bien qu’ayant affirmé que l’effet de la présence anglaise serait le moins envahissant possible, désirait plus que jamais que les Italiens partent en Transcaucasie afin de maintenir la paix parmi ces populations, sauvegarder le statu quo et contenir l’expansionnisme des bolcheviks et de Denikin. Il ne partageait donc pas l’idée exprimée par le président des Etats-Unis, lequel, opposé à ce genre d’opérations, soutenait que, la Convention anglo-italienne pour le remplacement des troupes ayant été souscrite entre les représentants militaires, les chefs de délégations pouvaient ne pas l’honorer.
Orlando et Sonnino (ministre des Affaires Etrangères), persuadés des effets bénéfiques que le mandat sur le Caucase apporterait à l’Italie, approuvèrent la mission, avant même d’avoir entendu le rapport de Gabba, lequel n’était pas du tout favorable à cette option politique.
Les problèmes surgirent, lorsque les Anglais décidèrent de s’occuper unilatéralement du retrait de leurs troupes, ne respectant pas la promesse officieuse de mettre parallèlement à la disposition des Italiens les moyens de transport pour leurs troupes de l’Italie au Caucase. Ainsi, durant des semaines, bien que la mission ait déjà été décidée début juin, le contingent italien resta bloqué dans le port de Tarente. La situation devenait délicate et embarrassante. Mi-mai, il transparaît déjà dans les documents officiels que l’Italie ne désire pas s’emparer politiquement de la Transcaucasie et a refusé la perspective que les Anglais faisaient briller d’éventuels mandats politiques en sa faveur ; espérant, au contraire, en accord avec l’Entente et la Russie, obtenir des concessions pour l’exploitation des mines et des gisements de pétrole. Les Italiens succèderaient en cela aux Allemands. En dépit de leur insistance, les républiques ne seraient pas encouragées à l’indépendance par l’Italie. On promettrait simplement de recommander au gouvernement de la Russie reconstituée de leur concéder la plus grande autonomie possible. Entre temps, lors de la session parlementaire du 19 juin, le gouvernement Orlando tomba pour des raisons de politique intérieure. Son successeur, Saverio Nitti, se montra soudainement opposé à l’envoi de l’expédition en cours de réalisation. Il décida donc d’abandonner l’idée du mandat sur le Caucase et refusa la proposition anglaise. Cette dernière était de fait en contradiction évidente avec ce qui constituait le principal objectif de Nitti, qu’il défendait depuis de décembre 1918, à savoir la démobilisation.
Le nouveau gouvernement italien fit donc objection contre la requête anglaise, motivant ce refus tant par le coût excessif d’une telle entreprise pour l’Etat italien que par l’absence de tout engagement de l’Italie avec l’Arménie. En vérité, les objectifs coloniaux de l’Italie étaient centrés sur d’autres fronts et c’était là qu’elle voulait diriger ses propres efforts. La nouvelle du désistement définitif ne fut communiquée aux Anglais que le 30 juillet, via l’ambassade d’Italie à Londres. L’objectif de pénétration économique était cependant maintenu.
Telle fut la conclusion de cette véritable odyssée que traversa l’Italie au niveau politique et diplomatique, entre le printemps et l’été 1919.
Cette phase convulsive suscita encore plus de confusion au Caucase, où les populations autochtones se virent toujours plus abandonnées à elles-mêmes par les grandes puissances.
Suite au désengagement italien, l’on crut pendant quelques mois que le rôle de l’Angleterre pouvait être assumé par la France, une option qui ne portait ombrage à aucune grande puissance. Mais, après une période de réflexion et consciente des doutes anglais sur leurs véritables intentions, même la France se défaussa de ses responsabilités, sous le prétexte habituel de vouloir laisser le Caucase, et donc aussi l’Arménie, à l’administration directe des populations locales. La vérité, comme on peut l’extrapoler aussi de la presse de l’époque, est que, depuis la fin de la Première Guerre mondiale, la France ne s’intéressait pas au Caucase en tant que tel, mais qu’elle avait l’intention de compliquer les plans anglais sur la région, de défendre ses conquêtes en Cilicie et en Syrie, et de les mettre à l’abri de l’expansionnisme britannique. Dans un article publié le 3 mars 1919, Il Corriere della Sera confirme implicitement cette thèse, rapportant certains indices à l’appui de cette théorie :

« […] Actuellement, les Arméniens qui se trouvent en territoire russe se sont constitués en une république arménienne du Caucase. Les délégués arméniens à Versailles se sont prononcés en faveur de la création d’une Grande Arménie. Le Temps soutient au contraire l’idée d’une petite, mais sûre, Arménie, confirmant ainsi indirectement les ambitions françaises en Cilicie. »

Lord Curzon, l’un des plus hauts représentants du ministère anglais des Affaires Etrangères, tenta, et durant quelques mois parvint, grâce à ses sollicitations continuelles, à obtenir du Cabinet anglais un ajournement périodique du départ prévu des troupes britanniques de cette région.
La première phase de la Conférence de paix de Paris s’acheva le 28 juin 1919, lorsque le traité de Versailles fut imposé à l’Allemagne.
Les représentants arméniens, la question occidentale étant maintenant réglée (la paix avec l’Allemagne), espéraient parvenir en quelques semaines à régler aussi la question orientale, à leur avantage évidemment. Or la situation était plus compliquée qu’on pouvait l’imaginer. Les Etats-Unis et les Alliés étaient toujours plus enclins à projeter une Arménie indépendante, comprenant, outre l’Arménie orientale, celle occidentale. Dans certains cas, à l’exclusion bien sûr de la France qui ambitionnait de s’approprier cette région, ils se montrèrent même favorables à l’élargissement du territoire arménien à la Cilicie. Le principal problème était cependant représenté par le fait que les grandes puissances n’étaient pas disposées à faire le moindre sacrifice pour concrétiser ces projets, continuant de toutes les façons possibles, durant des semaines, puis durant des mois, à différer la prise de leurs responsabilités concernant la « question arménienne ».
L’empire ottoman, se voyant dépouillé d’une grande partie de son territoire, désormais peuplé en majorité de Turcs, envoya lui aussi une délégation à Paris, afin, par ailleurs, de mettre en garde les grandes puissances contre les conséquences néfastes qu’une telle option pouvait entraîner au sein des troupes turques, toujours très sensibles au nationalisme et opposées à la cession de territoires habités dans leur quasi totalité par des Turcs. De fait, la délégation turque se fondait sur des faits réels afin d’étayer ses arguments. Les foyers nationalistes, alors même que les Grecs consolidaient leur pouvoir à Smyrne, émergeaient à nouveau avec une ferveur préoccupante, en particulier dans les provinces éloignées de la capitale.
Les grandes puissances, désormais clairement impliquées à se répartir le territoire ottoman et ses voies de communication, sous prétexte de vouloir créer un Etat arménien plus vaste que celui existant alors et accorder l’autodétermination aux populations arabes, écoutèrent les objections des Turcs, mais ne les prirent pas au sérieux.

Une conclusion amère

Les belles paroles et les beaux sentiments exprimés par les chefs de gouvernements des pays occidentaux, lors de la première phase de l’après-guerre, se résumèrent finalement à peu de choses : à la Conférence de paix, même le sincère consensus autour des principes vacilla face à d’autres considérations d’ordre politique et économique. L’Arménie était lointaine, entourée d’ennemis, et les Alliés disposaient de peu de forces dans cette zone. De plus, à un moment où les ressources étaient réduites, car réparties sur de nombreux fronts. Or, si les Alliés étaient éloignés, les ennemis de l’Arménie étaient très proches et se réorganisaient : les Russes, que ce soit les armées des Blancs ou les Bolcheviks, dès que serait réglée d’une façon ou d’une autre la guerre civile, soutiendraient difficilement l’indépendance des nouvelles républiques du Caucase méridional. En outre, la Turquie montrait aussi les premiers signes d’un réveil nationaliste et d’insatisfaction, eu égard au traitement que lui réservèrent à Paris les délégations occidentales.
Après la signature du traité de Versailles, la question du mandat pour l’Arménie n’eut plus, dans les politiques extérieures des grandes puissances, le rôle considérable qu’elle avait précédemment et la Russie elle-même (alliée historique de l’Arménie), était, comme nous l’avons vu, plongée dans une guerre civile, dont les issues allaient être tout autres que celles escomptées.
En résumé, lorsque les chefs d’Etat des pays alliés quittèrent Paris après avoir paraphé le traité de Versailles, en juin 1919, ils n’avaient encore ni conclu la paix avec l’empire ottoman, ni réglé la question du mandat de l’Arménie, ni désarmé les divisions turques en Anatolie, ni fixé de manière définitive les frontières des régions contestées en Transcaucasie, ni même organisé le rapatriement des réfugiés arméniens en provenance de l’Arménie ottomane.
Entre temps, les troupes ottomanes, théoriquement désengagées, mais en réalité plus que jamais aguerries, demeuraient mobilisées dans les vilayets orientaux. Le Mouvement de renaissance turque grandissait progressivement, grâce aussi à la forte personnalité de Mustapha Kemal.
Les rivalités des Alliés, les atermoiements américains, les ambiguïtés nées d’une Russie plongée dans la guerre civile, conduisaient la délégation arménienne à Paris vers une voie sans issue. Au fil des semaines, la désillusion des Arméniens envers la diplomatie internationale alla grandissant. Dans la vaine attente de bonnes nouvelles depuis Paris, les véritables nouveautés s’avérèrent à l’intérieur de la république arménienne.

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Source : http://www.comunitaarmena.it/akhtamar/akhtamar%20numero%2095%20%2815%20maggio%29.pdf (1ère partie), http://www.comunitaarmena.it/akhtamar/akhtamar%20numero%2096%20%281%20giugno%29.pdf (2ème partie), http://www.comunitaarmena.it/akhtamar/akhtamar%20numero%2097%20%2815%20giugno%29.pdf (3ème partie).
Cliché : http://fr.wikipedia.org/wiki/Fichier:Council_of_Four_Versailles.jpg

Traduction de l’italien : © Georges Festa – 08.2010.